‹ MénandreChapitre 104 sur 212 · LE SUPERSTITIEUX · texte numérisé non relu

LE SUPERSTITIEUX

à Phidias ! Tout est pour lui présage et menace. Les cris d'une chouette ont un sens plus précis que les oracles de la Pythonisse, et le ciel n'envoie pas par les routes un rat qui ne soit l'avant-coureur de quelque grande vengeance. « Dieux que j'honore! » s'écrie Phidias, « faites tournera « bien ce malheur! En attachant ma chaussure, j'ai cassé « la courroie du soulier gauche. » — « Imbécile, » lui est-il répondu, « tu devais t'y attendre. La courroie était tout « usée, et, dans ta ladrerie, tu n'as pas voulu acheter des « souliers neufs l. » Mais Phidias ne s'était pas trompé : il sent qu'il va tomber malade, et voilà pourquoi ce morceau de cuir s'est rompu. Quelle impiété notre homme at— il donc commise pour mériter la colère des dieux ? A-t-il passé, comme un athée superbe, et sans plier les genoux, devant les pierres que la dévotion du peuple a consacrées dans les carrefours? A-t-il retardé d'un jour sa visite de chaque mois aux prêtres d'Orphée? Il ne se rappelle rien : pourtant il avoue ce crime qu'il ignore ; il s'en repent, il veut s'en purifier. Ses amis ont beau lui dire que les maladies viennent d'un mouvement déréglé des humeurs et non de l'oubli de quelque petite pratique religieuse, il s'obstine dans sa croyance et dans ses remords : il prendra un magicien pour médecin : « Un aveugle ne s'y trompece rait pas 2.... Tenez, prenons les Syriens pour exemple : « quand, par l'attrait de la gourmandise, ils ont trans-

i Ménandre, Àsi<7toai[ji(ov, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 101. 2 Ménandre, AeiaiSouutov, V; Mein.,Fr. Corn. Gr., IV, p. 103.

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« gressé leur loi et mangé du poisson i) leurs pieds et « leur ventre enflent tout à coup : alors ils se mettent dans « un sac et vont se coucher dans la rue, sur le fumier, a s 'humiliant tant qu'ils peuvent pour apaiser la déesse2.» Que répondre à de tels arguments ? Les amis de Phidias n'ont plus qu'à le laisser faire et à lui dire : « 0 Phidias ! « si tu étais véritablement malade, il te faudrait chercher « un vrai remède; mais ton mal est imaginaire: un remède, « imaginaire aussi, te convient. Figure-toi seulement qu'il « te guérit : il te guérira. Fais venir unetroupede femmes « pour te frotter des pieds à la tête chacune à son tour, « et pour te purifier avec des fumigations de soufre : qu'on « puise de l'eau à trois sources différentes, qu'on y mêle « du sel et des lentilles, et qu'on t'arrose ensuite 3.... » Et Phidias se guérira de sa maladie, mais non de sa superstition !

Le chef-d'œuvre de Ménandre, au gré de son détracteur même , Phrynichus Arrhabius *, était le Misogyne , et Dêmyle , le héros de cette comédie, nous semble un personnage plus remarquable encore que Phidias et Rhodé. La superstition est un égarement de l'esprit, qui devient

1 Les Syriens s'abstenaient de manger du poisson : voir le fragment de Timoclès cité plus haut, p. 137.

2 Ménandre, AsuTioat|xwv, 1Y; Mein., Fr. Coin. Gr., IV, p. 102.

3 Ménandre, Asicrioaî(j.cov, I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV. p. 100.— On peut utilement comparer à ces fragments de Ménandre le portrait du superstitieux par Théophraste (Théoj hr., Charact., c. XVI. éd. Schneider).

* Phrvnichus, Epit., p 417.

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