‹ MénandreChapitre 9 sur 212 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

Pisistratides *, Thémistocle et Cimon. Résumant en lui le génie et l'activité d'Athènes, comme Athènes résumait dès lors en elle le génie et l'activité de la Grèce entière. Périclès donna aux lettres et aux arts une impulsion qui se continua longtemps après lui, à travers les désordres de la démocratie et les désastres de la guerre. Aimée ou abandonnée, assiégée, asservie même, Athènes restait, selon l'expression de Thucydide, l'école de la Grèce2. C'est là que tout venait aboutir et se faire juger ; et de ce sanctuaire sans égal de la civilisation hellénique, partaient des oracles aussi respectés que ceux du temple de Delphes, centre religieux de la terre habitée. Par les travaux et au profit d'Athènes, la littérature grecque, pendant sa seconde période , eut l'unité qui lui avait manqué d'abord. La littérature athénienne fut alors la littérature nationale de la Grèce entière.

Désormais fixée, et régulière avec art, elle avait devant elle un troisième âge qui dure encore et qui ne finira pas : ces rayons, d'abord épars, qu'Athènes avait ensuite concentrés, allaient éclater en tout sens, et, traversant sans s'affaiblir la suite des siècles, allumer partout de nou-

1 Sous les Pisistratides, Athènes elle-même n'enfanta encore rien de grand, comme œuvre littéraire; mais elle commença à attirer et à faire siens les hommes les plus célèbres des autres pays. Anacréon, Simonide, le poète dithyrambique Lasus, Onomacrite qui recueillait, et remaniait même, dit-on, les chants des anciens poètes mystiques, se rencontrèrent auprès d'Hipparque.

2 Thucydide, II, il.

veaux foyers. Au temps de Ménandre, les Athénien* n'étaient plus seuls à aimer le langage pur et les savantes délicatesses des arts; parfois même (Ménandre en est un frappant exemple) ils se laissaient enlever l'heureux privilège de bien apprécier et de récompenser un grand poète. Déjà, avant que la guerre du Péloponnèse fût terminée, les belles-lettres avaient parfois trouvé une hospitalité respectueuse et des admirateurs fervents, chez des peuples tous confondus naguère sous le nom méprisant de barbares. Euripide, aimé du roi Archélaiis, se rendait à la cour de Macédoine quand il mourut, et sa patrie n'eut de lui qu'un tombeau vide1. Les muses ne semblaient-elles pas alors habiter vraiment le mont Piérus, et vouloir que leur illustre adorateur reposât près de leur séjour consacré2? Mais ce fut surtout après Alexandre que les divers royaumes, débris de son grand rêve, s'ouvrirent de tous côtés aux poètes. Athènes conquise était devenue l'admiration et le modèle de l'Orient, vaincu comme elle, et des Macédoniens ses vainqueurs. C'était déjà avoir gagné une moitié du monde ancien, et elle ne devait pas tarder à parcourir l'autre, captive et toujours séduisante, derrière le char des triomphateurs romains. Les successeurs d'Alexandre travaillèrent comme lui à cette diffusion nouvelle de l'esprit grec. Ce fut en Macé-

* Pausanias, Attica, 1, p. 6.

2 Anthologie, III, \\\, 31, sur Euripide :

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2(1 PTOLEMEK

doine, près d'Antigonus Gonatas. qu'Aratus passa la plus grande partie de sa vie studieuse, et écrivit ses Phénomènes, tandis qir Antagoras de Rhodes trouvait dans le même asile les encouragements et le loisir dont il avait besoin pour composer son épopée de la Thébaïde1. Mais plus que tous les autres souverains, les rois d'Egypte devinrent tout d'abord les patrons éclairés des sciences et des arts. En même temps qu'il fondait un royaume et une dynastie, le fds de Lagus fondait une bibliothèque et un musée, où dès lors les peintres, les poètes, les philosophes, les grammairiens, les géomètres devaient trouver à la fois les chefs-d'œuvre de leurs devanciers, des demeures splendides, des rois pour amis et des fds de rois pour élèves. Ainsi l'heureux héritier du conquérant disciple d'Aristote travaillait à faire d'Alexandrie une Athènes nouvelle qui put recueillir l'héritage et réparer les injustices de l'autre; et la présence de Ménandre eût été sans doute, pour le palais qui devait recevoir plus tard Callimaque et Théocrite. une glorieuse' inauguration.

Aussi Ptolémée ne négligea rien de ce qui pouvait séduire la vanité du poète et le décider au départ. Lui écrire une lettre pressante, lui offrir d'immenses richesses, et, comme une promesse plus séduisante encore, un public déjà prêt de zélés admirateurs, fréter une flotte

i Pausanias, Attka, I, p. 6. — Petau, l'ranologïum, p. 173 (édition de Paris. 1630).— Vita Arati, p. 444-446 [éd. Subie).

