DU SENTIMENT DE L'HUMANITÉ
pathie naturelle et le besoin de s'entr'aider s'étaient développés ; et nous trouvons dans les poètes de la comédie nouvelle les témoignages les plus certains et les plus touchants que l'antique nous ait laissés de ces sentiments et de leur influence sur la société Grecque.
Dans un vers fameux, que chacun cite et retourne en tout sens, Térence a résumé ces sentiments,- quand il a fait dire à son Ghremès :
Homo sum ; humani nihil à me alienum puto *.
Il faut lui laisser Phonneur tout entier de la forme large et précise qu'il a donnée à cette pensée. Dans les Fragments de la comédie Grecque, nous ne retrouvons, sur ce sujet, aucun vers que Térence paraisse avoir vraiment traduit. Mais des vers qui ont dû l'inspirer et le mener tout de suite à cette expression parfaite et inimitable, nous en trouvons à chaque pas. « Je suis homme, » c'est comme le refrain universel des personnages de la comédie nouvelle; c'est, parmi eux, une croyance toujours présente, que les hommes ont une nature et des destinées communes ; et cette croyance à la fois spéculative et pratique, qui est le fond de leur philosophie et leur règle de conduite, ils l'invoquent tantôt pour s'encourager à la résignation 3, tantôt pour excuser
1 Térence, Héautonlimorûmenos, acte I, se. i, v. 25.
2 « Tu es homme : ne te désole pas et ne pleure pas en vain; » Ménandre, fr. inc. XLI; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 247.
leurs larmes1, tantôt contre la colère % tantôt en faveur de la pitié 3. C'est toute une vue nouvelle de la vie, et un thème inépuisable de morale.
Ce qui rend cette vue juste et cette morale utile, c'est qu'à côté de la condition humaine, Ménandre a toujours placé les devoirs de l'homme et les vertus par lesquelles il se relève et s'ennoblit. La langue Grecque avait une façon bien brève d'exprimer cette opposition de notre bassesse et de notre grandeur, qui a tant servi l'éloquence chrétienne de Pascal et de Bossuet. Il lui suffisait de mettre deux mots en regard. Ce même être faible et incertain, que les dieux ne donnent pas à la vie, mais lui prêtent seulement 4, qui, même au milieu du bonheur le plus parfait, et en apparence le mieux assuré, doit constamment s'attendre au malheur le plus soudain, ce jouet du sort et ce débiteur de la mort, l'homme, ôàvôpwTroç, c'est aussi un autre être, et pour ainsi dire un autre homme, ô dv^p, qui, par la virilité vertueuse, se dégage des misères de l'humanité, qui dompte le malheur en s'y soumettant, et corrige
1 « Je suis homme, et c'est une grande raison pour que ma vie « soit constamment pleine de chagrin ; » Diphile, fr. inc, XXV; Mein., Fr. Corn. Gr.} IV, p. 424.
2 « Tu es homme, apprends à vaincre ta colère ; » Ménandre, Sentences monostiches, 20; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 340.
3 « Tu es homme, souviens-toi que tous les hommes ont un sort « commun; » Ménandre, Sentences monostiches , 8; Mein., Fr. Corn. G;-., IV, p. 340.
* Selon la spirituelle expression de Publius Syrus :
Homo vitœ commodatus, non donatus est. (Sent. 63.)
sa faiblesse en se la rappelant toujours. Si bien qu'en se disant homme, exposé lui-même et sensible pour autrui à tous les malheurs humains, le Chrêmes de Térence se montre homme dans le sens noble du mot; à tous ceux qui s'écrient ainsi : Homines sumus ! nous pouvons répondre :Fm eStiS, où [xovov avOpwTCOi, àXXa xai avopeç. Ménan-
dre Ta répété sous toutes les formes, avec une insistance plus belle que bien des beaux vers.
