‹ Ménage et finances de Voltaire [microform]Chapitre 53 sur 55 · MM · texte numérisé non relu

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piédestal, de sorte qu'il est impossible de ne pas étouffer de rire quand on se trouve de plein pied, et face à face, avec cette figure dont Houdon a si bien saisi l'expression moquense.

C'est Tempereur Nicolas qui a fait ranger ces livres, mais sans idolâtrie pour Voltaire. Il défendit à ses bibliothécaires, sous les peines les plus sévères, de communiquer les manuscrits de Voltaire, sans une autorisation signée de sa main. Il n'a permis à personne d'en copier même une ligne, pour certains papiers d'une obscénité révoltante, même au jugement de ceux qui ont lu la Pucelle.

Dépouillons maintenant les scnjtins des littérateurs. Desfontaines et Fréron sont-ils dignes d'ouvrir la liste? ï^ G décembre 1776, Voltaire faisait cet aveu à Condorcet : < L'abbé Desfontaines n'était pas sans esprit et sans érudition. » Le marquis de Prezzo, seigneur de la cour de Turin, ayant prié Voltaire de lui désigner un coiTcspondant littéraire à Paris, qui fût en état de lui donner une idée de tous les écrits qui se publiaient en France : « Adressez-vous, lui dit Voltaire, à ce coquin de Fréron ; il n'y a que lui qui puisse faire ce que vous demandez. ^> Le marquis paraissant étonné de cet éloge : « Ma foi, oui, répliqua le philosophe, c'est le seul homme qui ait du goût, je suis forcé d'en convenir, quoique je ne l'aime pas, et que j'aie de bonnes raisons pour le détester. » Tels furent les deux critiques qui ne craigniivnt pas de reconnaître le plus tôt, et de proclamer le plus souvent, que Voltaire n'était ni le plus vertueux, ni le plus éminent des lettrés.

M"'*" du Chastelet passa treize ans dans Tintimilé de Voltaire ; ses Lettres à d'Argental ne feront souhaiter à aucune femme d'avoir pour bote un homme du caractère de Voltaire.

M™° de Graffigny visita ce couple; ses illusions ne durèrent pas longtemps ; elle n'a pas caché les injustices, la jalousie,

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la vanité, les fureurs, les rancunes, le fanatisme excessif, les folies, les imprudences, les ridicules, les faiblesses, l'orgueil, les caprices et la bêtise même de celui qu'elle appelait d'abord son idole. Elle n'a pu s'empêcher de s'écrier : € Qu'il est bêle, lui qui a tant d'esprit ! »

M"»* Denis a porté sur son oncle un jugement que l'histoire n'a pas laissé tomber.

M"*^ Quinault tenait Voltaire pour un méchant esprit et un homme sans foi.

^me d'f^pinay a dévoilé ses inconséquences, ses contradictions, ses préjugés, ses redites, ses perpétuelles moqueries, ses ridicules. Elle déclare qu'elle n'aurait pas désiré vivre longtemps avec lui.

M'»^ du Deffand était du même avis.

La duchesse de Choiseul éclate, dans ces mots tirés de la Correspondance inédite de 3/"« du Deffand : « La lettre de Voltaire que je vous envoie est pitoyable. Il en avait déjà écrit une dans le même genre à M. de la Ponce, remplie d'amour pour nous, d'invectives contre le Parlement, et d'éloges sur les opérations du chancelier. Il croit, en rassemblant tous ces contraires, se donner un air de candeur, et prendre le ton de la vérité. Il vous mande qu'il est fidèle à ses passions : il devrait dire à ses faiblesses. Il a toujours été jioltron sans danger, insolent sans motifs et bas sans objet. Tout cela n'empêche pas qu'il ne soit le plus bel esprit de son siècle, qu'il ne faille admirer son talent, savoir par cœur ses ouvrages, s'éclairer de sa philosophie, se nourrir de sa morale ; il faut l'encenser et le mépriser. — Qu'il est pitoyable, ce Voltaire! Qu'il est laclie! Il s'excuse, il s'excuse ; il se noie dans son crachat pour avoir craché sans besoin ; il chante la palinodie, il souffle le froid, le chaud. Il fait pitié et dégoût. »

J'emprunte aux Lettres inédites de la marquise de Créqui ce passage, daté du 7 mai 1789 : « J'ai lu la Correspondance

