DANS PHILEMON
créaient eux-mêmes, donnant à chacun son caractère propre et original. Rénssirent-ils complètement dans ce triple effort?
Nous recommencerions volontiers ici à déplorer la perte de leurs œuvres, et à supplier les habiles investigateurs des manuscrits inconnus de chercher partout une pièce entière de Ménandre ou de Philémon : car il est presque impossible de bien voir, dans cinq ou six fragments d'une comédie, ce que les caractères mis en scène avaient de particulier et de personnel. Quant à Philémon, tout ce que nous savons, c'est que la variété et les contradictions de la nature humaine l'avaient vivement frappé : « Pour- « quoi Prométhée, » écrivait-il dans une pièce dont le titre est perdu, « pourquoi Prométhée, qui nous a, dit-on, « tous façonnés, hommes et animaux, n'a-t-il pas donné « à notre race, comme à chaque espèce de bêtes, une seule « et même nature ? Tous les lions sont courageux : par « contre, tous les lièvres sont timides. Vous ne voyez pas « un renard simple et un renard rusé : eussiez-vous réuni « trente mille renards, vous leur trouverez à tous une « seule nature et les mêmes mœurs. Mais parmi nous « autres hommes, autant de corps vous compterez un à « un, autant vous distinguerez de différentes humeurs *.» Mais qui sait si Philémon poëte valait Philémon observateur, et s'il portait dans la création de ses personnages
» Philémon, fr. iw^.,111; Mein., Fr. Corn. Gr.,lV, p. 32.
238 LE DENYS D'HERACLEE
imaginaires la même variété qu'il avait remarquée dans les caractères des hommes qui vivaient autour de lui?
Heureusement nous en savons un peu plus sur quelques-uns des personnages de Ménandre, et nous pouvons dire que, s'il était surtout remarquable par une imitation délicate des mœurs contemporaines et par l'intelligence des sentiments généraux de nos âmes, il ne manquait pas non plus de cette vigueur d'imagination qui marque de traits distincts et précis les caractères qu'elle crée. Il savait tracer des portraits d'après nature, et leur donner un grand air de ressemblance. Denys, tyran d'Héraclée, dut se récrier avec une admiration cynique et se bien reconnaître lui-même, si jamais quelque compagnon d'orgie lui lut ces vers des Pêcheurs l : « Le gros porc était étendu « sur le ventre. Il menait une vie de débauches telle qu'on « ne peut la mener longtemps. «Voici, disait-il, la mort « que je désire tout particulièrement, la seule qui soit « belle à mon gré : mourir couché sur le dos , le ventre « tout sillonné par des plis de graisse, pouvant à peine \ « parler, et tirant l'haleine du fond de la poitrine, mais « mangeant encore, et disant : « Je crève de volupté. » Attaquer un tyran étranger n'est pas une hardiesse républicaine qui ressemble à celle d'Aristophane : mais colorer ainsi une figure de gourmand est une grande hardiesse poétique et le fait d'un écrivain qui sait mettre en vive
i Ménandre, .'AXieïç, I, II, III; Mein ,, Fr. Corn. Gr., IV,p. 74,
lumière les vices saillants de ses originaux. C'est de ce talent que Ménandre fit preuve, et avec le plus grand éclat, dans celle de ses comédies qui avait Thdis, la courtisane, pour titre et pour sujet.
Cette pièce comptait parmi les plus remarquables de notre poëte : tous les témoignages des auteurs anciens s'accordent sur ce point : « Ce fut cette comédie, » dit Martial, « qui peignit pour la première fois les amours « lascifs des jeunes gens : la véritable courtisane, ce n'est « pas la Glycère de Ménandre, mais sa Thdis1. » Nous ■ avons vu déjà comment, dans le prologue, il avait dit à la 1 muse : « Chante cette femme telle qu'elle est 2. » Cette prière avait pleinement réussi : car Lucien dit que la Thaïs du théâtre était bien la Thaïs de la ville 3; et Properce, à son tour, nous apprend ce qu'elle était, lorsqu'il rappelle 1 « la Thaïs de l'élégant Ménandre, cette femme qui coûte « cher, courtisane vraiment comique, qui éblouit et « trompe les valets les plus fripons \ » Ce personnage et cette comédie méritaient , en effet, un rang à part parmi les œuvres de Ménandre. Il n'avait placé les courtisanes dans la plupart de ses drames que pour avoir occasion de décrire les premiers troubles de la jeunesse égarée par ses désirs, et pour montrer ce que la famille entière souffre
i Martial, Epigramm^WV, 187.
2 Voyez plus haut, page 196.
3 Lucien, Prœc. Rhet.f 12.
* Properce, IV, 5, 43 et seqq.