‹ MénandreChapitre 103 sur 212 · LA SUPERSTITIEUSE · texte numérisé non relu

LA SUPERSTITIEUSE

des désordres d'un fils. Dans sa Glycère l, il avait célébré Tliétère sincèrement affectueuse et aimée ; dans Thaïs, il peignit la vie et les mœurs d'une femme faisant marchandise et métier de l'amour, regardant à For seul et non à la main qui apportait l'or, coquette irrésistible auprès des riches qu'elle voulait ruiner, railleuse impitoyable pour les pauvres qu'elle venait de faire , Célimène vénale, rusée et moqueuse, qui donnait le ton au monde élégamment corrompu des courtisanes, ce monde des trésors prodigués, de la volupté régnant en souveraine, et de l'esprit licencieux et brillant.

Mais ce sont les personnages d'invention qui donnent vraiment la mesure du génie poétique, et il faudrait étudier surtout Ménandre dans ceux de ses héros dont les défauts devenaient le titre des comédies où ils tenaient la première place : l'Incrédule, l'Homme qui se lamente sur lui-même, le Superstitieux, l'Homme morose, le Calomniateur, le Flatteur*. C'était le talent de Ménandre d'approprier l'intrigue aux caractères, si bien que chaque incident semblait amené par les personnages eux-mêmes, comme la punition de leurs maladresses, ou la récom-

i II est probable que Ménandre n'avait point fait une comédie de ce nom. Mais Glycère était certainement le personnage le plus important d'une de ses comédies (cfr. Meineke, Menandri et Philemonis Reitquiœ, Ed. ma]., p. 38).

2 Ménandre, "A7tiaTo;; Mein. , Fr. Corn. Gr., IV, p. 87; Autôv IIcvOwvj ibid., p. 93; Asictoat^wv , ibid., p. 100; AucxoXoç, ibid-, p. 106; KaTa4/£uô6(X£vo:; ibid., p. 147; KoXail, ibid., p. 151.

pense de leurs qualités, ou la conséquence nécessaire de leurs défauts. Dans la Prêtresse, par exemple, il voulut montrer les folies d'une superstition dont les progrès commençaient à devenir inquiétants et dont les Pères de l'Église * devaient plus tard accuser éloquemment les excès. Le culte de Cybèle s'était naguère singulièrement répandu et corrompu en même temps. Réuni d'abord au culte de Demêter2, il finit par se confondre avec les orgies Dionysiaques 3, dont il imita bientôt les désordres. Des jongleurs d'Asie le surchargèrent de rites nouveaux, dont la bizarrerie même ne fit qu'accrofcre la popularité. C'était surtout dans les derniers rangs du peuple que ces jongleurs recrutaient leurs adeptes. Mais, pour que la censure comique fût plus frappante , Ménandre mit en scène une femme qu'il nomma Rhodé, mariée, et distinguée tant par l'éducation que par la naissance, mais égarée par le fanatisme et qui oubliait sa condition au point de se faire inscrire parmi les prêtresses décriées de Cybèle. Son mari cherchait à l'éclairer sur le compte des charlatans qui s'étaient vantés auprès d'elle d'avoir, par leurs cérémonies, tout pouvoir sur les puissances des deux 4 :

1 Arnobe, VII, 17; Minucius Félix, XXI.

2 Demèter a, dans le chœur de VHélène d'Euripide (v. 1304 et seqq.), tous les attributs qui appartiennent à Rhéa, déjà confondue avec Cybèle en Phrygie. Cfr. quoque Strab., X, p. 470.

3 Cet élément Dionysiaque commença à se glisser dans le culte de Rhéa-Cybèle, par la Phrygie, où on disait qu'elle avait purifié Dionysus, et qu'elle l'avait inilié aux mystères (Apollod., 111, 5, § I).

