‹ MénandreChapitre 129 sur 212 · DANS LA LITTÉRATURE ANCIENNE · texte numérisé non relu

DANS LA LITTÉRATURE ANCIENNE

littérature moderne. C'est de l'amour, inspiré ou ressenti, que leur viennent tour à tour leur force et leur faiblesse : leur force, quand elles se font aimer, suivre, supplier par les hommes ; leur faiblesse, quand leur propre cœur est touché, déchiré, vaincu ; et, faibles ou fortes, elles sont également dramatiques et émouvantes. Mais il n'en a pas été toujours ainsi. Presque tous les grands poètes de l'antiquité peuvent être répartis entre trois écoles dont chacune comprend diversement l'amour : les uns ne voient dans l'amour qu'une loi générale de la nature et la vie féconde de la matière. C'est le vieil Eschyle qui se souvient encore du sens de la théogonie primitive : c'est Lucrèce, qui personnifie dans sa Vénus l'attraction universelle et toutes les forces de la sève, de la chair et du sang. Pour d'autres, l'amour n'est qu'un désir humain, ardent et passager, que la volupté seule excite et rassasie : tel nous le voyons dans les comédies d'Aristophane, où il se dévoile avec cynisme, et dans YArs Amatoria d'Ovide, où il se déguise un peu, à force de grâce et d'esprit. Enfin, d'autres encore ont raconté ce que nous appellerions volontiers la tragédie de l'amour, ses ravages soudains, ses illusions détruites, ses désespoirs sanglants : l'amour dans leurs œuvres est une forme de la fatalité ; c'est un mal sacré dont les dieux se servent pour la satisfaction de leurs colères et le succès de leur politique. Phèdre dans Euripide, Médée dans Apollonius de Rhodes, Didon même, dans Virgile, quoique déjà moderne par les combats inté-

rieurs et par le remords, sont trois immortelles victimes d'un amour irrésistible, envoyé cruel de la nécessité. Mais, pour les modernes, l'amour n'est plus cette force matérielle qui entraîne également, selon Lucrèce, les brutes et les hommes, comme une éternelle conséquence de la doctrine des atomes; ce n'est plus ce caprice des sens que célèbre Ovide ; ce n'est plus cette maladie fatale qui s'abat sur l'un des faibles mortels à l'heure prescrite par les dieux tout-puissants, et dont le feu caché dévore à la fois le corps et l'âme. Au lieu d'être un désir brutal ou une forme de la fatalité, l'amour vrai, dans les littératures modernes, est un sentiment naturel à l'âme humaine, libre, ayant conscience de lui-même et pouvoir sur ses propres mouvements, qui s'efforce de se taire et de se contenir, qui s'interroge pour s'approuver ou se condamner, qui consulte la raison et le devoir, et ne dirige plus en tyran les actions des hommes, même lorsqu'il reste absolu dans leurs cœurs. Les poètes de la comédie nouvelle et les poètes comiques latins, leurs imitateurs, sont presque les seuls parmi les auteurs anciens qui aient à peu près compris l'amour comme les modernes.

« Ce qui fait l'unité de toutes les pièces de Ménandre, » dit Plutarque, « c'est l'amour qui s'y répand partout, « comme le souffle commun d'une seule âme. Grand dis- « ciple et premier initié de ce dieu, il a parlé de la « passion tout à fait en philosophe1 Dans ses comé-

1 Plutarque, TT50I ïom-o;, ap. Slubœum, 393.

a dies1, il amène adroitement au mariage l'homme qui a « fait violence à une jeune fille. Met-il en scène une cour- « tisane hardie et effrontée 1 son amant se raisonne, se re- « pent, et finit par rompre avec elle. Est-ce, au contraire, « une maîtresse sage et qui rend tendresse pour tendresse? « elle retrouve son vrai père, qui la reconnaît : ou bien « Ménandre soumet l'amour à l'épreuve d'une attente pro- « longée, et jette ainsi, sur la liaison des amants, un res- « pect qui la rend intéressante. » Ovide s'accorde avec Plutarque pour dire :