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. i de Voltaire, et, comme je lis moralistement, elle me fait

tM beaucoup de plaisir. \]\\ homme tel que lui, si vil par glo- A" l'iole, est un spectacle pour des yeux observateurs. Ne croyez pas qu'il fût dupe des dieux qu'il encensait, mais il voulait être encensé, prôné et couru : il l'a été, et certainement, sans cette manigance honteuse, il n'aurait pas été aussi célèbre avec le même mérite. J'y ai souvent réfléchi : les vicieux sont plus célébrés et plus aimables que les vertueux modestes. La raison ni les principes n'arrêtent jamais les premiers ; ils se permettent tout, et ils obtiennent tout. On les craint, on les désire, on s'en vante, et le talent modeste est mésestimé et souvent-oublié. »

M"* de Genlis n'a pas été moins sincère. Elle confirme tous les jugements précédents par des appréciations bien senties de l'homme et de l'écrivain.

M'"" de Staël a écrit sur Voltaire, dans son livre sur V Allemagne, des arrêts dont nous ne citerons que ces mots : « Il fit Candide, cet ouvrage d'une gaieté infernale, car il semble écrit par un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant, comme un démon ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun. »

M°*® Necker, oubliant la statue qu'elle avait puissamment contribué à faire élever à Voltaire par les gens de lettres, parle d'un trait de colère qui faillit aboutir à l'assassinat; elle confesse que Voltaire ne lisait pas assez, qu'il ne passait pas une heure sans changer de principes, qu'il poussait très loin la méprise et l'inexactitude en histoire, qu'il était très inégal dans son style, et qu'il ne s'élève pas bien haut dans le domaine de l'imagination.

Qu'attendre maintenant des hommes ?

Collini a fait des confidences des plus accablantes contre Voltaire.

En dépit de ses réticences, Wagnière laisse bien à penser.

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11 fil est de mi^me dos Mémoirefi de Lelinh.

Quand on lit Cliabanon, on n'e«t nullement tenti'^ de re^zi'etter de n'avoir pas été en relations intimes avec Voltaire.

Haller a écrit sur Voltaire une lettre dont ce dernier ne s'est jamais vanté.

Le président Bouhier n'était pas fort engoué de Voltaire.

Buffon, pourtant peu caustique, s'est perpétuellement moqué de l'ignorance et de la mauvaise foi de Voltaire; il lui écrivit rarement et il affecta de paraître brouillé avec lui. Il s'est peint dans cette lettre au président de Brosses, tirée de sa Corres})on(ki}ïce inédite : « Comfne je ne lis aucune des sottises de Voltaire, je n'ai su que par mes amis le mal qu'il a voulu dire de moi ; je lui pardonne comme un mal métaphysique qui ne réside que dans sa tête, et qui vient d'une association d'idées de Needham et Buffon. Il est irrité de ce que Needham m'a prêté ses microscopes et de ce que j'ai dit que c'était un hon observateur. Voilà son motif particulier, qui, joint au motif général et toujours subsistant de ses prétentions à l'universalité et de sr jalousie contre toute célébrité, aigrit sa bile recuite par l'âge, en sorte qu'il semble avoir formé le projet de vouloir enterrer de son vivant tous ses contemporains. »

De Brosses, Crébillon et Jean-Baptiste Bousseau étaient regardés comme ses ennemis déclarés.

Jean-Jacques Bousseau avait commencé par le rechercher et l'aduler ; il finit par l'exécrer et par le traiter de scélérat.

Le comte Desaleurs mandait en 1749, à M"*^ du Deffand : c Nous avons trop souvent parlé ensemble de Voltaire, pour s'étendre là-dessus. On peut admirer ses vers, on doit faire cas de son esprit ; mais son caractère dégoûtera toujours de ses talents. » C'était aussi l'opinion du président Hénault et du salon de M'"' du Deffand.

- Collé abhorrait Voltaire.

