ADMIRATEURS
lui les plus savants commentateurs et les. critiques les plus respectés. Un grammairien poëte, son contemporain, son émule, et même son vainqueur1, Lyncée de Samos, ne se laissa aller ni à la jalousie injuste, si commune entre rivaux, ni à l'orgueil dédaigneux, si commun après le succès. Bien qu'il eût écrit lui-même des comédies, il consacra une partie de ses autres travaux 2 à mettre en ] relief les mérites de Ménandre. En oubliant ainsi les I intérêts de sa propre gloire, et en ne se souvenant d'avoir été poëte que pour profiter de son expérience acquise, il fit preuve d'un bon goût impartial ; et peut-être cet exemple n'eût-il pas été inutile à Voltaire, s'il l'avait connu avant de publier son Commentaire sur Corneille : il se fût peut-être alors arrêté à chercher et à faire reconnaître, avec respect du moins, dans les dernières tragé dies du vieux poëte, non les défaillances du style et le I désordre des intrigues, mais plutôt ce qui n'abandonna jamais Corneille, c'est-à-dire la connaissance ingénieuse et profonde du cœur humain et ces traits semés par mille, où l'antithèse va souvent jusqu'au jeu de mots, mais où la vérité vit sous une de ces formes bizarres qui ne servent d'ordinaire qu'à rendre le faux amusant. La connaissance du cœur et l'accent de la vérité étaient aussi une grande part de la gloire de Ménandre. « 0 Ménandre ! ô vie hu- « maine! qui de vous deux a imité l'autre? » disait spiri-
1 Suidas, au mot Avyxevç, — Eudocia, p. 288. a Athénée, VI, sect. 40, p. 842, 1>.
1 uelleinent le critique Aristophane l ; et clans le vaste trésor littéraire dont le soin lui était confié, dans la bibliothèque d'Alexandrie telle que Ptolémée II et PtoléméelII l'avaient faite, il parait qu'Aristophane avait trouvé peu d'auteurs dignes d'un aussi bel éloge , car on s'autorisait de son avis pour ranger Ménandre le second entre tous les poètes grecs, comme le prouve cette inscription qu'on lit sur un marbre du musée de Turin 2 :
« 0 poëte chéri ! je n'ai pas tort de te mettre en face et « sous le regard de ce buste d'Homère, puisque l'habile « grammairien Aristophane, excellent juge de vos écrits,
i Schol. Hermog., p. 38 : rO MévœvSpa xai ^isv Ttorspo? àp' Ou.ù>v uorspo, èp^araTo ; — On ne peut lire les poètes du xvie siècle sans s'étonner à chaque instant de leur curieuse et minutieuse connaissance de l'antiquité. André Chénier lui-même n'allait pas chercher plus loin qu'eux, ni dans des retraites plus obscures, le suc de l'atticisme dont il composait son miel. Nous retrouvons dans Scévole de Sainte- Marthe le mot d'Aristophane le grammairien sur Ménandre, appliqué à un peintre que ce grand éloge n'a pourtant pas protégé contre l'oubli :
.... Mérevache, Apelle Poitevin,
Qui nous faisait douter si sa vive peinture
La nature imitait, ou bien si la nature
Imitait elle-même un peintre si divin.
2 Ce n'est plus qu'une gaine d'Hermès; mais autrefois elle était évidemment surmontée d'un buste de Ménandre. Voici l'imitation latine de cette épigramme, telle que Grotius l'avait composée pour son Anthologie (publiée à Utrecht, par Bosch, 1795-1810, 4 vol. in-4o) :
Te quod in adspectu pono florentis Homeri, Non ratio facto, care Menander, abest.
Nam tibi post illum partes dat ferre secundas Grammatici sapiens nasus Aristopnanis.
(L. I, c. lxyii, Ép. 17.)
« t'a déjà placé le second, et toul de suite après ce grand « génie. »
Se rapprocher ainsi d'Homère, c'est, pour un Grec, arriver au rang des dieux. Aussi trouve-t-on, parmi les écrivains de l'Anthologie, des panégyristes de Ménandre qui poussent leur admiration jusqu'à l'apothéose. En voici un gracieux témoignage emprunté à Diodore de Sardes *, et qui dut être gravé sur le tombeau du poëte. C'était la pierre elle-même qui disait aux passants : « Étranger, je « recouvre le corps de l'Athénien Ménandre, fils de Dio- « pithe, favori de Bacchus et des Muses. Le feu ne m'a « laissé de lui qu'un peu de cendre : mais si tu cherches « Ménandre lui-même, tu le trouveras dans le palais de «Jupiter ou dans le séjour des bienheureux2.» — « 0 Ménandre! » dit encore un autre auteur inconnu, « les abeilles qui butinent sur les fleurs variées des Muses « ont elles-mêmes versé leur miel sur tes lèvres; les a Grâces elles-mêmes t'ont doté : elles ont donné à tes « comédies l'heureuse richesse d'un langage iacile. Tu es
i 11 y eut deux frères, tous deux poètes, qui portèrent ce nom. L'aîné s'appelait aussi Diodorus Zonas, et vivait du temps de Mithridale. Le second fut ami de Strabon, et par conséquent vécut jusqu'au temps d'Auguste. On ne peut distinguer la part de chaque frère, parmi les épigrammes qui nous ont été transmises sous leur nom commun.
