LE MISOGYNE
aisément dramatique, parce qu'il entraîne toujours à sa suite des actions coupables ou ridicules ; mais la haine des femmes s'exhale d'ordinaire en discours et en malédictions : les Misogynes de comédie sont le plus souvent des hommes restés fidèles au célibat et qui déclament sur les malheurs de leurs amis moins prudents. Le Dêmyle de Ménandre est marié, et c'est l'expérience du mariage qui lui a donné sa haine pour les femmes. Que ne reproche-t-il pas à Ja sienne? Tyrannie domestique, dépenses de toilette, dévotion plus coûteuse encore que la coquetterie ! « Elle « achète dix mines un demi-setier de parfums; il lui faut « des boîtes dorées pour enfermer ses sandales1.... Au « logis, nous sacrifions cinq fois par jour, et, à chaque « sacrifice, sept esclaves rangées en cercle jouent des cym- « baies, tandis que les autres poussent les hurlements « consacrés. Ce sont surtout les dieux qui nous ruinent, « nous autres maris : toujours des fêtes à chômer2 !... « En un mot, la femme est de nature un être rétif et « emporté3, et je ne puis plus supporter une telle vie. » — « C'est que tu prends ta vie à gauche , » répond un ami ; « tu ne regardes dans le mariage que ses mauvais côtés « qui te chagrinent, et tu fermes les yeux à ses avantages. « Où donc trouverais-tu, Dêmyle, un seul bien auquel ne « soit attaché aucun mal ? Une femme dépensière est à
i Athénée, XV, sect. 44, p. 691, c; Pollux, VII, 87.
* Ménandre, MiffoyuvYiç, IV, V; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 16o.
* Stobée, Ut. 73, 46.
« charge, dis-lu? Elle ne souifre pas que son mari mène la « vio qu'il aimerait ? Mais elle donne à Phomme un grand « bonheur, des enfants. Si vous tombez malade, elle vous « soigne avec zèle : si la fortune vous abandonne, votre « compagne, du moins, vous reste : si vous mourez, elle « vous revêt du linceul et vous fait enterrer décemment. « Voilà ce qu'il faut considérer sans cesse et mettre en « regard des ennuis journaliers; et par là l'ensemble de « ta destinée te paraîtra facile à supporter. Mais si tu « passes tout ton temps à faire le relevé de tes chagrins, « sans faire la balance des profits, tu te désoleras éternelce lement1. » Dêmyle n'entend pas raison : il déteste sa femme, et, pour se venger, il met en œuvre toutes les injures et toutes les persécutions qu'il peut inventer contre elle. Elle perd patience, et « lui jure par le soleil qu'elle « va le traduire en justice et l'accuser de mauvais traitece ments '. » La menace ne fait qu'irriter encore plus
i Ménandre, Miaoyuvrjc, I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 164.
2 Ménandre, Mio-oyuvïiç, VI ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 166 K<* xwcreoç ypacpY], dans le langage juridique des Athéniens, ne se rapportait pas à tous les mauvais traitements. Quand l'accusé était traduit en justice à cause de sa femme, il pouvait être condamné s'il l'avait personnellement maltraitée en quelque manière que ce fût, ou s'il menait une vie de débauche (Diogène Laërce, IV, cap. m, sect. 3, § 17; cfr. Plut. Alcib.,^), ou s'il avait manqué à l'étrange loi de Solon dont Plutarque parle (Sol., 20, Erotic, 23). Dans la pièce de Gratinus intitulée IRm'vY), ou la Bouteille, la Comédie était représentée comme la femme du poète, et portait contre lui une YpaçY]v xaxtoffswç, parce qu'il la négligeait et donnait tout son amour à la Bouteille (Schol. ad Aristoph. Equit. 399).