La sympathie et la compassion sont d'autant plus méritoires entre ceux que leur condition sépare, et dont le sort diffère tant, qu'ils se pourraient croire de natures différentes. Aussi l'hostilité entre les riches et les pauvres est l'une des premières passions qui éclatent dans les États où la prospérité se développe, et la dernière qui disparaisse dans les États où la vie publique décline et s'affaisse. On le comprend aisément. D'une part, des hommes aigris par leurs souffrances, poussés à l'envie par une inévitable comparaison de leur misère avec l'opulence d'autrui, souvent frappés par le spectacle des richesses injustement acquises et mal dépensées, et sentant que, si le jour d'une lutte violente venait, la force serait de leur côté ; de l'autre, des hommes à qui l'éclat de leur vie inspire le mépris, que les plaisirs habituent à l'égoïsme, et que la peur du grand nombre irrite plus qu'elle ne les effraie. Ce sont là des différences qu'on n'est jamais parvenu à supprimer, et des comparaisons dont le venin se répand promptement dans les cœurs. Aristophane, qui trouve partout sujet de rires
et place pour les jeux de l'imagination, a fait une comédie entière sur ce redoutable problème de la répartition inégale des richesses ; mais il n'y trouve qu'une solution fictive et toute poétique, bonne seulement pour terminer une comédie, et ne renfermant aucun conseil de paix pour les deux classes opposées. Les honnêtes gens sont pauvres, et les malhonnêtes gens sont riches : voilà son point de départ. Rendons la vue à l'aveugle Plutus, et que l'argent change de possesseurs : voilà sa conclusion. Les poètes de la comédie nouvelle pensent et parlent tout autrement. Avec un sentiment plus profond des souffrances du pauvre, ils ont une vue nette et juste du seul moyen qui puisse alléger ces souffrances. S'agit-il de plaindre l'indigent , les raisons abondent : « Il n'est rien de plus mal- « heureux qu'un homme pauvre ; il souffre, il veille, il « travaille, pour qu'un autre jouisse et soit maître de « tout1. » — « Le pauvre, ô Gorgias! ne rencontre sou- (( vent que mépris, même lorsque ses plaintes sont justes. « On soupçonne toutes ses paroles de tendre à demander « l'aumône, et l'homme qui porte un manteau usé s'en- « tend, dès les premiers mots, appeler calomniateur, a eût-il essuyé de véritables injustices2. — Le pauvre est « timide en toute chose, et soupçonne tout le monde de « le mépriser. Aussi l'homme indigent, ô Lamprias ! sup- « porte avec plus de peine qu'aucun autre ce qui lui arrive
i Ménandre, fr. incert. XL; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 247. 2 Ménandre, Tetopyo;, II; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 96.
« de malheureux ' . — C'est une affaire que de retrouver « un parent à une personne pauvre. Nul, en effet, n'aime « à s'avouer uni par les liens du sang à celui qui a besoin « de quelque secours ; demandez cet aveu, on croira que c< vous allez demander un service 2. » — « Celui qui, pour « vivre à son aise, ne profite pas des biens que les dieux lui « envoient, est un sot qui veut être malheureux ; mais si « le ciel ne nous accorde rien, ce n'est pas nous qu'il faut « accuser de notre malheur, c'est l'avarice des dieux 3. » Souvent les plaintes deviennent tout à fait douloureuses et poignantes. « Celui qui, le premier, inventa un métier qui a pût nourrir le pauvre, fit beaucoup de malheureux : « il était si simple de laisser mourir ceux qui ne peuvent « vivre sans souffrances M » Pensée qui nous semble plus poétique et en même temps plus énergique encore dans les vers suivants : « Celui des dieux qui, le premier, enseigna a un métier aux hommes, avait bien inventé ce jour-là le « fléau qui pût leur être le plus funeste : supposez, en « effet, un pauvre qui ne saurait pas travailler; il irait se fi jeter dans ces dangers d'un jour qui lui donneraient une « vie éclatante ou la mort. Mais nous qui trouvons dans « notre métier comme des arrhes de la vie, leurrés par « nos espérances, nous restons toujours pauvres; et tandis
1 Ménandre, 'AosXçoi, IX; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 71.
2 Ménandre, *A8eXçoi, VIII ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 71.
3 Ménandre, 'PamÇofjivY), I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 197. i* Ménandre, 'AXieïç, V; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 75.