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Piron ne cessa de décoclier contre lui ses épigranimes les plus violentes. Il avait quatre-vingts ans, qu'il en faisait encore. Nous lisons, dans une de ses Lettres récemment publiées : « Le sot et méchant homme, que Voltaire : il n'a pas plus d'esprit que de science dans les trois quarts de ce qu'il fait : excepté la paresse, on pourrait dire que les péchés mortels sont ses Muses. Impie, superbe, envieux, furieux, tout est marqué à ce joli coin-là. » . Montesquieu a dit : « Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli. Il serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fut. Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportionnés qui brillent de jeunesse. Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. L'auteur de Charles Xll manque quelquefois de sens. »

Galiani l'iait de l'ignorance de Voltaire; il regardait sa prétendue tolérance comme une sottise; il devinait qu'il n'était point aimé et ne le serait jamais.

Formey estimait que Voltaire resterait la risée de tous ceux qui prendraient la peine de relever ses contradictions. Duclos qualifiait Voltaire de brigand ; il laissa prouver et conclure chez lui que Voltaire n'occuperait le premier rang dans aucun genre, et qu'il serait la fable de tous ceux qui reprendraient ses travaux en sous-œuvre.

Diderot ne fit qu'une visite à Voltaire, en 1778 ; il n'eut presque aucun rapport avec lui et ne lui écrivit que quelques lettres; il l'estimait très peu, soit comme homme, soit comme philosophe. Il l'appelait le méchant et extraordinaire enfant des Délices ; il se plaignait de sa susceptibilité, de sa frivolité, de son ignorance, de ses paradoxes, de son injustice de sa méchanceté incroyable, et même de son envie. Il -dit, à propos de cette envie de Voltaire, en 1762 : « Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme. Il en veut à tous les piédestaux. Il travaille à une édition de Corneille. Je gage, si l'on veut, que les notes, dont elle sera

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farcie, seront autant de petites satires. II aura beau faire, beau dégrader, je vois une douzaine d'hommes cliez la nation, qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n'est que le second dans tous les genres, »

Les Lettres de Clément à Voltaire sont, pour ainsi dire les pièces justificatives de cette sentence de Diderot ; car Clément a fait, à propos de Voltaire, un cours complet de littérature qui nous donne la mesure la plus exacte de Voltaire.

Dans tout son Lycée, la Harpe a-t-il prouvé autre chose que l'assertion de Diderot ?

Le cadre de l'abbé Guénée est plus restreint ; n'est-ce pas encore une pièce à joindre au dossier que ces Lettres qui sont un modèle de discussion, d'érudition, d'atticisme, qu'aucun apôtre de la tolérance et de la fraternité n'a jamais égalé ?

Voltaire disait de Rivarol : « C'est le Français par excellence. » Or, ce Rivarol jugeait ainsi Voltaire : « Voltaire a employé la mine de plomb pour l'épopée, le crayon pour l'histoire, et le pinceau pour la poésie fugitive. J'aime mieux Racine que Voltaire par la raison que j'aime mieux le jour et les ombres que l'éclat et les taches. » Rivarol n'a pas oublié Voltaire dans ses épigrammes.

Chamfort et le prince de Ligne n'ont pu résister à la tentation de nous conserver bien des anecdotes qui ne tournent pas à la gloire de Voltaire.

En 4778, dans ses Lettres à Sophie, Mirabeau reprochait à Voltaire d'avoir outragé Rousseau ; il le croyait aussi digne du mépris que de l'admiration de ses semblables ; il ne le jugeait qu'un bel esprit en histoire et en philosopiiie. Il ajoutait : « Le Siècle de Louis AT est une fort mauvaise rapsodie ; et, en général, tout ce qu'a fait Voltaire depuis Tancrède, deux ou trois pièces de poésie, telles que VÉpitre à BoileaUj exceptées, aurait dû être brûlé avant d'être rendu

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public, par respect pour lui. Il a outragé M. de Buffon comme tous les grands hommes ; je dis tous, sans en oublier un seul, mort ou vivant, si ce n'est Newton, son favori, parce qu'il l'avait assez mal compris et expliqué. M. de Buffon ne lui a répondu que par des éloges publics et la véritahle affiche du génie et de la supériorité, la simplicité et la modestie. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus ridicule au monde que tout ce que Voltaire a écrit sur l'histoire naturelle, tant l'ignorance et la satire peuvent avilir même le génie ; mais je ne conçois pas comment l'envie la plus infernale avait pu germer dans l'âme d'un si grand homme. »

Alfîeri n'était pas beaucoup passionné pour les vers de Voltaire ; il se moquait de son Brutus, et abhorrait sa Pucelle.

