DES SENTIMENTS GÉNÉRAUX
mots. Les sentiments les plus généraux eux-mêmes ne sont pas, dans tous les siècles et dans tous les pays, absolument pareils ni également puissants et respectés. Us subsistent toujours , mais soumis à de nombreuses et grandes vicissitudes. Ils ont une histoire, des progrès, des triomphes, des décadences, suivant que l'homme, dont ils sont la nature même et le fond, se rapproche ou s'écarte de sa nature première, œuvre et image de Dieu. Par exemple, à toutes les relations de famille, qui sont éternelles , répondent des sentiments, éternels aussi. Mais de même que les liens de la famille se resserrent ou se relâchent sous l'influence des opinions et des lois, de même les sentiments les plus inhérents à la famille, comme l'amour paternel ou la piété filiale, se fortifient ou s'affaiblissent, s'épurent ou s'altèrent, suivant les siècles. Nous ne doutons pas que le droit de vie et de mort, donné aux pères sur les enfants, n'ait longtemps affaibli, sinon étouffé, dans le cœur des premiers Romains, ce que le véritable amour d'un père pour ses enfants a de tendre, d'expansif, d'indulgent, et, pour ainsi dire, de maternel. Nous ne doutons pas non plus que, de bonne heure parmi les Grecs, l'habitude des voluptés illégitimes, prolongée par delà le mariage et bien avant dans la maturité, n'ait souvent flétri et corrompu jusque dans sa racine ce que le véritable amour paternel doit toujours conserver d'autorité grave et, pour ainsi dire, religieuse. Ce sont ces variations mêmes qui donnent un double
DANS L'ART DRAMATIQUE. ->!.r,
intérêt à l'étude des sentiments généraux dans Tari dramatique : de chacun, nous concevons un modèle parfait, d'après lequel nous jugeons la moralité des divers siècles et le génie plus ou moins profond des écrivains.
Dans les Nuées d'Aristophane, le père, Strepsiade, joue un grand rôle. Mais à quel moment de la comédie et dans quelle circonstance Strepsiade paraît-il comme père? Certes, ce n'est ni quand il conseille à son fils d'aller se fausser l'esprit chez Socrate et d'apprendre à ne pas payer ses créanciers, ni quand il va lui-même prendre les leçons que Philippide refuse, ni quand il le pousse de force dans l'officine de la fausse logique et du mensonge. Quand donc verrons-nous apparaître dans Strepsiade l'autorité et les droits paternels qu'il vient de souiller et de compromettre par sa propre conduite ? Lorsque Philippide aura enfin goûté et mis à profit les préceptes de Socrate. Aristophane ne montre en Strepsiade les droits du père que pour les montrer niés .et violés par un fils ingrat, rhéteur subtil. Dans tout le reste de la comédie, et quand il ne s'agissait que d'amener Philippide chez les sophistes , un ami, un esclave, tout autre qu'un père aurait suffi. Mais quand Aristophane a voulu montrer les suprêmes dangers d'une mauvaise éducation , il fallait que l'exemple fut étonnant et décisif : voilà pourquoi il a fait Philippide fils de Strepsiade. Strepsiade n'est père que pour être battu.
C'est qu'Aristophane ne créait ses caractères et ne touchait aux sentiments généraux que selon les nécessités