« qu'il nous serait facile de tant abréger nos souffrances « et nos besoins, nous préférons les supporter tout le long a de notre existence '. » Quand nous avons lu ces divers fragments pour la première fois, nous nous attendions à trouver bientôt, au milieu de ces plaintes des pauvres, quelque cri violent de convoitise et de colère. Nous nous étions trompés. Les indigents de Ménandre racontent éloquemment leurs souffrances; mais ils connaissent les malheurs des riches : « 0 Phanias ! » dit l'un d'entre eux, « je croyais que les riches, attendu qu'ils « n'ont pas de dettes, ne passaient pas les nuits à gémir « et à se retourner dans leur lit, comme fait le pauvre, en « poussant des hélas ! je leur supposais un sommeil tran- « quille et doux ; mais je le vois maintenant, vous nous « ressemblez toujours, vous qu'on appelle des gens heu- « reux. La douleur et la vie ne sont-elles pas des sœurs « inséparables ? Vies de volupté, de gloire ou de misère « ont également pour compagne la douleur qui suit a l'homme et vieillit avec lui2 !... La faim se glisse sou-
i Antiphane, Kvaçevç, fr. unie.; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 66.-— Ce dernier fragment appartient à la comédie moyenne. Mais nous ne nous faisons pas scrupule de le lui emprunter. Il ne serait pas croyable qu'elle n'eût rien pressenti des vérités nouvelles que Ménandre etPhilémon devaient répéter si souvent. Mais ces vérités ne faisaient que traverser, comme des météores passagers, l'esprit d'Antiphane et d'Eubulus. Dans Ménandre et dans Philémon, elles se lèvent et rayonnent déjà comme l'aurore qui promet le plus beau jour.
2 Ménandre, lÉiÔopierofe, T; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. M9.
« vent dans les maisons les plus brillantes *.... La richesse « a ses inconvénients : travaux et embarras sans fin, « procès à soutenir, revenus à faire rentrer ; et il se trouve « à la fin, quand le riche meurt, qu'il n'a travaillé que « pour fournir au luxe de ses héritiers. D'où je conclus « qu'il vaut mieux pour moi être pauvre, et mener au sein « de la médiocrité une vie exempte de soucis : n'avoir ni « richesses ni tracas, c'est là mon seul vœu. La pauvreté « nous épargne beaucoup de malheurs2. »
Mais voici à quoi servent les richesses qui donnent tant de soucis à leurs possesseurs : « Souvent elles rendent les « hommes bienfaisants 3. » Le premier, Antiphane l'a dit : « Pourquoi demander aux dieux de nous faire opulents, « si ce n'est pour pouvoir faire du bien aux autres, et « ensemencer les champs de la Reconnaissance, la plus « douce des divinités 4? » Parmi les poètes de son temps, Antiphane est le seul qui parle ce charitable langage. Après lui, parmi les poètes de la comédie nouvelle, tous le répètent ; les fils le disent à leur père : « 0 mon père 5 ! « tu ne me parles que de tes richesses, chose fragile ! Si « tu es sûr qu'elles te seront laissées tout le temps de ta (( vie, garde-les, n'en fais part à personne; jouis seul de
i Ménandre, fr. inc. CGXC; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 294.
2 Philémon, fr. inc. VII; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 35.
s Ménandre, 'AXtéïç, VII; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 76.
* Antiphane, fr. inc. IV; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 133.