Citons ce témoignage plus grave et plus compétent de Robertson : « Dans toutes mes discussions sur les progrès du gouvernement, des mœurs, de la littérature et du commerce pendant les siècles du moyen âge, ainsi que dans l'esquisse que j'ai tracée de la constitution politique des divers États de l'Europe, au commencement du seizième siècle, je n'ai pas cité une seule fois M. de Voltaire, qui dans son Essai sur Vhistoire générale, a traité les mêmes sujets et examiné la même période d'histoire. Ce n'est pas que j'aie négligé les ouvrages de cet homme extraordinaire, dont le génie aussi hardi qu'universel s'est essayé dans presque tous les genres de compositions littéraires. Il a excellé dans la plupart ; il est agréable et instructif dans tous ; on regrette seulement qu'il n'ait pas respecté davantage la Religion. Mais, comme il imite rarement l'exemple des historiens modermes, qui citent les sources où ils ont puisé les faits qu'ils rapportent, je n'ai pas pu m'appuyer de son autorité pour confirmer aucun point obscur ou douteux. Je l'ai cependant suivi comme un guide dans mes recherches, et il m'a indiqué non seulement les faits sur lesquels il était important de

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s'arrêter, mais encore les conséquences qu'il fallait en tirer. S'il avait en même temps cité les livres originaux où les détails peuvent se trouver, il m'aurait épargné une grande pai'tie de mon travail ; et plusieurs de ses lecteurs qui ne le regardent que comme un écrivain ingénieux et intéressant verraient encore en lui un historien savant et profond ! »

Tout le monde sait par cœur ce que de Maistre et de Bcmald ont écrit sur Voltaire.

A propos des Types en littérature, Charles de Nodier a dit : « Voltaire vint, qui était un type à lui seul. Courtisan assidu des pouvoirs finis et des pouvoirs commencés, classique frondeur et romantique méticuleux, un de ces génies remuants, mais indécis, qui servent de pivot aux révolutions du monde, il savait rompre des chaînes, et il traînait des lisières. Ses personnages sont presque toujours des calques où l'on trouve à peine des linéaments d*uîie j)hysionomie humaine. Depuis Orosmane, qui est une contrefaçon maniérée d'Othello, jusqu'à Pangloss, qui est une contre-épreuve effacée de Panurge, il n'a pas fait mouvoir une image vraie, une image typique de l'homme. On croirait souvent qu'il a pris à tâche de la travestir et de la parodier. Ses Guèhres ne sont pas des Guèhres, ses Scythes ne sont pas des Scythes, ses Musulmans ne sont pas des Musulmans, ses Américains ne sont pas des Américains. Ce sont des comparses du club d'Holbach qui débitent en vers alexandrins des lambeaux de philosophie rimée. Le type de Mahomet était à prendre et à faii'e. Il Ta tenté, il l'a manqué ; et c'est pourtant dans cet ouvrage qu'il a prouvé une fois qu'il n'était pas dénué de l'esprit d'invention. Séide est un type, et il est devenu un substantif : c'est une pierre de touche infaillible. »

Chateaubriand a eu occasion d'apprécier Voltaire comme poète, comme historien, comme philosophe ; il n'a caché ni son ignorance, ni sa mauvaise foi, ni sa perversité, ni ses contradictions, ni son liypocrisie, ni son infériorité dans

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bien des genres ; il a même écrit sur les mœurs de Voltaire deux lignes qui sont tout à fait incompréhensibles, si on ne les applique pas aux rapports équivoques de Voltaire avec sa nièce.

Joubert, qui doit occuper parmi les critiques la place accordée depuis longtemps en philosophie à Pascal, a laissé ces lignes : « En aucun temps un Voltaire n'est bon à rien. Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui, au bout d'une habile main, un laid visage. Il est impossible que Voltaire contente, et impossil)le qu'il ne plaise pas. Il avait le besoin de plaire plus encore que celui de dominer et trouvait plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force. Il mit surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner. A la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l'une à l'autre. Il avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c'est-àdire une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société ; mais il n'en cherchait point le remède. Il n'est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. II y a en lui du cailédls. Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave. Voltaire est V esprit le plus débauché^ et ce qu'il y a de pire^ c'est qu'on se débauche avec lui. »

