‹ MénandreChapitre 126 sur 212 · S DU MARIAGE · texte numérisé non relu

S DU MARIAGE

« lui qui a créé les femmes. La maudite espèce, A souve- « rains dieux ! Un homme épouse-t-il une femme ? en « épouse-t-il une ? Voilà qu'il sent se glisser avec elle au- « près de lui, en secret et pour le reste de sa vie, lespas- « sions mauvaises, l'adultère qui se joue dans le lit con- « jugal, les philtres empoisonnés, et la maladie de toutes « la plus cruelle, Fenvie, qui ne quitte pas les femmes d'un « jour ■ ! Vouloir se marier, c'est vouloir se préparer des « remords; la femme est, pour ainsi dire, la pauvreté « même attachée par la nature à la vie des hommes ; une « femme est meilleure à enterrer qu'à épouser 9. » Certes, l'attaque est vive : la comédie ancienne elle-même , dans son âpreté habituelle, n'a pas de sarcasmes plus mordants. Mais quand Aristophane parle des désordres des femmes mariées, on sent toujours l'indifférence sous la raillerie : qu'elles boivent entre elles tout le vin d'une vendange, qu'elles reçoivent même des amants, qu'importe ? Elles peuvent être jalouses à leur aise et gronder s'il leur plaît : les maris en seront quittes pour vivre hors de chez eux ; la place publique et la maison de la courtisane sont toujours ouvertes , et pour consoler des soucis domestiques, ne suffit-il pas d'une orgie ou d'un discours ? Pour les poètes de la comédie nouvelle, au contraire, le bonheur est dans la vie privée , et tout ce qui trouble l'intérieur d'unefamille est grave et irréparable. Aussi, de

i Ménandre, fr. inc. VI ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 231.

* Ménandre, S. Mon. ,91, 77 el 93; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 312.

quel intérêt est la vertu des femmes, qui « peuvent être

« ou la ruine ou le salut d'une maison ! Il est mal aisé,

« sans doute, de trouver une femme vertueuse ; mais, si

« nous la trouvons, elle fait la sécurité de notre vie : elle

« est comme le gouvernail de la maison , il lui appartient

« de préserver de tout mal son mari et ses enfants !. »

; Evidemment, d'Aristophane à Ménandre, le rôle des fem-

! mes dans la société s'est transformé, et le mariage a gagné

! une solennité inconnue jusqu'alors.

Aristote ne nous démentira pas, et quel témoin aurait plus d'autorité qu'Aristote? Pour la connaissance des hommes, il vaut un poëte comique. Avant d'établir ses idées, i il- creuse les faits. Son Economique , sa Politique , ses Ethiques contiennent presque autant de renseignements sur la société Grecque que de spéculations sur la science ou sur la vertu. OEuvres admirables de philosophie et d'expérience , aussi précieuses à l'histoire des mœurs qu'à l'histoire de la morale , où chaque maxime a gardé l'empreinte du cas auquel elle s'appliquait, et | où le lecteur peut encore observer la réalité sous les vérités que l'auteur résume. Aristote y parle, en plusieurs endroits, de la vie conjugale : voyons si les traits dont il l'esquisse sont d'accord avec les opinions ordinairement reçues sur le mariage et la condition des femmes en Grèce. La femme y paraît-elle réduite à n'être que la première

i Ménandre, S. Mon., 84, 94, 93, 99 et 83; Mein., Fr. Corn. Gr., j IV, 342 et 343.

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servante de son mari, condamnée à une muette sujétion et à un isolement pire encore, et si inégalement admise au partage des droits que son infidélité soit un crime, le plus souvent puni de mort, sans que l'infidélité de son mari soit même une faute dont elle puisse seulement se plaindre ? Le mariage y paraît-il comme une affaire uniquement menée par l'intérêt ou par la vanité, ou par le désir de perpétuer la famille— comme un contrat dans lequel l'af- I faction n'a aucun rôle, ou cesse d'avoir un rôle dès que le contrat est conclu? Non certes, et voici comment parle Aristote. Il compare les droits de l'épouse aux droits sacrés du suppliant qui est venu déposer son rameau d'olivier au foyer domestique ou sur l'autel, et que le maître de la maison va chercher là pour l'admettre aux privilèges de l'inviolable hospitalité '. Il dit qu'il trouve dans l'organisation de la famille l'origine et l'image de toutes les formes de gouvernement; que l'autorité du père sur les enfants est la royauté même ; que les frères sont entre eux comme les citoyens d'une république bien ordonnée; que les relations du mari et de la femme ressemblent de point en point au régime aristocratique; il ne veut pas que le père, de roi, devienne tyran , que les frères changent leur égalité républicaine en licence démagogique, ni que le

1 Aristote, OEconom.i I, 4, i. On sait de quel respect et de quels devoirs les Grecs se croyaient tenus envers l'hôte et le suppliant. Les preuves en sont abondantes dans l'Odyssée et dans les Euménides.

SELON ARISTOTÉ. 311

mari, par usurpation, établisse une oligarchie à son profit 1 ; et ces distinctions fines et brèves qui dessinent avec tant de netteté toute la hiérarchie compliquée de la famille et mettent chacun à sa vraie place, si elles sont d'un homme qui a connu toutes les formes de gouvernement, ne sont-elles pas aussi d'un homme qui a eu sous les yeux et qui a compris la vie de famille régulière, conforme à i la nature et à la raison? 11 parle encore des droits des époux 1 l'un sur l'autre comme d'une loi égale et commune que ne j doit.jamais enfreindre le mari, s'il veut empêchersa femme de l'enfreindre, et il regarde comme une transgression inique de cette loi toute liaison du mari avec une autre I femme s. 11 dit surtout que « la tendresse est naturelle j « entre le mari et la femme, l'homme étant, par nature, | « encore plus porté vers la vie à deux que vers la vie so- 1 « ciale, parce que la famille date de plus loin que la soft ciété et est plus nécessaire, et parce que les enfants de « chaque homme lui appartiennent^ ce que ne permet pas « chez les animaux, leur promiscuité* Chez les animaux, « en effet, l'alliance n'a d'autre but que la propagation de I la race, tandis qu'au sein de l'espèce humaine la vie de « famille n'a pas pour seul but la postérité que nous dé- « sirons, mais bien plutôt tous les intérêts de la vie. Dès « le premier moment , l'œuvre se divise et se distribue : « l'homme et la femme ont leurs rôles différents : ils se

i Arislote, Elh. Eud., VII, 9, 4.

* Aristote, OEconom., I, 4, t.

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