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viné en lui un maître dont les disciples devaient devenir des maîtres à leur tour. Ménandre était mort depuis cinquantedeux ans tout au plus l, quand le Tarentin Livius Andronicus fit jouer la première pièce régulière et directement transportée du théâtre grec sur le théâtre romain -. Bientôt, sinon dès le début, il écrivit des comédies 3. A quelle école, à quel poëte demanda-t-il des modèles ? Ce ne fut certainement ni à Aristophane, ni à aucun de ses pareils : car l'aristocratie romaine, puissante et toujours ombrageuse , se serait, sans doute, montrée aussi sévère alors qu'elle le fut quelques années plus tard4, pour tout audacieux qui eût essayé d'ouvrir le domaine des affaires publiques aux invasions d'un art nouveau venu. D'ailleurs, Livius Andronicus semblait naturellement poussé à choisir Ménandre pour guide, par d'autres raisons, plus littéraires, que la crainte des patriciens et l'intérêt de sa sûreté : de même que, dans ses premiers essais tragiques, il imita d'abord Euripide, dont la gloire était plus récente et les beautés plus faciles à comprendre pour les Romains d'alors que celles d'Eschyle ou de Sophocle, de même, quand il s'engagea dans une autre voie, il dut commencer par suivre l'Euripide de la comédie, auquel il pouvait aisément emprunter les traits généraux d'une satire philosophique et adressée à l'humanité de tous les temps.
1 Aulu-Gelle, Noctes attkœ, XVII, 21, §40. s En Tan 240 av. J. C.
3 Dioinède, III, p. 486. — Flavius Vospic: Numerian., 13.
4 Envers Naevius.
U RENOMMEE DE MENANDRK
Mais un l'ait vaut mieux que deux conjectures. Napvhis, dont les débuts dramatiques ne sont séparés que par cinq années de ceux de Livius Andronicus, traduisit le Flatteur de Ménandre % ; et c'en est assez pour prouver que l'intluence du poëte grec sur les poètes romains commença en même temps que la comédie même, et qu'il fut admiré à Rome aussitôt que les esprits y furent capables d'admira tion. Bientôt Plaute et Térence ne font qu'indiquer le titre de la pièce qu'ils imitent, sans rappeler le nom de l'auteur2: tant ses écrits sont déjà répandus, et établis dans toutes les mémoires ! A partir de ce moment, consultez tel siècle de la littérature romaine et tel écrivain qu'il vous plaira de choisir : vous ne retrouverez nulle part le nom de Ménandre sans un éloge. Térence est le seul qui se soit approché de lui, si vous en croyez Cicéron 3 : encore est-il resté fort en arrière, répond Jules César*. C'était lui — Platon et lui!— que choisissait Horace pour être les compagnons de son voyage et de sa solitude quand il allait chercher, dans sa villa de Tibur, le repos et un air plus tiède 3. C'était
i Térence, prologue de YHéautontimorùmenos, v. 25. 3 Plaute, prologue du Pœnus. — Térence, prologue de VHéautimtimorâmenos, 8 et 9 :
Et cuja Grœca sit, nisi partent maximum Existimarem scire vestrûm, id dicerem.
3 Cicéron, in Limone, apud Donation :
Tu quoque qui soins tecto sermone, Terenti, Conversum expressum que latinâ voce Menandrum In medio populi sedalis vocibus effers.
'* Épigramme de Jules César, apud Dunatum.
3 Horace, Sat., Il, m, 10 et il.
A ROMK. 38
| lui que Properce voulait lire, pour dévenir heureusement
! infidèle à une passion dont Cyntliie récompensait mal la
; fidélité : «Docte Epieure», disait-il, «les ombrages de ton
1 « jardin me donneront la sagesse : docte Ménandre, tes
| «plaisanteries délicates me donneront l'oubli1.» En
même temps, et comme si Ménandre eût écrit pour tous
les cœurs, et possédé le double privilège de nourrir tour
à tour et de faire oublier les mêmes sentiments, c'était
lui qui parlait de leur amour à tous les amoureux. Ovide,
qui le raconte 2, devait le savoir : car souvent, sans doute,
les écrits de ces deux poètes sedisputaient de tels lecteurs
et se succédaient dans les mêmes mains. De tous deux,
les jeunes gens de Rome pouvaient dire, en empruntant
! les paroles de l'un d'eux :1 : « Voilà des vers où nos pro-
« près passions se reconnaissent : de quel indiscret ou de
« quel devin ces hommes peuvent-ils donc avoir appris
« les secrets de nos cœurs? » — Mais c'était une rivalité
sans jalousie, et qui n'empêchait pas Ovide de dire :
« Aussi longtemps qu'il restera dans le monde un esclave
« rusé, un frère cruel, une séduisante courtisane, une
« méchante messagère de messages corrupteurs, aussi
« longtemps Ménandre vivra \ » Sous Tibère, Manilius
t Properce, ïlî, El. xxi, 26 et 28.
Fabula jucundi nulla est sine amore Menandri, Et solet hic pueris virginibusque legi.