Fabula jucundi nulla est sine amore Menandri *,

et Ménandre est appelé dans une inscription « la sirène du « théâtre, le brillant compagnon de l'amour, et celui qui « a enseigné aux hommes une douce vie, en réjouissant « toujours la scène par le spectacle d'un mariage à la fin « de ses comédies 3. » Tous ces témoignages réunis prouvent que Ménandre avait représenté l'amour à la fois plus ardent, plus pur et mieux terminé que nul ne l'avait fait avant lui. On a voulu conclure du passage de Plutarque cité plus haut que jamais les poètes delà comédie nouvelle n'avaient amené sur la scène une jeune fille qui n'eût d'abord, dans quelque fête aventureuse, subi les violences du jeune homme qu'elle devait épouser à la fin de la pièce 4.

1 Plutarque, Quœstiones convivales, VII, vin, 3.

2 Ovide, Tristes, II, 370.

3 Brunck, Analect., III, 269.

* 0. Miiller, History of the Literature of ancient Greece, p. 441.

Plutarque ne le dit pas : l'intrigue de la comédie de Ménandre appelée Y Apparition, telle que nous Tarons déjà vue, démontre par un exemple certain que cette assertion absolue n'est pas fondée; et peut-on croire, d'ailleurs, que la seule circonstance qui dût permettre d'aimer une jeune fille , et rendre décente, aux yeux des Grecs, son apparition sur la scène, ce fût précisément, et comme par un contre-sens, un outrage fait à sa pudeur ?

Ménandre a décrit, dans quelques vers charmants , les commencements de l'amour : « D'où nous vient cet escla- « vage ? » dit-il : « de nos yeux ? Folie ! S'il en était ainsi, « tous aimeraient la même femme : car il n'y a pas deux « jugements divers sur la même chose vue. Est-ce donc « l'attrait du plaisir qui nous attache à une femme ? mais « non : car voici un homme qui sortirait des bras de cette « maîtresse sans émotion et même en riant, tandis que cet a autre y laisserait sa raison. C'est l'occasion qui fait le « mal de nos âmes : celui que l'occasion frappe emporte « une blessure cachée *. » iVjoutez ces quelques mots de Philémon : « D'abord on jette un coup d'œil, puis on ad- « mire, puis encore on examine, puis on se laisse aller à « l'espérance : ainsi, de tous ces sentiments, finit par naî- « tre l'amour 2 ; » et dites si l'analyse n'est pas délicate ,

i Ménandre, fr. inc. XIV ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 236.

s Philémon, fr. inc. XLIX ; Mein." Fr. Corn. Gr., IV, 51. Comparez ce que Goethe, dans le Prologue sur le Théâtre qui précède son Faust, met dans la bouche du personnage bouffon, parlant au poêle:

et si les poètes de la comédie nouvelle ne décrivaient pas la passion naissante avec une finesse vraie et toute moderne. Ménandre devinait donc et mettait à la place de la nécessité ce hasard heureux des premières rencontres, par lequel Juliette et Roméo se sont reconnus et aimés dès qu'ils se sont vus. Il peut dès à présent insister sur la puissance de la passion : il peut dire : « Il n'est pas d'homme « que l'amour n'aveugle, fut-il le plus sensé, je crois, tout « comme s'il était le plus faible d'esprit i ; l'amour de sa « nature est sourd aux conseils, et il n'est pas facile de ! « vaincre en même temps par la seule raison les ardeurs « de la jeunesse et la volonté d'un Dieu 2 : si quelqu'un se « figure qu'un amant soit sensé, chez qui supposera-t-il « donc de la démence ? L'amour est, de toutes les affections « humaines, la seule qui résiste à la raison 3. Nulle puisce sance, ô ma maîtresse, ne l'emporte sur l'amour : Jupi- « ter même, qui règne sur les habitants de l'Olympe, est « esclave de ce dieu *. Il faut bien que l'amour soit le plus « puissant des dieux , puisqu'il force les hommes qui ont

