‹ MénandreChapitre 130 sur 212 · DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE

« les filets qui te tiennent : te voici maintenant furieux et « décidé : mais, tout à l'heure, si elle te rappelle, tu diras « à l'instant : « Eh bien ! que faire ? maintenant même, « lorsque c'est elle qui me prie et qui fait les avances, « n'irai-je pas? » Non, tu n'irais pas, si tu étais sorti de ' « chez elle vraiment sauvé et en pleine possession de toi- « même : tu n'irais pas, même maintenant l. » Jamais en Grèce, avant Ménandre, on n'avait ainsi compris et rendu • les scrupules et les délicatesses de la passion.

L'amour n'est pas le seul dieu dont Ménandre ait parlé. De son temps, les Grecs n'étaient plus libres que sur le terrain de la philosophie, et l'ancien peuple de guerriers tendait chaque jour davantage à devenir un peuple de raisonneurs. Dans les beaux temps de leur jeunesse, à la fois énergiques dans l'action et habiles à manier la parole, les Athéniens s'étaient d'abord distingués des autres Grecs par l'accord de ces deux qualités. Mais ce sont des qualités que le succès pousse à l'abus : de l'énergie, les Athéniens passèrent à l'esprit d'aventure, qui les jeta dans la guerre du Péloponnèse : du goût pour l'éloquence, ils en vinrent à la manie de la discussion, qui les jeta dans les bras des sophistes et des rhéteurs. Peu de temps après la guerre contre les Perses, Cimon se séparait déjà de ses concitoyens 'par le soin avec lequel il évitait toute loquacité Athénienne*. Pourtant, ce n'était encore qu'un défaut

» Perse, Sat. V, 161-174.

2 lTO)[x-jXia. Plutarque, Vie de Cimon, IV.

naissant, et Périclès aurait pu dire, du peuple qu'il avait ; si bien servi et tant charmé, les paroles que Thucydide lui | prête : « Nous aimons le beau sans nous départir de la i « simplicité, et nous cherchons la sagesse sans perdre « notre énergie l. » Mais déjà avant Alexandre, tout était ' changé : l'amour du vrai et du beau avait dégénéré en i subtilité sophistique et en minutieuse recherche de langage : oisif, mais toujours remuant, l'esprit des Athéniens s'était donné tout entier aux faux plaisirs-des petites disi putes et des théories arbitraires, et tandis que les vrais I philosophes, à la tête desquels marchait Aristote, travail- ; laient à faire la révision et le résumé de toutes le* connaissances acquises, les moins savants et les plus jeunes Athé^ niens discouraient, selon leur caprice, des plus difficiles questions. Aussi serait-il étonnant de ne pas retrouver dans les fragments de la comédie nouvelle quelques traces de ce défaut. Elles y sont nombreuses et frappantes. A chaque instant nous lisons, parmi les vers de Ménandre et de Philémon, des sentences ou des tirades qui semblent appartenir à un traité de morale ou de métaphysique. Mais ce qui montre bien qu'ils ne mettaient de philosophie dans le dialogue que pour reproduire un travers de leur temps et pour commenter les sentiments de leurs personnages, non, comme Voltaire dans ses tragédies, dans une vue de prédication et de propagande, c'est qu'il est impossible de

* Thucydide, 11,40.

Page 1