‹ MénandreChapitre 133 sur 212 · DE LA DIVINITE · texte numérisé non relu

DE LA DIVINITE

Jadis Epicarme chanloit Qu\in dieu le beau soleil éloit, Que l'eau, les vents, l'air et la terre Et tous les astres radieux Étoient pareillement des dieux Comme l'éclair et le tonnerre.

Mais Ménandre estime en ses vers Que les grands dieux de l'univers, Les plus beaux et les plus utiles, Ce sont de belles pièces d'or, Et d'argent la monnoie encor, Faisant toutes choses faciles.

Car si tôt que lu les as mis Dans ta maison pour vrais amis, Tout ce que tu voudras souhaite, Champs, juges, témoins, avocats :

Tout sera tien : tes beaux ducats Sont dieux enclos en la bougelle;

Dieux qui te donnent des châteaux, D'argent el d'or meubles nouveaux ; Et chacun ses présenls leur offre. ♦Qui les a, toutes choses peut :

Car il tient, tout ainsi qu'il veut, Jupiter enclos dans son coffre.

Le seul contre-sens dont on puisse accuser Vauquelin de La Fresnaye, c'est qu'il a donné comme une opinion de Ménandre lui-même ce qui n'était qu'une satire mise dans la bouche d'un personnage de comédie. Si nous pensions pouvoir dire avec certitude à quelle divinité Ménandre croyait vraiment, nous nommerions celle qu'il appelait Tu//,. Cen'étaitpas laNécessitémée avant Jupiter lui-même, et plus puissante à elle seule que tout l'Olympe réuni :

c'était plutôt, si l'on peut ainsi dire, la négation des dieux personnifiée. Il ne croyait pas que le monde fût gouverné : il ne croyait pas à l'existence d'un être surnaturel et toutpuissant, méchant ou bon , aveugle ou juste, qui put dominer, récompenser, ou châtier les hommes. Pour lui, le hasard est une force vague et mystérieuse , née des accidents naturels qui se succèdent sans se suivre, et du combat des volontés humaines qui se remuent sans voir clair. Comme les choses ne savent où elles vont, ni les hommes ce qu'ils font, aucun individu, être faible et mortel, ne peut faire ce qu'il veut ; les résolutions de chacun sont brisées par le choc de mille résolutions contraires, qui forment en se confondant un vaste chaos, d'où sortent, sans notre concours, et selon la chance du moment, notre bonheur ou notre malheur. Tel est le véritable hasard. Au nom du hasard, Ménandre rabat l'orgueil qu'enfante la prétendue prudence, et on voit dans ses vers de quelle ombre est couverte à ses yeux la puissance même qu'il invoque : « Met- « tez bas votre raison, » dit-il, « l'intelligence humaine « n'est rien autre que le hasard, soit qu'on l'appelle intel- « ligence ou souffle divin. C'est le hasard qui gouverne « tout, soit qu'il renverse, soit qu'il conserve. La prudence a humaine n'est que fumée et ineptie; croyez-moi bien, ne « m'accusez pas d'erreur. Toutes nos pensées, toutes nos « paroles, toutes nos actions ne sont que hasard : nous met- « tons notre nom sur le titre, et voilà tout. C'est le hasard « qui décide de tout : c'est lui qu'il faut appeler intelli-

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