(Ovide. Tristes, II, i, 369.)
s Ovule, Amores, II, i, 8, 9 et 10.
; Ovide, Amores, I. xv, 17.
ne parlait pas un autre langage : « Jeunesse fougueuse, « vierges devenues la proie de l'amour, vieillards aux « précautions trompées, esclaves dont l'adresse tourne « tous les obstacles, par les portraits q u'il a tracés de vous, « Ménandre a reculé les limites de sa gloire jusqu'aux « limites des siècles les plu$ éloignés; quand le doux « langage des Grecs était dans toute sa fleur, il était à a Athènes le maître de son art : il a donné la vie « humaine en spectacle aux vivants eux-mêmes, et ses « écrits en ont pour toujours consacré le tableau l. »
Mais des poètes qui promettent à un poëte Y immortalité pour ses écrits, ne sont pas, aux yeux de la critique rigoureuse, d'assez incorruptibles témoins : ils sont toujours suspects d'une certaine partialité de confrères, et comme d'une admiration intéressée qui les engagerait à dire des autres ce qu'ils voudraient entendre dire d'euxmêmes quelque jour. Aussi demandions - nous tout à l'heure à Plutarque de justifier, avec l'aimable gravité de son esprit, les éloges prodigués à Ménandre par les écrivains de l'Anthologie. Cherchons maintenant pour les vers d'Ovide, de Properce, et de Manilius, l'appui de quelque critique respectée; nous trouverons que les plus sérieux d'entre les juges de Ménandre sont aussi ses admirateurs les plus décidés. Sénèque l'appelle le plus grand des poètes, et presque un oracle2; Pline voit en lui un génie
i Manilius, Astronomicôn, l.V, 407-471.
2 Sénèque, de Brev. vit. 2. Citant un vers du nXox-.ovde Ménandre
A ROME 3fi
sans rivale tonné par la nature pour toutes les délicatesses i 'des lettres l; et Quintilien à son tour déclare qu'une lecture intelligente et soigneuse des comédies de notre poëte sufi firait pour former un orateur2 : «C'est,» à l'entendre, | « un écrivain si parfait, qu'il a dérobé leur part de gloire | « à tous ses rivaux; et l'éblouissant éclat de son nom les : « a fait fuir et se perdre dans l'obscurité. »
Quintilien ne fut pas démenti par les derniers poètes de Rome. Sous Domitien, Stace,, voulant décider sa femme à I partir avec lui pour Naples, lui parle des comédies de « l'éloquent Ménandre 3 » qu'on y représente encore, et ! de la franche gaité excitée par ce spectacle, « où la verve « libre des Grecs est tempérée par une urbanité toute I « romaine *. » — Sous Gratien, quoique depuis longtemps ; déjà le bon goût fût presque aussi déchu que le pouvoir impérial, un homme qui imitait Claudien au lieu de Virgile et qui ne voyait pas de différence entre l'obscur Minervius et Quintilien 3, Ausone retrouvera cependant assez de
(cfr. Mein. Fr. corn, gr., îv, p. 194), il dit en propres termes : quod apud maximum poetarum more oraculi dictum est. Mais quelques-uns croient que, dans celte phrase de Sénèque, il faut rétablir comicorum après poetarum , pour ramener à une plus juste mesure cet t'îloge étonnant.
1 Pline, Hist. natur., XXX, t : Menander litterarum subtilitatl sine œmulo genitus.
* Quintilien, X, i.
5 Stace, Silves, II, i, 114.
4 Stace, Silves, III, v, 93.
s Ausone, Commemoratio professoru <m Burdigalensium, 1, 17 et 18.
sens et de bon esprit pour conseiller à son petit-fils de lire assidûment Homère et l'aimable Ménandre1. Un génie supérieur et des écrits empreints du sceau éternel de la vérité peuvent seuls obtenir ainsi, des temps et des juges les plus divers, un respect toujours égal, et survivre même aux défaillances du bon sens et du bon goût qui les ont J inspirés. Les écrivains des siècles de décadence négligent d'ordinaire ceux qui brillaient au second rang dans le passé, et ils exaltent outre mesure les médiocrités contemporaines : mais ni cet injuste oubli des uns, ni cette injuste faveur pour les autres ne les empêchent d'étudier avec passion les écrivains de premier ordre, leurs devanciers : ils les admirent comme ils le doivent, bien qu'ils ne les imitent plus comme ils le devraient. Dans le domaine des lettres, les vrais rois restent toujours rois : ils conservent encore leur titre et leur majesté, même quand leur pouvoir ne s'exerce plus.
Ménandre avait encore une épreuve à subir. Sa gloire avait résisté au triomphe du mauvais goût et du faux esprit : mais ses écrits pouvaient-ils échapper aux rigoureuses censures d'une religion nouvelle? Celui que les païens appelaient le favori de Bacchus et des Muses ne serait-il pas traité par les chrétiens comme un ennemi du vrai Dieu ? Ces comédies passionnées ne devaient-elles pas paraître aussi dangereuses que le IVe livre de YEnéide,
« Àusone, Protreptkôa, 4*3.