5 Ménandre, AtfcwAoç, II; Mein., Fr. Corn. Gr , IV, p. 107.
« tous tes biens. Mais si la fortune en est vraiment maî- « tresse, pourquoi te montrer si jaloux et si avare de ses « faveurs? Elle va peut-être te les retirer pour en doter un « autre, moins digne. Ainsi, crois-moi, pendant que la « richesse est dans tes mains, tu dois en user généreuse- « ment, venir en aide à tout le monde, et faire le plus « d'heureux que tu pourras. C'est là un bien inpérissable ; « et si tu éprouves à ton tour quelques revers, tu trouce veras dans autrui les mêmes sentiments à ton égard. Il « vaut mieux avoir un ami sur la terre et devant nos yeux, « qu'un trésor sous la terre et loin de tous les regards. « .... 0 mon père, pourquoi nous refuser aux opprimés ? « Quel autre que le malheureux pourrions-nous secourir « de bon cœur 1 ? Il faut tout apprendre, et surtout ap- « prendre à bien user des richesses, car elles tournent « souvent à la honte de celui qui les possède8. Malheu- « reux celui qui, par son avarice, se fait encore plus, et a deux fois plus d'ennemis que de revenus 3 ! » Les pauvres eux-mêmes savent faire entendre aux riches de semblables conseils , qui ne perdent dans leur bouche rien de leur sagesse ni de leur gravité : « Jeune homme , « tu semblés croire que l'argent peut non-seulement te « procurer chaque jour ce qui est nécessaire à la vie, du « pain, de la farine, de l'huile, du vinaigre, mais tu crois
1 Ménandre, Ki8ap«mfo, III; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 150.
2 Ménandre, MrivaYOpTYiç, I; Mein., Fr. Com. Gr.,\V, p. 163.
s Ménandre, fr. inc. LXXX b; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 256.
« aussi qu'on peut acheter de même ce qui est d'un plus « grand prix. En tout cas, tu ne peux pas acheter Fim- « mortalité, quand même tu aurais tous les trésors de « Tantale. Tu mourras, et il faudra laisser à quelqu'un « tous ces biens. Tu as beau posséder maintenant dix « mille coudées de terre, après ta mort tu n'en con- « serveras que trois ou quatre. Pourquoi ces paroles? « Pour f apprendre à ne mettre pas ta confiance dans « tes richesses, et à ne nous mépriser jamais, nous qui « sommes pauvres. Montre-toi digne de ton bonheur à « tous ceux qui te voient l ! » Entre eux, les pauvres se consolent, en se rappelant les uns aux autres qu'il y a dans le monde des hommes attentifs à soulager les malheureux : « Tu te plains de la maladie la plus légère « de toutes, la pauvreté. Que lui trouves-tu donc de si « terrible ? Un ami, un seul ami qui veuille te secourir, « est un médecin qui suffit à ta guérison \... ; d'ailleurs a les dieux ont toujours soin des pauvres 3. » Lorsqu'au contraire l'indigent a rencontré un mauvais riche, le poète trouve de sévères paroles pour le cœur dur et orgueilleux, à qui le bonheur n'a pas conseillé la bienfaisance : « Qui « que ce soit qui ait ainsi insulté à votre pauvreté, il a fait « une méchante action, en se jouant d'un malheur que « lui-même il connaîtra peut-être un jour ; car si riche
1 Ménandre, Kugs&vr^a-., I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 156.
2 Ménandre, KtÔapurxifjç, II; Mein., Fr. Corn. Gr.,\X, p. 149.
3 Ménandre, Aôuxaôia, III; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 160.
« que cet homme soit à présent, son bonheur n'a rien de « solide : aucune onde n'a des flux et des reflux si sou- « dains que le flot de la fortune ' ! »
On trouve même dans quelques vers de Ménandre un sentiment exquis de la dignité dans la misère et de la délicatesse dans le bienfait : « Je liais le pauvre qui fait des « présents à un riche, car il l'accuse par là d'être insatiable « dans son opulence2.... J'aurais honte, pour ma part, de « faire des présents à un ami riche; car je passerais pour « fou, ou mes dons sembleraient des demandes3.... » Il recommande non-seulement de faire le bien , mais encore de le bien faire : « Surtout, ne reproche jamais à « celui que tu secoures, les secours que tu lui donnes; ce « serait jeter de l'absinthe dans le miel Attique \ » Nous avons multiplié les citations, parce que les sentiments qu'elles expriment sont assez rares dans l'antiquité pour honorer le poëte qui en a si souvent renouvelé l'expression. Nous ne voulons pas dire que la sollicitude pour les pauvres et la bienfaisance soient déjà des sentiments chrétiens dans les fragments de Ménandre : à Dieu ne plaise que nous méconnaissions combien la bienfaisance antique est loin de la charité, qui a, en même temps que la tendresse d'un sentiment humain, la noblesse d'un devoir
i Ménandre, Tetopyoç, I; Mein., Fr. Corn. Gri} IV, p; 96.