« Compose ton poëme comme on fait l'amour en ce monde. On se « rencontre par hasard ; le cœur est ému ; on s'arrête, on s'engage « peu à peu ; le plaisir vient, puis les douces querelles ; le bon- « heur, la peine suivent, et on arrive à la fin du roman souvent « sans s'en être aperçu. »

1 Ménandre, 'Avôpia, ï; Mein., Fr. Com. Gr., IV, 81.

2 Ménandre, 'Ave^ioi, I; Mein., Fr. Com. Gr., IV, 86.

3 Ménandre, 'Açpoôîaia, 1 ; Mein., Fr. Com. Gr., IV, 93. * Ménandre, «Hpwç, I ; Mein., Fr. Com. Gr., IV, 128.

« juré par tous les immortels à se parjurer pour lui l. » Depuis que nous avons vu, dans Ménandre lui-même, l'origine purement humaine et fortuite de l'amour, nous savons ce qu'il devait penser de ce dieu dont il parle et qui n'est autre que la passion même, exaltée et s'excusant de ses fautes en accusant une puissance supérieure :

Sua cuique deus fit dira cupido !

Quoiqu'il en soit, dieu ou passion, l'amour dans les comédies de Ménandre n'était pas sans trouble et sans combats, et c'était surtout par là que la peinture des sentiments humains était curieuse et neuve chez notre poëte. Dans une pièce dont ce fragment seul nous est conservé, un jeune homme décrivait ainsi les tumultueuses émotions qui le possédaient, auprès de sa maîtresse : « Par Minerve ! a mes amis ! j'ai beau chercher ce qui met le plus vite à « mal un homme , pour me l'appliquer à moi-même par « une comparaison , je ne puis trouver d'image qui con- « vienne à ce qui m'arrive. Dirai-je une trombe ? mais « avant qu'elle s'amasse, qu'elle s'avance, qu'elle saisisse, « et qu'elle renverse, il se passe un siècle entier ! Ou bien « dirai-je une vague de la mer qui enveloppe le matelot ? « mais elle vous laisse le temps de crier : « ô Jupiter sau- « veur ! » — de dire : « Retiens les cordages de toutes tes force ces, » — de voir venir une seconde et une troisième ^ « lame : peut-être même pourras-tu te suspendre à quel-

1 Ménandre, Suvapicrfioai, IV; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 203.

a que débris de la barque ! Pour moi, dès que je tiens dans « mes bras, dès que j'embrasse celle que j'aime, je suis a coulé à fond ! * » Paroles à la fois pleines d'une passion vive, d'une poésie simple et d'une douce plaisanterie , qui sont tout à fait propres à faire sentir le ton général de la comédie nouvelle.

Perse a traduit, plus exactement que Térence , au dire d'un ancien commentateur, les premiers vers de Y Eunuque de Ménandre ; et nous trouvons, dans ce court dialogue, la lutte intime de l'amour, se sondant et se discutant lui-même , hésitant entre le bien et le mal, tour à tour

| avouant ses torts et défendant ses faiblesses. « Oui, Dave, « je te défends d'en douter, je veux mettre vite un terme « aux tourments que j'ai supportés jusqu'ici (ainsi parle « Chaerestrate en se rongeant les ongles). Quoi ! toujours

i « être l'opprobre et la peine d'une sage famille qui ne « sait pas le goût du vin ! Quoi ! jeter tout mon patrimoine a à un seuil infâme où il se brise avec un honteux éclat ! « aller sous la pluie, ivre, et une torche éteinte à la a main, chanter à la porte de Chrysis ! » — « Courage, « jeune homme, reprends ta raison : immole une brebis « aux dieux libérateurs ! » — « Mais, dis-moi, Dave, croiser tu qu'elle pleure, si je la quitte?» — «Ah! chansons « que tout cela ! Tu es un enfant, et tu te feras baUre de « la petite pantoufle rouge ! Tu as beau t'agiter et ronger

1 Ménandre, fr. me. VII ; Mein., Fr. Com. Gr.y IV, 231.

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