2 Anthologie palatine, VII, 370.
En ego Uecropidae, nati Diopithe, Menandri
Qui cordi Musis et tibi, Bacche, fuit, Asservo cineres. Ipsum si forte requiras,
Elysiae yalles aut Jovis aula tenet. (Grotiùs.)
ET PLUTARQTJE. 27
« immortel, et la gloire que ta patrie reçoit de tes vers « touche les plus hauts nuages des deux*. » — Après toutes ces images poétiques, s'étonnera-t-on de voir, à la fin du ve siècle , le poëte byzantin Christodore, dans la description des statues d'un gymnase*, appeler Ménandre « l'astre étincelant de la comédie nouvelle ? »
Mais parmi ceux qui prenaient si nettement parti, il faut compter au premier rang un homme dont, à lui seul, le nom a plus de gloire et de poids que tous ceux dont nous avons parlé jusqu'ici3 : Plutarque, qui eût semblé méconnaître son propre génie s'il n'eût compris celui de Ménandre. Lui qui cherchait et saisissait le caractère de ses héros jusque dans les petits détails et les mots familiers, il devait aimer ces comédies, fidèles miroirs de la vie commune et des événements domestiques. Lui qui écrivait sur
Infudère tibi nectar de floribus ortum
Pieridûm campos quœ populantur apes.
Sermonis facilem, qualem vult fabula, ductum
Gratia donavit trina, Ménandre, tibi.
Perpetuum vives. Qiue de te surgit Athenis
Gloria, cœlestes venit ad usque domos. (Grotius.)
2 Christodore, Ecphrasis, 362.
Quo ceu lucifero nova se comœdia jactat. (Grotius.)
8 Sans compter les innombrables écrivains qui parlèrent de Ménandre en traitant de l'art dramatique en général, on peut citer encore plusieurs commentateurs spéciaux de ses comédies. Du temps dé Cicéron et d'Auguste, Didyme, grammairien Alexandrin, et disciple d'Aristarque, fit un commentaire sur Ménandre (Etym. Gud.f p. 338, 25); Sotéridas d'Épidaure, père de la savante Pamphila qui vivait sous Néron, composa un Û7i6u,vrJu.a sic Mévavôpov (Suidas, 111, p. 3o6 ; Eudocia, p. 387) ; et Homère Sellius écrivit des résumés de ses comédies : irspio/àç xàW MevôwSpew Spczu.à-nov (Suidas, II, 090).
la morale simplement en homme plutôt qu'en philosophe,
et d'après les inspirations naturelles uY l'expérience plutôt que par une suite rigoureuse de raisonnements, il devait aimer ces comédies qui cherchaient moins à donner des leçons que des exemples, sans efforts de logique, sans système passionné, et par les seules réflexions que le spectacle des choses humaines éveille dans tout esprit attentif. Aussi, son admiration était entière et franche : elle était même partiale. Il écrivit une comparaison d'Aristophane et de Ménandre, dont il ne reste par malheur qu'un abrégé ou plutôt des fragments, il aurait pu (prendrons-nous le droit de dire : il aurait dû....?) faire l'éloge de l'un sans autant déprécier l'autre. Mais, du temps de Plutarque, le goût public s'était prononcé; et nous en trouvons, dans ce même opuscule, des témoignages trop précis pour permettre le doute, et trop curieux pour n'être pas cités : « Parmi les poètes comiques » dit-il *, « les uns écrivent pour la foule, les autres pour un petit « nombre choisi ; et il ne serait pas facile d'en nommer « un seul entre tous qui convienne à ces deux ordres de « lecteurs. Par les grâces dont il a le secret, Ménandre a « su se répandre et se fixer partout , au théâtre et dans « les conversations : lire, apprendre par cœur, voir repré- « senter ces pièces, ce sont là des plaisirs communs à tout « ce que la Grèce possède d'honnêtes gens. Il a montré
» Pltitarqut», Comp. rf'Am/. et Je Mén., III, p. S.'>i.