‹ MénandreChapitre 101 sur 212 · DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

DES CARACTÈRES

nage de Tartuffe, nous ne choisirions pas un autre argument que l'Onuphre delà Bruyère. Certes, ce ne sont ni les observations fines ni les traits de vive satire qui font défaut dans ce portrait : mais il manque à Onuphre, pour être comique , un entourage et un caractère propre. Nous n'assistons pas au jeu de ses ruses et au mal qu'il fait : nous ne suivons pas ses progrès dans l'esprit de ses dupes. Il n'a aucune passion , ni ambition , ni avidité, ni ardeur sensuelle, qui accompagne et motive son hypocrisie : son habileté constante et minutieuse s'use sans dessein arrêté et sans profit : on dirait que la fausse dévotion est seulement un rôle où il se complaît et qu'il joue par amour de l'art, en acteur désintéressé. L'Onuphre de la Bruyère, c'est l'imposture décrite : le Tartuffe de Molière, c'est un imposteur qui se dresse, vivant et dramatique, devant nos yeux.

Si Molière a remporté sur tous le prix de son art, c'est qu'il était également créateur puissant, observateur exact, et philosophe habile à embrasser d'un coup d'œil l'unité variée de cette pauvre race humaine qu'il a si bien prise tour à tour en haine, en pitié, en amour, en mépris. Si les poètes de la comédie nouvelle eurent, dans l'antiquité, une célébrité si grande , et, par l'entremise de Plaute et de Térence, une action si prolongée sur la comédie moderne, \ c'est que, les premiers, ils eurent pour unique et constant L système de peindre à la fois l'humanité de tous les temps et la société de leurs jours, dans des personnages qu'ils

Page 1