El MENANDRE. >l

pour lui seul, lui envoyer tout exprès des ambassadeurs, n'était-ce pas lui dire qu'un roi puissant le traitait comme une puissance et presque d'égal à égal? Et Ménandre n'aurait-il pas pu, sans qu'on eût le droit d'être étonné, se laisser éblouir par ces preuves éclatantes de sa gloire au loin répandue, surtout quand il vit, comme Pline le rapporte, un roi de Macédoine lui rendre les mêmes honneurs? « Mais Ménandre, » dit Pline, «s'honora lui- « même plus encore, en préférant toujours les jouissances « intimes qu'on trouve dans les lettres aux fortunes « brillantes qu'on trouve chez les rois1. »

11 fit bien de rester fidèle à sa patrie et à sa vocation poétique, malgré les séductions qui le venaient chercher, et de croire à l'avenir de son nom, malgré les mécomptes du présent. S'il se fût accommodé et plié aux préférences populaires, il aurait eu plus tôt de plus grands succès, mais des succès aussi passagers que les caprices dont il aurait pris conseil. Ce n'est pas en plaidant la vérité du jour ou l'erreur à la mode que se font les grands philosophes : ce n'est pas non plus en sacrifiant leur propre goût aux exigences de la fantaisie publique que les grands écrivains se forment et préparent une longue vie à leurs écrits. Ménandre ne se trompa point en cherchant surtout à se satisfaire lui-même, et presque aussitôt après sa mort, ses ouvrages prirent possession, dans

i Pline, Histoire naturelle, VII, 30.

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les études savantes et dans l'admiration commune, de la place que les Athéniens avaient refusée à Ménandre vivant.

Cependant il eut encore plus d'une fois à souffrir dune critique injuste et partiale. Non- seulement les atticistes rigoureux reprochèrent à son style un grave défaut de correction, mais encore on crut apercevoir en lui certain manque d'honnêteté littéraire : il était accusé de prendre le bien d' autrui partout où il le trouvait. Aristophane le grammairien avait écrit, au dire d'Eusèbe x, un traité qui avait pour titre : Parallèle de Ménandre et des auteurs auxquels il a fait des emprunts; et d'après tous les souvenirs qui nous sont parvenus touchant ce même commentateur, nous devons supposer que ce livre était tout à la gloire de notre poëte, qui empruntait un peu de cuivre pour le changer en or pur, et se l'appropriait pour toujours en le marquant à son coin. Mais d'autres, moins prévenus en faveur de Ménandre, refirent comme des Zoïles le travail que cet Aristophane avait fait comme un ami. Un certain Latinus2 publia un recueil en six livres, qui avait pour titre ITept xwv oùx îoicov Mevàvôpou, et où il prétendait dévoiler une multitude de larcins. Malheureusement pour la mémoire de Latinus, on ne saurait douter de la mauvaise foi de ses critiques et de l'exagération de ses reproches, quand on estime à leur juste valeur,

i Eusèbe, Pmp.Evang., X, 3.

OuCratinus, selon Giraldi {Dial. poè't.). — Eusèbe, loc. cit.

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d'après les nombreux exemples qui nous en restent, ees accusations de plagiat dont les anciens commentateurs étaient si prodigues. Tantôt c'était pour eux l'occasion d'étaler une mémoire prétentieuse et une érudition à la fois immense et mesquine : alors ils dénonçaient Antimaque comme copiste d'Homère, parce qu'il avait commencé un vers par le tov S' à7raijisi6oiu.svoç, formule banale de transition qu'on retrouve à chaque instant dans l'Odyssée1. Tantôt ils affirmaient avec une incroyable hardiesse des faits plus incroyables encore : témoin Caecilius 2 qui se faisait gloire d'avoir découvert que, dans sa comédie du Superstitieux , Ménandre avait transporté, tout entière et mot pour mot, une comédie d'Antiphane appelée V Augure*. Comme si de pareils larcins, disait M. Raoul Rochette, eussent pu se cacher un seul instant au grand jour du théâtre et à la malignité attentive d'un peuple de rivaux \

La renommée de Ménandre n'y perdit rien. A ceux qui l'accusaient de plagiat, ses partisans pouvaient répondre que l'auteur de cent cinq comédies, parfois victorieuses, toujours remarquées, ne passerait jamais pour un esprit pauvre et réduit à vivre d'épis glanés. Aussi eut-il pour

i Eusèbe, loc. cit.

2 Probablement Caecilius Galactinus, rhéteur grec, qui vivait à Rome du temps d'Auguste.

8 Eusèbe, loc. cit.

* Théâtre des Grecs, vol. XVI, Vie de Ménandre, p. 7.

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