DU STYLE D'ARISTOPHANE
« propre. Un roi devrait parler avec majesté, un orateur « avec adresse, les femmes avec naturel, les simples « citoyens sans recherche , le marchand de l'agora sans « façons : mais, chez Aristophane, c'est le hasard qui met « dans la bouche de chaque personnage les premières pas rôles venues, et on ne peut reconnaître si c'est un fils , « un père , un paysan , un dieu, une vieille femme ou un « Héros qui parle. Tout au contraire , le style de Ménan- « dre, où tout se fond, et s'anime du même souffle, forme « un ensemble si parfait qu'à travers la multitude des « caractères et des passions, et tout en s'ajustant à mille « personnages divers, il conserve son unité, et reste tou- « jours marqué du même coin, même lorsqu'il emprunte « des termes à la vie commune et familière. S'il faut, pour « l'action du moment, éblouir par un peu de fracas, « Ménandre fait comme les joueurs de flûtes : il laisse « passer toute son haleine dans une seule note ; mais il se < « hâte de remettre doucement la sourdine, et redescend « au ton ordinaire. Il y a beaucoup d'ouvriers habiles ; « mais aucun d'entre eux n'a jamais su faire un soulier, « un masque ou un manteau qui pût aller également bien « à un homme, à une femme, à un jeune homme, à un « vieillard, à un esclave ; tandis que Ménandre s'est fait « un style qui convient aux personnages de toute nature, « de tout âge et de tout rang * . »
1 Plut. Comp. Arist. etMen., i et ii.
Quant à Aristophane, Plutarque, ce nous semble, dit vrai et conclut mal. Le style d'Aristophane a des fougues inattendues ; à chaque instant il saute, plutôt qu'il ne passe, d'un chant lyrique à une série de jeux de mots, d'une parodie à quelque dissertation oratoire ; rmùs c'est au genre même de la comédie ancienne qu'appartiennent ces incohérences et ces inégalités, et elles n'empêchent pas Aristophane d'être l'un des plus exquis parmi les poètes attiques. 11 faut mettre à part ses nombreuses et honteuses obscénités ; elles nous révoltent : elles n'altéraient cependant en rien, au jugement de ses auditeurs, la pureté de son goût comme écrivain. La pureté du goût, chez les Grecs, ne comprend pas nécessairement la chasteté des pensées. Les Grecs, malgré l'atticisme, comme les Latins, malgré l'urbanité, bravaient aussi l'honnêteté dans les mots, et ce fin sel Attique dont on a tant parlé ressemblait souvent au gros sel Gaulois. Mais quand on cherche à se rendre compte de la littérature Athénienne, il ne faut pas oublier la question de langue. Au fond de l'atticisme, il y a le patois d'un petit pays. Les Athéniens tenaient en grande estime la grammaire et les mots qui leur étaient propres : sensibles à la musique des paroles, ils comptaient aux poètes, comme un grand mérite,, le mérite du dialecte sans mélange dont ils recevaient tous l'instinct en naissant et dont il est si difficile aujourd'hui d'acquérir une exacte connaissance. La comédie ancienne les satisfaisait sur ce point ; car elle avait scrupuleusement conservé, elle avait même conservé
presque seule, dit Quintilien l, le charme du langage attique dans^sa première pureté. Du temps de Ménandre, au contraire, les révolutions intérieures d'Athènes y avaient amené tant de Macédoniens, et la paix avait engagé tant d'étrangers divers à s'établir dans la ville, que le pur dialecte attique sembla partir, en même temps que la liberté, de cette patrie qui leur était commune. La Macédoine et l'Asie devenaient vraiment Grecques sous les successeurs d'Alexandre : mais les Grecs de leur côté, comme par un échange, ou plutôt comme par une nouvelle défaite, devenaient peu à peu Macédoniens et Asiatiques jusque dans leurs façons de parler , et, cédant à la tyrannie de l'usage, ils empruntaient à leurs vainqueurs beaucoup de mots et de constructions grammaticales qui, cent ans auparavant, auraient révolté leur patriotisme littéraire. La comédie, que sa nature oblige de se tenir toujours, pour ainsi dire, au courant du langage contemporain, avaibressenti cette influence plus que tout autre genre de poésie; et la facilité avec laquelle elle dut admettre les termes nouveaux et les formes nouvelles peut seule nous expliquer les critiques violentes dont le style de Ménandre fut l'objet. Mais elle les explique sans les excuser.
Phrynichus Arrhabius, grammairien grec, né en Bithynie, et qui vivait sous les règnes de Marc Aurèle et de Commode, avait composé de tous les termes du dialecte
i Quintilien, X, i, 69.