DE LA D1V1MTÉ
« j'étais dieu, je ne souffrirais pas qu'on mît jamais sur « mon autel les reins d'une victime, à moins qu'on n'y « joignît une anguille digne de faire mourir d'envie notre « parent Callimédon1. » Du reste, ceux qui croyaient encore, du temps de Ménandre, aux habitants de l'Olympe et à la sainteté des sacrifices, ne se plaignaient pas seulement de leurs concitoyens moins superstitieux ou moins prodigues : les prêtres eux-mêmes avaient aussi leurs torts et leurs accusateurs : « Comme ils font les sacrifices, « ces fripons ! C'est dans leur propre intérêt, et non en « vue des dieux qu'ils se chargent de porter aux autels les « corbeilles et les cruches de vin ! L'encens et le gâteau « sont choses sacrées : on les brûle en entier, et voilà pour « les dieux ! Joignez-y l'extrémité des reins, le fiel de la « victime, et des os qui résistent sous la dent : pour les « dieux encore ! mais tout le reste est dévoré par ces « hommes affamés * ! » Si, du moins, ces dieux, frustrés seulement de leurs victimes, n'avaient pas vu la foi, morte pour eux, passer à d'autres temples ! Mais combien de superstitions étrangères venaient leur disputer le reste de leurs adorateurs ! Leur plus dangereuse rivale était cette Cybèle Syrienne, qui avait valu tant de reproches à la Rhodé de Ménandre, et qui se faisait dire : « Je « n'aime point une divinité qui se promène par voies et par « chemins, accompagnée d'une vieille femme, et qui se
i Ménandre, Méfor), 1 ; Mein., Fr. Corn. Gr.f IV, 161. * Ménandre, AùcxoXoc, 111; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 108.
« glisse dans les maisons à l'aide d'un tableau. Un véri- « table dieu ne sort pas de chez lui, et veille sur le foyer « de ceux qui lui ont élevé une statue l. » Bossuet Fa dit : « Tout était dieu alors , excepté Dieu lui-même : » un propriétaire adorait son champ : « Salut, terre chérie ! » s'écriait-il; « après une longue absence, je te revois enfin, « et je te salue ! Et ce n'est pas de ma part un hommage « banal : je te le rends à toi seul, toi, ma terre, la mienne, « lorsque je te revois. Car ce qui me nourrit est à mes « yeux la divinité même2 ! » Le poëte comique profitait lui-même de cette prostitution d'un mot sacré, et la tournant contre ses contemporains, il disait, dans une vigoureuse invective : « 0 toi, la plus grande divinité de notre « âge ! Impudence ! s'il est permis de t'appeler une divi- « nité — mais oui, je te dois ce nom, puisqu'on le donne « maintenant à la puissance régnante du jour : jusqu'où « n'as-tu pas poussé tes progrès? jusqu'où ne 'te voyons- « nous pas prête à t'avancer encore 3 ? » Au pouvoir de la déesse Impudence concourait un autre dieu, qui était comme le nouveau Jupiter de cette nouvelle Junon : c'était l'argent. Ménandre l'atteste, 4 et plutôt que de traduire nous-mêmes ses vers, nous citerons l'imitation naïve et gracieuse que Vauquelin de la Fresnaye en a faite :
i Ménandre, cHvîo/ôç, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 127. 2 Ménandre, 'AXtsïç, VIII ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 76. a Ménandre, Kapivrj, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 144. 4 Ménandre, fr. inc. X; Mein., Fr. Com. Gr., IV, 233.