‹ MénandreChapitre 128 sur 212 · SELON ARISTOTE · texte numérisé non relu

SELON ARISTOTE

et cette prévoyance étonnera peut-être plus encore, il prémunit les époux contre l'excès de la tendresse, contre l'intimité poussée au point de devenir une habitude tyrannique et un besoin inquiet : il ne faut pas qu'une séparation leur rende tout repos impossible, mais ils doivent, selon lui, s'accoutumer et s'attacher à leur vie en commun si affectueusement tout ensemble et si sagement que, lorsqu'ils sont réunis, ils se suffisent toujours l'un à l'autre, et qu'ils se suffisent encore par le souvenir lorsque l'un d'eux est absent1. Ces traits épars que nous avons recueillis nous semblent sous-entendre et révéler tous un même fait : c'est qu'au temps d' Aristote, lorsque se préparait et s'approchait la comédie nouvelle, la dignité de la vie privée, du mariage et de la femme était en grand progrès; et ce progrès, si important déjà dans le monde réel où l'observait Aristote, devint, dans le monde imaginaire que créa Ménandre, toute une révolution et l'origine de beautés nouvelles qui ne sont pas encore épuisées.

En mettant les femmes à l'un des premiers rangs parmi les personnages de ses comédies, Ménandre ne reproduisait pas seulement avec fidélité les mœurs de son siècle : il montrait surtout par là un rare instinct des nouvelles exigences de l'art dramatique. Les femmes sont aussi nécessaires à la comédie d'intrigue qu'au roman, et plus l'épopée, la tragédie ou la comédie deviennent romanesques, plus on voit les femmes y pénétrer et y dominer. Il

i Aristote, OEconom., I, A, 2.

y a plus de roman dans l'Odyssée que dans l'Iliade, parce que les femmes y sont en plus grand nombre et plus souvent mises en scène, parce que leurs aventures et leurs sentiments y sont plus constamment mêlés aux sentiments et aux aventures des hommes. Il y a plus de roman dans quelques tragédies d'Euripide que dans toutes celles d'Eschyle et de Sophocle, parce que les passions que les femmes ressentent ou inspirent sont plus multipliées et plus variées dans les œuvres d'Euripide que dans celles de ses deux prédécesseurs. Enfin, dans le monde moderne, la tragédie, avec ses trois illustres représentants, Corneille, Racine, Shakspeare, et le poëme purement épique, comme la Jérusalem délivrée du Tasse, sont devenus plus que jamais romanesques : les romans proprement dits sont Tune des richesses originales de nos littératures : c'est que les héroïnes y tiennent* autant déplace que les héros, comme dans la société chrétienne les femmes sont les égales des hommes. Il en est de même dans la comédie, et pour nouer une intrigue intéressante dans le cercle de la vie privée, Ménandre ne pouvait pas plus se passer d'une Pamphila, que Racine d'Hermione, Molière d'Agnès ou Walter Scott de Diana Vernon.

Il est une passion qui, dans les œuvres des poètes dramatiques grecs, a commencé par n'être pas même un sentiment, et qui est enfin devenue la passion par excellence : l'amour. L'amour est le fond même du roman, et c'est par l'amour que les femmes ont un si grand rôle dans la

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