Dans son Don Juan, Byron reproche à Voltaire d'avoir trop flatté les Russes. Dans Child-Harold, il a chanté : a Lausanne, Ferney, vous rappelez des noms qui ont rendu les vôtres célèbres ! Vous accueillîtes jadis des mortels qui cherchèrent la gloire dans de dangereux sentiers ; esprits gigantesques, dans leurs orgueilleux desseins, ils voulurent comme les Titans, attaquer de nouveau le ciel par des

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pensées audacieuses et des doutes impies qui eussent attiré la foudre sur leurs têtes, si l'homme et ses outrages pouvaient exciter autre chose que le sourire du ciel. L'un (Voltaire) était tout inconstance et tout feu, bizarre dans ses désirs comme un enfant, mais doué de l'esprit le plus varié; tour à tour gai ou sérieux, inspiré par la sagesse ou par la folio; historien, poète, philosophe, véritable Protée du génie, il se multipliait au milieu des hommes ; son arme favorite était le ridicule, qui, comme un vent capricieux, renverse tout sur son passage, tantôt pour attaipier la sottise et tantôt pour ébranler les trônes. »

Tous nos contemporains se sont plus ou moins piqués de ne pas adorer Voltaire.

Il est inutile de rappeler les vers de M. de 3Iusset cités tous les jours.

M. Guizot n'a pas manqué de tirer ^av Voltiiire, toutes les fois qu'il l'a rencontré dans le domaine de l'histoire et de la littérature. Dans le tome III de son Histoire de la civilisalion en France, il a examiné le rôle du poète et le rôle du critique dans les ouvrages de Voltaire ; il a plus de penchant pour l'instinct du poète que pour les élucubrations de l'Iiistorien ; c'est pulvériser fort poliment l'érudition du philosophe, qui n'a pas plus de solidité qu'un château de cartes.

Sismonde de Sismondi appartenait à cette école historique qui croyait pouvoir se passer du flambeau de Voltaire, pour avancer dans les catacombes de l'histoire.

Dans un article sur Voltaire, Victor Hugo a parlé de ses Œuvres comme d'un temple monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n'est pas la vérité, lui culte pour tout ce qui n'est pas Dieu. Il ne peut prononcer ce nom sans indignation. Il gémit sur ce beau génie qui n'a pas compris sa sublime mission, sur cet ingrat qui a profané la chasteté de la muse et la sainteté de la patrie, sur ce transfuge qui ne s'est pas souvenu que le trépied du poète a sa place près

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de rautel. Dans Notre-Dame de Paris, il a profité de l'occasion do ridiculiser ses connaissances artistiques et de lui reprocher encore son rire diabolique. Lorsque l'Académie française proposa de mettre au concours VÉloge de Voltaire, Victor Hugo déclara avec énergie à ses confrères, qu'il ne donnerait jamais sa voix pour l'éloge d'un homme qui a trouvé le moyen d'offenser du même coup la religion, la patrie et la pudeur.

Royor-Collard assistait à cotte séance académique ; à peine out-il entendu cette protostation de Victor Hugo, qu'il s'écria . « Très bien, très bien, M. Victor Hugo. »

Tous les ouvrages de Balzac ne sont qu'une guerre acharnée au Vollairianisme.

M, Alex. Dumas a écrit ces lignes dans le Mousquetaire • « Je n'aime pas Voltaire, je l'avoue; pas plus comme homme que comme historien, pas plus comme historien que comme poète dramatique, pas plus comme poète dramatique que comme poète épique. H a ffiit doux épopées, comme on appelait cola au dix-huitième siècle, l'une sérieuse, la Henriade — c'est un mauvais livre, — l'autre comique, la Pucelle, — et c'est une mauvaise action. Pourquoi Voltaire a-t-il écrit cette obscénité qu'on appelle la Pucelle? c'e^^i que Voltaire poète d'esprit, n'est pas poète de cœur. » '

Dans son article sur le président de Brosses, Sainte-Beuve avait à traiter une de ces questions délicates qu'il laisse habituellement de côté et se contente d'effleurer. Cette fois il s'est élevé à la hauteur de son sujet et de son époque avec tant de franchise et de fermeté, qu'il a formulé un arrêt terrible contre Voltaire.

Le P. Lacordairo recourait à des périphrases pour s'épargner la honte de prononcer le nom de Voltaire dans une chaire chrétienne. On se souvient encore de la manière dont Il a flétri le sourire sardonique de l'impie, et de la force avec

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laquelle il a frappé de sa main de dominicain sur ces lèvres

toujours prêtes à vomir le blasphème.