* Cfr. Platon, deRepublkâ, II, cap. vir, p. 364, b,— 365, a : « Des

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« Non, Rhodé, » lui disait-il,, « les dieux ne remettent pas « à un être mortel le soin de protéger un autre mortel en « leur nom. L'homme qui n'aurait qu'à heurter des cym- « baies pour forcer une divinité à descendre vers lui, « serait plus puissant que la divinité même ; ces cymbales « ne sont qu'une ressource de l'audace et un gagne-pain « inventés par des hommes impudents ; qui forgent des « machines pour se jouer du monde. l. » Mais ces paroles n'étaient pas écoutées, et Rhodé perdait tout sentiment

« prêtres ambulants et des devins vont aux portes des riches, per- « suadant partout que, par des sacrifices et des enchantements, ils « font descendre du ciel en eux la puissance de vous remettre, « grâce à des réjouissances et à des fêtes, toute faute que vous ou « vos ancêtres auriez commise; et si quelqu'un a un ennemi auquel a il veuille nuire, ils se font forts de perdre à peu de frais celui qui « leur sera désigné, au moyen d'invocations et de conjurations ma- « giques , qui obligent, disent-ils , les dieux à leur obéir. Et ils « appellent les poètes en témoignage, pour appuyer tous ces dis- « cours. Tantôt ils chantent que le mal est aisé :

« Toute la troupe des hommes peut embrasser le vice « Aisément : le chemin est uni, et le but est fort près. * Mais les dieux ont mis, entre la vertu et nous, bien des sueurs et un

[ckenrin long et escarpé.

(Hésiode, les Heures et les Jours, 285-290.)

« Tantôt, pour prouver que les hommes peuvent mener les dieux à « leur gré, ils citent Homère, parce qu'il a dit :

« . . . . Les dieux eux-mêmes sont aussi maniables :

« Par des sacrifices et par des prières flatteuses,

« Par des libations et par la fumée des victimes, les hommes les font

[changer de dessein, * En les suppliant, lorsqu'un homme a franchi les bornes et commis une

[faute.

(Homère, Iliade, IX, 493, seqq.)

« Ils invoquent aussi une foule de livres de Musée et d'Orphée, en- « fants de la Lune et des Muses ; » etc., etc.

i Ménandre, 'lépeia, I; Mein., Fr. Corn. G>.,IV, p. 140.

de sa dignité, à ce point qu'elle quittait la maison conjugale pour suivre les processions bruyantes de Cybèle. « 0 femme, » lui disait alors son mari, « franchir comme « tu l'as fait le seuil de ce vestibule, c'est passer la borne « prescrite à une épouse vertueuse. A la porte du vesti- « bule, la femme qui se respecte doit s'arrêter. Mais « se jeter dans la foule et courir les rues, en hurlant des « injures aux passants ! laisse les chiens le faire, Rhodé, a ne les imite pas1. »

Mais les défauts humains ont plus d'une face, et Ménandre aussi savait façonner plus d'un masque pour chaque défaut. A côté de la superstition tumultueuse et désordonnée de Rhodé, il plaça Phidias, le superstitieux timide et mou 2. Phidias est de ceux qui tremblent au plus léger bruit : après le A£t<7ioaia(ov, Ménandre écrira encore un \Tojpo8sTfo 3. Phidias est de ceux dont Philémon disait : « Quand je vois « un homme tourner la tête au premier éternuement, à la « moindre parole, à un bruit de pieds, c'est un homme « jugé : il est bon à vendre; qu'on le mène au marché. « Chacun de nous marche et parle et éternue pour son « propre compte : qu'importe aux autres 4? » — Il importe

1 Ménandre, 'Iépsta, II; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 141.

s Ménandre, AsicriSai^tov. Le superstitieux, dans cette pièce, était énergiquement appelé blolvç, c'est-à-dire, selon l'explication de Photius, Y^aixcooir]?, xaî xaTocOeoç, xaï (3àx7]Xoç (cfr. Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 103).

3 Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 22o.

* Philémon, fr. inc, X1U; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 38.

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