DU HASARD
« gence, prudence, et seul dieu, si vous ne vous réjouis- « sez pas au bruit des mots vides l.» Au nom du hasard, Ménandre conseille encore aux hommes de supporter patiemment la ruine de leurs espérances ou de leur bonheur : pourquoi compter sur des biens que nos mains ne peuvent ni saisir ni retenir ? « Seul de tous les homa mes, ô Trophime, ta mère t' a-t-elle mis au monde sous a un astre si favorable que tu puisses atteindre par tes ef- « forts le but de tous tes désirs, et mener toujours tes en- « treprises à bonne fin ? Quelque dieu t'a-t-il assuré ce « privilège par ses promesses ? S'il en est ainsi, tu as rai- « son de t'indigner ; car ce dieu Ta trompé, et t'a fait une « injustice. Mais si tu as reçu aux mêmes conditions que « nous l'air que tu respires et qui nous est commun (perc< mets-moi ces paroles un peu solennelles), il te faut user « de raison, et supporter plus courageusement ce malheur. « Toute la philosophie est dans ces trois mots : « Tu es « homme, » et il n'est pas une seule créature sujette à de s plus rapides alternatives d'élévation et d'abaissement. « Et ce n'est que justice : car l'homme qui est, par sa na- « ture , l'être le plus faible , veut toujours se lancer dans « les plus hautes entreprises : aussi, quand il tombe, sa « chute écrase mille belles choses. Mais pour toi , Tro- « phime, les biens que tu as perdus n'étaient pas d'un im- « mense prix, et tes malheurs présents ne dépassent pas
* Ménandre, er7toêoXt|xaïoç, III; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 212.
SELON MENANDRE. \M
a la mesure commune. Montre donc aussi à l'avenir une « Ame mesurée et patiente *. »
i Ménandre, fr. inc. II; Mein, Fr. Corn. Gr., IV, 227 — Voici un sonnet de Du Bellay, dont on retrouve, dans ce fragment de Ménandre, la source première et la lointaine inspiration :
Montigne (car tu es aux procès usité), Si quelqu'un de ces dieux qui ont plus de puissance Nous promit de tous biens paisible jouissance, Nous obligeant par Styx toute sa déité,
Il s'est mal envers nous de promesse acquitté, Et devant Jupiter en devons faire instance : Mais si l'on ne peut faire aux Parques résistance, Qui jugent par arr'est de la Fatalité,
Nous n'en appellerons; attendu que ne sommes Plus privilégiés que sont les autres bommes, Condamnés, comme nous, en pareille action.
Mais si l'Ennuy vouloit sur notre fantaisie Par vertu du Malbeur faire quelque saisie, Nous nous opposerions à l'exécution.
C'est un joli sonnet; cette fiction d'un procès contre un dieu, d'un appel en justice suprême, d'une cour de cassation céleste, est neuve, gaie, animée. Cela suffit pour changer entièrement le ton du morceau : nous ne retrouvons dans le français rien de « ces paroles un peu solennelles », ou, pour traduire plus exactement, de « ce discours tragique » que Ménandre a pris soin de faire remarquer luimême, comme le fond et la singularité de ses vers. Ce qui était triste et concluait à la résignation, dans le modèle, est enjoué chez l'imitateur et conclut contre l'Ennui. Mais une fois qu'on a noté, dans le sonnet de Du Bellay, la part d'invention originale, l'infidélité permise et gracieuse, il faut dire la contre-partie : combien son sonnet, loin de valoir à lui seul un long poëme, est loin encore de valoir seulement les dix-huit vers de Ménandre ! La fiction nous a plu en ellemême : mais le personnel de la fiction, les acteurs de cette petite comédie juridique, ne sont-ils pas bien prétentieux? Nous n'aimons guère l'Ennui, dans son rôle d'huissier qui procède en vertu du Malheur. Il y a surcharge et raffinement dans le détail. On voit bien que l'esprit Italien a passé là : il trouble, en voulant le colorer, le cours limpide et naturel de l'esprit Grec.