Les champions de la démocratie se réolan.enl peu de \ol-

Louis Blanc reconnaît que Voltaire ne fut, par ses opinions, ses intérêts et son but dire.'t que rhonune de la bourgeoisie : qu'il ne substitua qu'une tyrannie à une tyrannie; nu'il n'eut ni amour ni commisération pour le peuple ; qn .1 fut le plus obséquieux des coursisans de la royauté comme de la grandeur, et qu'à l'exemple de Luther et de Cilvn., .1 tomba dans la plus grande contradiction, en affectant de prêcher le respect pour le trône et la haine contre 1 autel.

Timon croit que Voltaire dut la moitié de sa gloire a la délicatesse chevaleresque et fine de ses llallerics. N est-ce pas avouer que Voltaire ne fut qu'un charlatan et un hypocrite, malgré cette indépendance dont il aurait fait tint de cas, a ce que disent maints libéraux'?

Béranger n'a pas craint de signer ces ligues: . Mes ain.s se sont parfois étonnés du peu de goût que m inspira Voltaire, malgré mon admiration pour son rôle .le .'é^ormateur et pour U merveilleuse fécondilé de son puissant génie (.elle espèce de froideur dans l'appréci.ition .l'une partie de ses œuvres n'a pas attendu qu'on en fit une nio.le en trance; elle date du jour où, jeune en.-ore, je .r.is n, apercevoir de ses préférences injustes pour les étrangers, et je le pus presque en haine, lorsque plus lar.l je lus le poeine ou i outrage Jeanne d'Arc, véritable divinité patriotique, qui des l'enfance fut l'objet de mon culle. »

Si Voltaire fut, bien longtemps a^ès sa mort, transporte en triomphe au Panthéon, il le dut cependant à ce part, dont Louis Blanc et Timon sont l'organe. ComnienI expliquer cette contradiction? Kecourons à VHMoire parlementaire de la Révolution françake, et méditons ces lignes qm terunnenl le compte rendu de la séanc. du 30 mai 1-91, ou 1 As-

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semblée constituante décréta l'Apothéose de Voltaire : « Il est difficile de trouver un exemple plus remarquable de la puissance et de la fascination du préjugé, que cette apothéose de Voltaire votée par la partie libérale d'une assemblée telle que la Constituante. Certes, Voltaire n'était rien moins qn patriote, rien moins qu'ennemi de la noblesse, rien moius que partisan de l'égalité. S'il eût assez vécu pour être députe aux états généraux, il est probable qu'il se fût assis parmi les aristocrates. Il n'aurait certainement pas voté pour les noirs, lui qui était intéressé dans la traite des nègres. Il se fût grandement moqué de tous ces amis de la perfei^tibilite humaine, de tous ces proneurs de vertus populaires, de tous ces zélateurs d'égalité qui occupaient les tribunes de 1 Assemblée et remplissaient les colonnes de la presse. Quelques membres de l'Assemblée avaient sans doute trouvé opportun, au moment de la grande effervescence des opinions religieuses, lorsque partout on voyait, dans l'émotion des fidèles, le danger d'une guerre civile, d'afficher un hardi dédain, de jeter en quelque sorte un défi au parti dévot, et rien ne leur avait paru plus convenable dans ce but que d'exalter le principal apôtre de l'incrédulité dans le dix-huitième siècle; la majorité, moitié par conviction, moitié par esprit de concession aux passions du jour, s'était laissée entraîner. » L'Assemblée nationale ne pouvait pas mieux justifier tout le mal que Voltaire avait dit si souvent des sociétés délibérantes. Le nom de Voltaire ne fut évidemment qu'un prétexte dans cette fameuse apothéose. Sans s'en douter, l'Assemblée constituante se servit du cadavre de Voltaire pour distraire les badauds. Puisqu'il fallait une fête au peuple, ou à la canaille, comme l'appelait Voltaire, il était convenable qu'on lui donnât les os de Voltaire k ronger, en attendant d'autres victimes.