a Ménandre, fr. inc. GXL1V; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 267.
3 Ménandre, fr. inc. GXLII ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 267.
4 Ménandre, fr, inc. GLX; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 270.
et la sanction de Dieu lui-même ! On a pu remarquer les arguments dont Ménandre appuie ses conseils aux riches : il appelle surtout à son aide l'instabilité de la fortune, et ee besoin de se préparer des amis pour les jours de malheur que personne ne peut être sûr d'éviter; et nous regrettons que cette prudence intéressée se mêle à des sentiments que doit exciter en nous le seul spectacle des malheurs d'autrui, sans que nous ayons besoin de songer aux chances de notre propre avenir. Mais les fragments que nous avons rapportés n'en attestent pas moins une grande douceur de mœurs, et une bienveillance mutuelle entre les diverses classes de la société Grecque, au temps où Ménandre écrivait.
Ne serait-il pas étrange que, dans un temps et dans des écrits où il était ainsi parlé des pauvres, les esclaves ne fussent jamais traités que comme une propriété vivante l et un instrument de travail? Aristote nous apprend que de son temps, et contrairement à sa propre opinion, certaines personnes regardaient le pou roir du maître comme contre nature. C'est la loi, disaient-ils, et non la nature qui distingue l'homme libre et l'esclave : loi injuste, car elle est violente2. Mais aucun écrivain de l'antiquité ne l'a dit si
» Arislote, Politiques, I, 4, 2 : ô BoûXo; xtr^à « lix^uyov, xat .(ïxniep ôpyavov... et, dans la suite, qui développe cette doctrine impitoyable : à ooùXo; où (xovov osctuôtou ooùXô; sttiv, àXXà xai 0X103 èxsivov : « l'esclave est non-seulement l'esclave, mais absolument la propriété de son maître » {Polit., I, 4, 5) .
2 Aristoto, Polit-, \, 3, 4 : toÏç oï [orAti] Ttapà çujiv xo ôzffTioÇetVj
haut que les poètes de la comédie nouvelle : « Un esclave, » dit Philémon, « a, malgré tout, la même chair que nous. « Nul n'est créé esclave par la nature; c'est la fortune qui « asservit le corps1. »Encore plus hardi dans un autre passage, Philémon a mis sur la scène un esclave qui réclame lui-même, en face de son maître, la dignité de sa nature : « 0 mon maître ! une fois qu'un homme est né, il reste « toujours homme, malgré la servitude 2. » Il ne nous
vé[Aco yàp tov (xèv ôovAov eîvai, tov Ô' èXsuôspov, cpuasi ô' o06èv Staçépeiv. Aiorcsp ovSè ôbcaiov (3toaov yàp.
i Philémon, fr. inc XXXIX; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 47.