Ce n'était pas là une disposition d'esprit entièrement
nouvelle dans la société ni dans la comédie Grecque; nous
la retrouvons aussi nettement exprimée dans les fragments
de la comédie moyenne. Alexis disait, comme son neveu
Ménandre : « L'homme le plus heureux doit toujours s'at-
« tendre à quelque vicissitude, et ne pas se confier au ha-
« sard : le hasard n'est conduit par rien qui ressemble à
« de l'intelligence i ; » et le conseil qu'il en tire, c'est qu'il
faut mépriser toutes les choses de ce monde , la sagesse
comme la gloire, et ne chercher que le plaisir, le seul bien
qui dure et qui reste. «Quels contes nous débites-tu là ? »
disait son Professeur de débauche 2 : « Le Lycée ! l'A-
« cadémie ! l'Odéon ! niaiseries de sophistes, où je ne
« vois rien qui vaille ! Buvons, mon cher Sicon, et buvons
« à outrance, tant que nous pouvons fournir du vin à no-
« tre âme et la rassasier. Vive le tapage, Manès î Rien de
« plus aimable que le ventre. Le ventre, c'est ton père ;
« le ventre, c'est ta mère. Vertus, ambassades, comman-
« déments d'armées , vaines pompes et vains bruits du
« pays des songes ! Un jour que tu ne connais pas viendra,
« où tu seras glacé par le sort, et que te restera-t-il ?
« Ce que tu auras bu et mangé : rien de plus. Le reste
« est poussière, poussière de Périclès, de Codrus ou de
« Cimon ! » Mais il y a, dans ces vers d'Alexis et dans tous
les fragments analogues de la comédie moyenne, un entrain
i A\ex\s, fr.inc. XLlIetXLIlI; Mein., Fr. Corn. Gr., III, 521 et 522 2 Alexis, 'A<xwro3iôàaxaXoç : Mein., Fr. Corn. Gr., III, 395.
DANS MÉNANDRE. :m
et une ardeur de licence que nous ne retrouvons pas dans les poètes de l'âge suivant. D'Alexis à Ménandre , la lassitude des plaisirs eux-mêmes est venue , et, avec elle, une tristesse vague et une insouciance inquiète. Ménandre était trop ami d'Epicure pour ne pas dire : « Tous les êtres vice vants qui jouissent de la clarté commune du soleil sont « esclaves de la volupté 1 ; » mais si douce et si insensible que l'homme puisse faire sa vie, il vaut mieux pour lui qu'elle soit courte : « Celui qui est aimé des dieux meurt « jeune * » et cette pensée se représente sans cesse à l'esprit de Ménandre, sous des formes infiniment variées. Tantôt il l'exprime avec une grâce douloureuse que n'ont surpassée lesélégies d'aucun temps : « 0 Parménon, j'appelle q un homme heureux et le plus heureux de tous, celui qui « retourne de bonne heure là d'où il est venu, après avoir a contemplé sans trouble les magnificences de ce monde, « le soleil qui se répand partout, les astres, l'eau, les nua- « ges et le feu : qu'il vive un siècle ou quelques courtes « années, ce spectacle sera toujours le même : jamais il « n'en verra de plus magnifique. Regarde la vie comme « une foire, où l'homme arrive en voyageur : tumulte , « marché, voleurs, jeux de hasard et divertissements ! Si a tu pars le premier pour le lieu de la halte et du repos, « tu seras mieux pourvu pour la fin du voyage, et tu t'en « iras sans avoir eu d'ennemis. Mais celui qui tarde tombe
i Ménandre, fr. inc. CXXXIX; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 266. * Ménandre, Ai? èHaTtarwv, IV; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 103.
