DE LA FAIBLESSE PATERNELLE
« et jeune 1 ! » Nous ne nous chargeons pas de mesurer d'après ces maximes où doivent s'arrêter la sévérité et l'in dulgence, ni de concilier ces mots : « Faire des reproches a à son fils, c'est se conduire en père, si âpres que soient « les paroles, » avec cet autre vers de Ménandre : « Un bon « père n'a jamais de colère contre son fils2. » Ménandre lui-même n'aurait pas cherché à les concilier. Il n'appartient pas à la comédie de tracer aux hommes ex professo un plan de conduite sage et modérée; elle ne nous enseigne à naviguer entre les récifs, qu'en nous montrant les naufragés de l'un et de l'autre rivage ; c'est par l'exemple des deux excès contraires qu'elle nous indique la ligne droite et sûre. Ménandre avait su, dans la même comédie, bien plus, dans le même personnage, résumer à la fois les dangers de la rigueur et ceux de la faiblesse paternelles : nous parlons de l'Héautontimorumenos, que Térence a imité. Quand Ménédème a appris le départ de son fils et fait sur sa propre conduite un douloureux retour, où serait le comique, si Ménédème s'arrêtait au juste milieu entre la sévérité qui lui a fait perdre son enfant, et l'indulgence qui peut le lui rendre ? Au contraire, après avoir été dur, il s'emporte d'un seul bond à l'autre excès, tourne contre lui-même toute sa rigueur, et se promet de ne plus résister en rien à son fils, si jamais il le retrouve. Sa seconde faute n'est pas moins grave que la première : c'est là ce
i Ménandre, fr. inc. CXCI.
2 Ménandre, Sent, monost., 451.
qui soutient l'intérêt de la pièce, et ce qui en complète l'enseignement.
Il ne faut pas, non plus, demander à la comédie qui a nos défauts pour sujets, de se montrer toujours respectueuse envers les parents. Laissons aux idylles factices et aux traditions de l'âge d'or leurs familles parfaitement unies, vertueuses et calmes. La réalité n'est pas si souriante ni si pure, et le poëte comique nous doit des peintures franches de tous les ridicules que ce monde renferme. Comme nous ne craignons pas, avec J. J. Rousseau, les mauvais effets de Y Avare de Molière, nous ne nous sommes point indignés contre Ménandre en lisant ce passage de piquante satire : « Combien il est ennuyeux de « tomber au milieu d'un repas de famille ! Le père prend « la coupe et entame la conversation : il ne fait pas une « plaisanterie sans faire un sermon. Vient le tour de la « mère ; puis la grand-mère marmotte quelques radota- « ges : puis un vieillard, dont la voix est touje éraillée, le « père de la grand'mère ! Alors la vieille femme de « reprendre, et de l'appeler mon doux ami : et lui, il ré- « pond à chacun par des hochements de tête 1 . » Mais Ménandre, d'un autre côté, a mis ces paroles dans la bouche d'un fils : « Je n'ai peur que de mon père : je sens « mes torts envers lui, et ne pourrai le regarder en face : « je me tirerais facilement du reste2; » Ménandre a dit :
i Ménandre, fr. inc. XVII.
2 Ménandre, fr. inc. LIX.