2 Philémon, 'E^oixtÇôfxsvo; ; Mein., Fr. Coin. Gr., IV, p. 9. — Dans un semblable esprit, un autre esclave de Philémon disait : « Moi, « j'ai un homme pour maître unique: mais toi, et mille autres de « ceux qu'on appelle libres, vous avez pour maître la loi ; pour « maîtres, d'autres ont des tyrans, et les tyrans ont la crainte. Les « rois ont des esclaves, oui : mais les rois sont esclaves des Dieux, « elles Dieux esclaves de la nécessité. Promène partout tes regards: « de tous les êtres il n'en est pas un seul qui ne dépende d'un autre « et n'en domine un troisième. Des uns aux autres, il y a esclavage « éternel » (Philémon, 0Y]6aïoi, fr. unie); Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. II.— Cfr. Horace, Carmin., III, i, 5 et 6 :
Regum timendorum in proprios greges, Reges in ipsos imperium est Juvis;
et surtout le Jacques du conte de Diderot, Jacques le Fataliste, en deux passages, avec sa verve amère et cynique... « Jacques suivait « son maître comme vous le vôtre, son maître suivait le sien comme « Jacques le suivait. —Mais qui était le maître du maître de Jacques? « —Bon! Est-ce qu'on manque de maîlre dans ce monde? Le maître « de Jacques en avait cent pour un, comme vous.... » — « Eh bien, « dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, « le premier commis esl le chien du minisire, la femme est le chien
semble pas étonnant que Part dramatique ait devancé la -;
philosophie dans cette voie nouvelle de la justice et de la
vérité. Platon, il est vrai, en traçant le plan idéal cfe sa
république, de cette société rêvée à l'image de l'homme
parfait, n'y avait pas trouvé de place pour l'esclavage. Mais
lorsqu'il s'est rapproché des faits et de l'application dans
son livre des Lois, il a accepté l'esclavage comme une
nécessité. Aristote qui, même dans ses théories les plus
générales, ne s'affranchit jamais des faits, s'efforça de | montrer que l'esclavage, partout établi, était non-seule- ! ment nécessaire, mais encore naturel. Ainsi les plus grands esprits de la Grèce l'ont admis ou légitimé, toutes les fois qu'ils ont voulu rendre pratiques et positives leurs doctrines de philosophie politique. On dirait que, suivant eux, qui veulent faire le citoyen libre, quelque chose manquerait à la liberté du citoyen, s'il n'était un peu tyran. Ils ont besoin de l'esclavage comme base des sociétés qu'ils ont conçues, tant leur esprit est prévenu par les habitudes et les lois de la société où ils vivent, même quand ils songent à la réformer ! Philémon ne songeait pas à construire la société d'après un système nouveau : il ne faisait qu'observer les hommes, dans leur nature générale, en même temps que selon leur rang dans l'État; et comparant l'idée qu'il s'était faite de la nature humaine avec la condition des esclaves, il avait vu combien était grande l'iniquité
a du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de « celle-ci, et Thibaud est le chien de l'homme du coin..,. »
consacrée par les lois contemporaines, et l'avait simplement et noblement signalée en quelques vers l.
Ménandre pensait comme Philémon : « Esclave, » dit-il, « conduis-toi en homme libre, ta servitude dispa- « raitra 2.... L'esclave qui n'apprend qu'à être servile en « tout ne peut être qu'un méchant homme. Laissez-lui « son franc parler, et vous en ferez alors un excellent « serviteur 3 .... Si vous avez mis la main sur un esclave « vertueux, sachez qu'il n'est pas dans la vie de plus préce cieux trésor \ » Quelle importance l'esclave a-t-il donc prise, pour que Ménandre estime si haut sa vertu et lu attribue le franc parler? DuXanthias paresseux et grossier des Grenouilles, comment en sommes-nous venus au Parménon du IIXoxtov; servusbonœ frugi, dit Aulu Gelle5, s'intéressant de cœur à la famille où il sert, plaignant son maître avec l'émotion généreuse d'un ami et la sérieuse sagesse d'un vieillard? Le changement est grand, mais facile à expliquer. Dans la vie privée, les serviteurs ont une large part d'action : ils sont à chaque instant présents et nécessaires; souvent ils savent les secrets des uns et des autres; ils servent toujours de messagers, parfois même
1 Le poète satirique procède et raisonne comme le poëte comique,
et Juvénal dit avec Philémon :
Animos servorum et corpûra noslrd Materid constare puiat paribusque elemeniis. (XIV, 16 et 17.)