« dans la misère, triste vieillard, las, dégoûté et ruiné : il « s'égare, il ne rencontre que des haines et des embûches : « un long âge ne mène pas à une douce mort *. » Tantôt il demande des leçons non plus au drame tumultueux de la vie, mais au silence de la mort et comme au néant luimême : « Veux-tu te connaître pour* ce que tu es vérita- « blement ? Regarde les monuments funéraires que tu « rencontres dans tes voyages. Que renferment-ils ? des « ossements, une cendre légère. C'étaient jadis des rois , « des tyrans, des sages , des hommes fiers de leur nais- « sance ou de leurs richesses, de leur gloire ou de leur « beauté. Mais le temps n'a fait grâce à rien de tout cela. « Tous mortels , ils ont les enfers pour dernière et com- « mune demeure. Regarde, et connais-toi pour ce que tu « es véritablement 2. » Singulier langage, et qui ressemble moins à un fragment de comédie qu'à l'inscription d'un tombeau ! Mais souvent aussi ce sentiment de la misère et de la faiblesse humaines prenait dans l'esprit de Ménandre un tour satirique : «Les animaux3, » disait-il, « sont tous, « et de beaucoup, plus heureux et plus sages que l'homme ; « sans aller loin, regarde cet âne que voici : tous te diront « que c'est un être misérable. Eh bien ! il n'a pas, cepen- « dant, de souffrances qui lui viennent de lui-même : les « seules qu'il connaisse sont celles qu'il tient de la nature.
i Ménandre, 'ïuoéoXtjjLaïo;, II; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 211.
2 Ménandre, fr. inc. IX; Mein., Fr. Corn Gr., IV, 233.
3 Ménandre, fr. inc. V ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 230.
DANS MBNANDRE. 836
« Mais nous , outre les misères que la nécessité nous inia pose, nous nous en forgeons nous-mêmes bien d'autres « encore. Entendons-nous éternuer ? Grande tristesse ! « Parle- t-on mal de nous ? Voilà la colère qui nous prend. « Le récit d'un songe nous fait pâlir, et le cri d'un hibou « nous fait trembler. Les brigues, le qu'en dira-t-on , les « ambitions, les lois, autant de tourments ajoutés à ceux « que la nature nous a faits ! »
Nous avons cité ce dernier fragment pour montrer que Ménandre savait, quand il le voulait, donner à toutes ses pensées, sérieuses ou même tristes, l'allure leste et dégagée de la comédie. Mais nous trouvons encore plus d'intérêt dans les vers nombreux du même poëte où la mélancolie se montre seule et à nu. La mélancolie, langueur fiévreuse des âmes oisives, n'est pas aussi étrangère à l'antiquité qu'on l'a dit parfois. Notre siècle a la prétention d'avoir tout inventé, même ses défauts. Nous sommes loin de contester aux poètes de nos jours la gloire d'avoir décrit les misères de la nature et de la vie humaine avec une abondance et un éclat d'imagination qui leur donnaient presque le droit de se tromper sur la nouveauté de leurs sentiments; nous croyons aussi que la religion chrétienne, en commandant à l'homme de fixer sur lui-même des regards sévères et de mépriser les choses de ce monde, a encouragé la tristesse, qu'elle épure et porte à Dieu. Mais il ne faut pas oublier qu'Aristote a un chapitre sur la mélancolie, où il analyse jusqu'aux mouve-
ments physiques qui décident ou accompagnent cette disposition de l'esprit1; et quand Aristote lui-même nous dit que les poètes sont, de tous les hommes, les plus mélancoliques, ne nous étonnons pas des vers amers et moqueurs où Ménandre exprime ainsi le mépris de la vie humaine2 : « Si un dieu venait me dire : Craton, après ta « mort tu rentreras aussitôt dans la vie; tu seras ce que « tu voudras, chien, mouton, bouc, homme ou cheval : « car il faut que tu vives par deux fois : la destinée est « ainsi faite, mais choisis la condition qui te plaît; — je « crois que je lui répondrais aussitôt : Fais de moi tout ce « que tu voudras, pourvu que tu ne fasses plus de moi un a homme : car l'homme est le seul des êtres vivants à qui « le bonheur soit injustement donné, et la peine imposée « injustement. Le meilleur cheval est le mieux soigné : si « tu es un bon chien, tu seras plus estimé qu'un mauvais « chien, et même beaucoup plus. Un coq de race a sa « nourriture à part et fait peur aux lâches de son espèce. « Mais qu'un homme soit vertueux, d'une haute origine et « noble de cœur, cela ne lui sert de rien, dans le monde « tel qu'il est fait aujourd'hui. Le flatteur s'empare « de la première place, le calomniateur de la seconde, le « méchant de la troisième. Mieux vaut vivre dans le corps « d'un âne, que de nous voir éclipsés par des gens qui ne