Mais plusieurs mois auparavant, en octobre 1790, Claude Fauchet avait pu tenir ce discours devant huit à neuf mille

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personnes, sans être interrompu, ni hué, ni injurié, ni mis en morceaux :

« Voltaire a dit, avec cd accent de mépris si familier dans ses ouvra-ics, que les m\ stères des rrancs-ma(;ous élaieiit fort plats. Mais il eu [)arlait comme de tous les luyslères de la nature et de la diviuité, (pie personne ne connut jamais moins, et qu'il semblait railler par dépit de ne pas les entendre. Il exerçait sur tous les objets qui exii^eut des réflexions profondes, hors de sa uiesure, un despotisuie moqueur qu'ap[daudissaient b's têtes >ides, et qui faisait sourire les vrais savants. D'ailleui-s, toutes les idées d'égalilé l'épugnaientà son orjrueil. Il trouvait la plupai't des abus de notre ordre social fort bons, à raison de ce qu'il était gentilhomme ordinaire, seigneur châtelain, honnne à grand ton, et fort aristocrate en société comuie en littérature, |)arce cpi'il y était fort riche. (/^ philosojïhe qui ne creusait aucune idée par lui-même, mais (pii revétissait avec gi-àce les pensées données, n'a pas eu le génie de concevoir que des traditions toujours cachées et toujours li*arismises par toute la terre, ne pouvaient avoir qu*un objet d'un intérêt universel, et qui tenait aux premiers principes de la nature. Je dirai à cet . écrivain aussi étonnant par les inconstances de son esprit 4ue par les beautés de son talent, qui a versé dans l'opinion publique tant de vérités et tant d'errvurs, qui passait par une alternative journalière d'un déisme exalté à un matérialisme absurde ; je lui dirai que ce sout les mystères des matérialistes eux-mêmes qui sont fort plats, et qui ne sont propres qu'à éteindre toutes les lumières et toutes les vertus, en méeounaissant h dignité de l'homiUvi ^i l'esprit de Punivers. Je lui dirai, ainsi qu'à tous les menteurs en philosophie, que ce sont ceux qui font du gem*e humain un troupeau sans âme, et de tous les mondes harmonieux qui emplissent l'immensité une production sans principe et sans dessein, qui sont eu cela des penseurs fort étroits, fort

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méprisables, et pour reprendre son expression, fort plats. » Brissot n'était guère plus indulgent. Aussi dit-il dans ses « Mémoires : Une chose digne de remarque, c'est que les « plus acharnés détracteurs des Confessions de Jean-Jacques « étaient tous les plus grands partisans de Voltaire. Ils'trou- « vaient surtout indécent, affreux, abominable que Rousseau <r eût osé mettre par écrit et révéler au public et ses faiblesses « et celles de M'"^ de Warens. Et pourtant, comment s'est « conduit Voltaire ? Il raconte des anecdotes cent fois plus « horribles d'un de ses bienfaiteurs, de son ami, du Salomon « du Nord ; et cet écrit voit la lumière, du vivant même du « prince qu'il outrage ! et les amis de Voltaire n'ont pas, « pour cela, cessé de l'admirer. Cependant, comme le caraca tère de l'Aristippe moderne me paraît à nu dans ses Mé- « moires! On l'y voit louer, admirer en public un prince « dont il ravale en secret le mérite, dont il ridiculise les « vices ; on le voit jeter le ridicule et l'opprobre à pleines « mains sur une foule de personnages qui en versent encore « aujourd'hui des larmes ; on le voit détruire par ses satires « les réputations qu'il avait créées par ses éloges ; barbouiller (( de fumée les idoles qu'il avait parfumées de son encens ; « on le voit ironique, jaloux, méchant, et s'applaudissant de « ses méchancetés et de ses sarcasmes. Comparez-le donc à (( Jean-Jacques ! Celui-ci est faible, et il s'accuse ; celui-là « est vicieux et coupable, et il s'élève et se pavane. Certes, « nul plus que moi n'admire le génie de Voltaire, et ne lui « tient plus de compte du bien qu'il a fait à la philosophie « et à l'humanité; dans plus d'un de mes écrits, j'ai prouvé « cette admiration ; mais entre son génie et son cœur, entre « ses confessions et celles de Rousseau, je crois qu'il y a un « immense intervalle. » Brissot ne se contente pas de juger Voltaire ; il raconte des anecdotes qui confirment sa réserve, notamment celle-ci, qui aide si bien à comprendre notre mort de Voltaire : « Tronchin venait d'apprendre à Voltaire