s Ménandre, fr. inc. CCLXX1X; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 293. 3 Ménandre, Iloaoîov, I; Mein», Fr. Coin. Gr., IV, p. 181. * Ménandre, fr. inc. XGVIII; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 259. 3 Aulu Gelle, Noctes atticœ, II, 23.
d'ambassadeurs. Les poètes de la comédie nouvelle,, mettant sur le théâtre la vie privée, de leur temps la seule active en Grèce , ne pouvaient manquer de donner aux esclaves le rôle et l'importance qu'ils leur voyaient dans la réalité1. C'étaient même, de tous leurs personnages, ceux dont ils pouvaient le moins se passer. L'esclave découvre, suit et démêle le fil de l'intrigue; il a l'adresse et la hardiesse; et si par hasard, ses ruses lui valent tant de coups qu'il se croit pris pour un billot de cuisine 2, il s'en console par un éclat de rire, dans sa stoïque insouciance : « Car la bonne humeur, ô Tibius ! est le soutien et la « nourriture de l'esclave3. » Il est nécessaire à la con-
1 11 ne faut pas négliger ce fragment de Théophile qui montre où en élaient déjà, au temps de la comédie moyenne, les relations de maître à esclave : « Que dis-je, cependant, et qu'allais-je faire? » s'écrie un serviteur; « quitter et trahir mon maître bien-aimé, celui « qui m'a nourri, celui qui m'a sauvé, celui à qui je dois de con- « naître les lois grecques, de savoir lire, et d'avoir été initié au « culte des Dieux!» (Mein., Fr. Corn. Gr., 111, p. 626.) M. Meineke suppose que ce serviteur devait être un affranchi ; mais il importe peu, car ceci demeure prouvé : dans la société Athénienne, du maître au bienfaiteur, et de l'esclave au client dévoué, la distance était souvent moins grande et le passage fut plus fréquent qu'on ne le croit. L'esclavage n'en reste pas moins odieux, mais les Athéniens y gagnent quelque estime. Quant à l'éducation des esclaves, dont le fragment de Théophile est un curieux témoignage, cfr. Boeckh, Inscr. Gr., n. 1122, 1123, où nous voyons des esclaves admis dans des gymnases, ainsi que les jeunes hommes libres, et un article de M. Egger, dans le Journal des Savants, août 1848, p. 502.
2 Ménandre, 5Avaxi9s[xévyi, III; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 79.
3 Ménandre, OexTàXïj, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 133. j
duite et à la gaîté de la comédie. Il a sept masques différents, et ce nombre est encore loin d'égaler la variété de caractères et d'emplois que le poëte lui donne. Tantôt c'est « un esclave économe et qui achète « toujours à bon compte l, » tantôt c'est un fripon qui prêche ainsi ses camarades : « A quoi te sert, dis-moi, « ta sotte probité? Laisser ton maître jouir seul de g tous ses biens, et n'en prendre pas ta part, ce n'est « pas lui rendre service, c'est te voler toi-même2. » Scapin, le fourbe de génie, dans les reproches qu'il fait à Silvestre, le fourbe médiocre, a-t-il des paroles plus méprisantes que celles-ci : « L'esclave qui trompe un « maître sot et distrait ne fait pas, selon moi, un acte « bien méritoire : il abrutit une brute, voilà tout3. » Et quand Scapin parle philosophie et conseille à Argante de prendre en patience et en douceur cette vie mêlée de traverses, prend-il un ton plus dogmatique que l'esclave de Ménandre pour dire : « 0 mon maître ! tout obéit dans «•le monde à l'une de ces trois reines : la loi, la nécessité, « ou l'habitude4. » Il y a des esclaves qui viennent de la campagne à la ville, apportant les blés et les fruits du laboureur, leur maître : plus attentifs aux bavards de l'agora qu'aux acheteurs, ils sont menacés de ne plus
* Ménandre, 4>âviov, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 217.
2 Ménandre, fr. hic. LUI; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 250.
3 Ménandre, IlspivOîa, I; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 187.
4 Ménandre, 'EjxTmrpapivYi, II; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 114.