1 Aristote, Problème XXX, i, cité par Cicéron, Tusculanes, 1, 33
2 Ménandre, Osoçopoujjévï], II; Mein., Fr.Com. Gr*, IV, 131.
« nous valent pas1. » N'est-ce pas là ce gouffre où triom*
i Voici comment Baïf a imité ces vers ;
Mauru, si quelque Prométhée, Avec la puissance arrestée Par le conseil de tous les dieux, De tels mots venoit me poursuivre :
c Quand seras mort, te faut revivre ; « Il est conclu dedans les deux ;
« Et quand tu viendras à renestre,
< Tu seras lequel voudras estre,
« Bouc, ou bélier, ou chat, ou chien, « Homme, ou cheval ou autre beste :
« Choisi-la sans plus, et l'arreste, « Et, tel que tu voudras, revien ;
< Tu n'en pourras être délivre ; « Car de rechef il te faut vivre ; « C'est du destin la dure loy .
« Choisi donc ce que tu veux estre ; » Ma foy, je luy dirois : « Mon maistre, « Tout, pourvu qu'homme je ne soy. »
Car, de tous les animaux, l'homme Est le plus misérable, comme Tu l'entendras par mes raisons.
Plus injustement il se trête Que nulle beste à lui sujète, Malheureux en toutes saisons.
Le cheval le meilleur on panse Avecque soing et diligence, Plustost que celui qui moins vaut.
On l'espoussette, on le bouchonne Avène, foin, paille on lui donne, Et jamais rien ne lui défaut.
Si fusses un bon chien de chasse, D'un seigneur tu aurais la grâce, Qui, t'estimant, t'honoreroit Plus qu'un autre qui seroit pire ; Et, sçachant ta valeur élire, Hors du chenil te tireroit.
Un coc, s'il a de l'excellence De sa race ou de sa vaillance, Est mieux qu'un lâche coc traité, Que l'on égorge ou que l'on donne.
Au bon la court on abandonne Où l'orge à plein poing est jette.
phent les vices, d'où Alceste veut sortir ? et l'endroit écarté qu'il veut chercher sur la terre,
Où d'être homme d'honneur on ail la liberté,
n'est-ce pas encore « cette solitude, si douce à celui qui « hait les mauvaises mœurs1 ? »
Mais l'homme, tant bon qu'il puisse estre,
Sage, vaillant, sçavant, adestre,
Pour cela n'est plus haut monté.
Car soudain sur luy court l'envie ;
Et, traisnant sa maudite vie,
Gist, par sa vertu rebouté.
Un flatteur d'avant touts se pousse Qui, traître, de sa bouche douce Pipe par un langage doux.
Le médisant après s'avance :
Un bon artisan de méchance Se fait rechercher entre touts.
J'aime donc mieux, s'il faut revivre, Être âne, que d'avoir à vivre Homme, dont la vertu n'a pris, Pour voir devant mes yeux le pire Avoir tous les biens qu'il désire, Et le meilleur vivre en mépris.
Ici Baïf est un traducteur plus exact que ne l'était Du Bellay dans le sonnet cité plus haut (voir page 331, note «)• Mais Baïf a allongé et affaibli : à peine a-t-il rendu le ton sérieux et découragé. Peutêtre est-ce la faute du rhythme; c'est là une excuse qu'on pourrait essayer également pour Baïf et pour Du Bellay. L'allure naturelle du vers de huit pieds, avec sa brièveté et sa désinvolture, ne convient pas mieux à la gravité et à la tristesse que le tour accoutumé du sonnet, dont les difficultés métriques font presque toujours un jeu d'esprit et de versification.
t Ménandre, erSpia,ï; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, 207.