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la mort de réponse de Veriies, jeune femme douée de mille qualités, qu'il voyait souvent ainsi que son mari, quoiqu'il en eût été maltraité dans ses Confidences philosophiques et dans plusieurs autres ouvrages. Le philosophe fut frappé de cette nouvelle, et ne sortit de ses réflexions que pour s'éerier : « Quoi ! mourir si jeune ! » Tronehin lui dit : « Vous craignez donc bien la mort, vous vieux et cassé? » — « Si je la crains ! lui répondit Voltaire, en lui sei-rant le bras ; mettezmoi sur un échafaud ; étendez-moi sur une roue ; là, brisé, rompu, prêt à périr, si je pouvais conserver la vie en évitant le coup de grâce, je dirais encore : épargnez-moi ce coup, et laissez-moi la >ie. — Voilà donc, s'écria Tronehin, le fruit de vos beaux systèmes : ^ous tremblez à Tapijrodie de la mort, tandis qu'une femme, qui n'a que sa religion pour la soutenir, est morte avec la i>lus grande tranquilité. » l)'ai>rès tout ce que m'a dit Vernes, Voltaire respectait, craignait Tronehin. C'est un trait de ressemblance entre cet écrivain et Louis XI. Ils en avaient plus d'un autre dans le caractère. »

On finirait par former un volume, si l'on s'appliquait à évoquer les ombres des morts ou à recueillir les sentiments de nos célébrités contemporaines.

11 est évident que Voltaire no gagne luisà être vu ni lu par des intelligences supérieures et des esprits sagaces.

Il est bon de clore cette liste avec un nom digne de fixer l'attention publique.

Autrefois, quand le bourreau conduisait à l'échafaud quelques grands criminels, il lui était enjoint de les souffleter et de les outrager avant de leur porter le dernier coup. Voltaire avait pressenti la Révolution; il avait pro.-lamé bienheureux ceux qui jouiraient des bienfails de cette llévolulion. Que ceux qui révèrent en Voltaire l'auteur de la IVévolution approchent. Voici un être qui mérite d'être regardé comme rexécuteur des hautes œuvres de cette Révolution; tout ce

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qu'il fut, c'est à cette Révolution qu'il le dut ; il lui est consubstantiel ; il surgit de son sein avec cette soif insatiable de sang humain que Milton donne à la mort engendrée par le péché; il rappelle tant d'horreurs et d'infamies qu'on est tenté de croire à la métempsycose, car la vie pour lui c'était d'envoyer les autres par myriades à la mort, et il a eu des séides, des sectaires, des adorateurs, des apothéoses, des temples, des autels, des fêtes, comme Voltaire en avait eu ; il a un nom, c'est Marat. Or, dans VAmi du peuple, du mois d'avril 1791, Marat se rua sur Voltaire, pour lui appliquer avec un fer rouge cette marque : « Voltaire, adroit plagiaire, qui eut l'art d'avoir l'esprit de tous ses devanciers, et qui ne montra d'originalité que dans la finesse de ses flagorneries ; éciivain scandaleux, qui pervertit la jeunesse par les leçons d'une fausse philosophie, et dont le cœur fut le trône de l'envie, de l'avarice, de la malignité, de la vengeance, de la perfidie et de toutes les passions qui dégradent l'espèce humaine. » Quel poisson d'avril pour Voltaire et ses admirateurs ! Concevra-t-on enfin pourquoi le comte de Maistre regarde Voltaire comme le dernier des hommes, après ceux qui l'aiment? Qui donc osera se réclamer encore d'un personnage flétri par la main de Marat "?

Aussi les esprits les plus circonspects commencent-ils à ne plus vouloir de Voltaire. Le 23 décembre 1854, dans une lettre écrite au nom de l'Académie, M. Villemain n'a pas hésité à dire de la Correspondance de Voltaire que c'est peut-être un de ses plus curieux ouvrages. Il faut que Voltaire n'ait plus guère de partisans, pour que l'Institat ose préférer aux ouvrages de Voltaire, si travaillés, si soignés, si souvent revus et corrigés, les lettres qu'il écrivait sans attention, presque toujours avec passion, et qu'il dictait habituellement à des secrétaires sans intelligence.

Esprit plus positif, plus profond, plus hardi, M. Nisard a formulé le même jugement que M. Villemain, mais en sup-

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