DU ROLE DES CUISINIERS
fanfaron : il voit près de lui le grand parasite, Struthias, qui ne manquera pas de complimenter l'esclave pour flatter l'amphitryon où l'on dîne. Le jour est solennel, car ce sont les fêtes de Vénus : aussi, combien le cuisinier se montre actif, et par quelles pieuses prières il appelle les faveurs des dieux ! « On fait les libations : « Holà ! apporte les entrailles des victimes ! Où donc « tournes-tu la tête ? On fait les libations ! Apporte donc « ici, Sosie! Les libations, vous dis-je! Bien, verse! « Nous prions tous les dieux de l'Olympe et toutes les « déesses de l'Olympe.... (Tiens, reçois dans ce plat la a langue de la victime....) Nous les prions de nous donner « à tous la vie, la santé, tous les biens dont ils disposent, « et de nous apprendre à jouir des biens que nous posséa dons. Telles sont nos prières 1 ! » Quand les divers préparatifs du repas sont élégamment terminés, on l'avertit !, et il se retire dans un coin du théâtre pour observer les traits des convives et la fortune de chaque plat : « Quelle « volupté » il goûtera tout à l'heure « à raconter en face « du ciel et de la terre comment le poisson était préparé ! a Car, de par Minerve, c'est un grand bonheur que de « réussir dans ses entreprises ! Comme mon poisson était « tendre ! Je l'ai servi tel que je l'ai reçu : je ne l'avais pas « empoisonné de fromage, ni doré de fausses couleurs. « Cuit, il semblait encore vivant. J'avais conduit le feu
1 Ménandre, KoXaÉ, III; Mein., Fr. Coin. Gr., IV, p. 133.
2 Ménandre, 4>àqxa, 1; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 218.
« avec tant de ménagement et d'adresse qu'on ne le
! « croira jamais. Avez-vous vu parfois une poule saisir un
« morceau trop gros et qu'elle ne peut pas avaler d'un
1 « coup? Elle court et tourne çà et là, veillant sur sa proie,
« et faisant tous ses efforts pour l'avaler. De même, le
1 « premier qui connut le goût exquis de mon poisson
« saute dessus, et s'enfuit en l'emportant tout autour de
i « la salle : les autres le poursuivent sans relâche. Ce ne fut
] « plus que cris et gémissements : car les uns en attrapent
j « une bouchée, les autres n'en peuvent rien avoir,
I « d'autres finissent par tout prendre. Encore on ne
« m'avait donné que des poissons d'eau douce nourris de
« limon ! Et que serait-ce, ô Jupiter Sauveur ! si j'avais eu
| « ou un scarus, ou le glaucisque de FAttique, ou le
j « câpre d'Argos , ou le congre de la chère Sicyone, ce
I « poisson >que Neptune porte dans l'Olympe pour les
« festins des dieux ? Alors, grâce à mon génie , autant
« de convives , autant de dieux ! J'ai trouvé le secret de
« l'immortalité : il n'est pas de mort que ne puisse
« rappeler à la vie la seule odeur des mets préparés par
« moi 1 ! »
Les cuisiniers et les parasites se connaissent et s'aiment. Les parasites savent se montrer tour à tour indulgents ou fins gourmets, selon que le cuisinier est habile ou médiocre. Ce que les dédaigneux appellent le métier des parasites est un art, qui même a commencé par être un 1 Philémon, Eçpflsrw&rrçç, fr.uiûc. Mein., Fr. Corn. Gr.,IV, p. 2fi.
sacerdoce. Son origine remonte jusqu'à Tantale, le fils de Jupiter, parasite novice et maladroit ', qui s'attira le châtiment le plus terrible pour un homme tel que lui, le supplice de la faim éternellement tentée sans être assouvie. Après Tantale, viennent les parasites religieux, convives des dieux, choisis parmi les plus puissants et les plus, riches, et attachés aux temples pour y prendre solennellement leur part des sacrifices offerts. « Plus tard, »dit Diodore de Sinope, poëte de la comédie moyenne, « quelques « citoyens considérables, voyant l'usage d'assigner des « parasites à Hercule, voulurent limiter, et choisirent « aussi des parasites pour les nourrir chez eux. Mais au « lieu d'inviter les plus aimables, ils ne s'entourèrent que « de plats flatteurs, et des plus courtisans4. » Bientôt l'usage s'étant répandu, la comédie s'empara de ce personnage nouveau, le mendiant de repas gratuits. Par un reste de respect pour l'institution religieuse des premiers parasites, on tarda longtemps à désigner sous le même nom les convives des dieux et ceux des riches : Épicharme, en Sicile, Alexis à Athènes3, furent les premiers
i Nicolaùs, fr. unie; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 579.
2 Diodore, 'EmxXïjpoç, fr. unie; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 543.
3 Athénée, VI, sect. 28, p. 235, e.— Cfr. Mein., Hist. Crit. Corn. Gr., p. 377. — Voici le portrait du parasite par lui-même, tel qu'Épicharme l'avait tracé dans sa comédie intitulée Plutus ou VEspoir : « Je soupe chez celui qui le veut bien : il suffit de m'in- « viter. Je soupe même chez celui qui ne le désirait pas, et m'invi- « ter est peine inutile. Je suis charmant, je fais rire à la ronde, et « je chante Ja louange du grand homme qui traite. Si un convive
qui confondirent ouvertement les deux sens du mot. Tous éhontés et sensuels, les parasites poursuivaient diversement leur but commun. Ils se divisaient en trois grandes familles : les y^wtoicoioi, qui gagnaient leur place au bout de la table et leur part du repas en égayant l'assistance soit par leurs plaisanteries, soit par leurs propres ridicules, étalés à dessein; les xoXaxsç ou flatteurs, dont
« s'avise de ne pas dire comme lui, je raille le malappris et lui fais « vivement la guerre. Et puis, quand j'ai beaucoup mangé, beau- « coup bu, je m'en vais. Je n'ai pas d'esclave pour m'accompagner « avec une lanterne : aussi je m'en vais en rampant, en chancelant, « dans les ténèbres, tout seul ; et si je rencontre la ron Je de nuit, « je rends grâces aux Dieux quand j'en suis quitte pour quelques « petits coups. Enfin, revenu au logis, tout meurtri, je me couche « sans couverture, et je dors, sans me souvenir de mes accidents, « tant que le vin pur reste maître de mon cerveau. » Autre portrait par Antiphane : « Tu connais mon caractère, et tu sais qu'il « n'y a pas de Gerté en moi. Voici ce que je suis pour mes amis : un « fer rouge quand il s'agit d'être battu, la foudre même quand il « s'agit débattre; un éclair, s'il y a quelqu'un à aveugler, un « Borée s'il faut enlever un importun , un nœud coulant quand on « veut étrangler, un tremblement de terre quand on veut enfoncer a des portes, une sauterelle pour sauter, une mouche pour venir « souper sans invitation ; quanta sortir de table, impossible! je suis « un puits fermé sur cet article-là. Pendre, poignarder, servir de « faux témoin, je suis prêt à tout faire au premier mot, et sans « regarder. Aussi nos jeunes gens m'appellent : la trombe ! Mais je « ne m'inquiète pas de leurs moqueries : en bon ami, je montre « mon amitié par des actes, non par des paroles. » (Antiphane, ripoYovoi, fr. unie; Mein., Fr. Coin. Gr., III, p. HO.)— En souvenir d'Épicharme et delà comédie Sicilienne, où le parasite avait joué son premier grand rôle, un des masques du parasite comique s'appelait à Athènes IixeXiy.oc