SAINT-PAUL
Rome et de l'Église tous les arts et toutes les gloires : il demandait à la Grèce de lui donner aussi des alliés pour cette sainte cause dont tous les grands hommes lui semblaient les détenseurs légitimes; et il s'écriait dans ce danger : « Que les historiens appellent à eux Hérodote et « Salluste ! que les orateurs se réclament de Lysias et des « Gracques, de Démosthène et de Cicéron ! que les poètes « se retranchent derrière Homère, Virgile, Ménandre et « ïérence ! » Saint Jérôme rendait à Ménandre un double hommage, en lui marquant sa place parmi les plus grands noms d'Athènes et de Rome, et en le conviant à protéger, pour sa part, les plus grands intérêts de l'esprit humain. Saint Paul avait fait plus encore. 1/ Apôtre retrouvait dans le poëte païen un des préceptes que lui dictait l'esprit même de Dieu; et sans chercher à rompre la mesure du vers pour déguiser son emprunt, il écrivait aux chrétiens de Gorinthe : « M-^ TtXavaaôs • Oôsipouaiv vjôv) ^pricô' « bpikiai xoaaî. » — « Ne vous abusez point : les mauvaises « compagnies corrompent les bonnes mœurs ^ » Le savant Clément d'Alexandrie comprit et suivit l'exemple de saint Paul. Il cherchait dans l'antiquité même des armes contre le paganisme : trop crédule parfois, il citait les vers forgés par le Juif Aristobule comme des vers authentiques d'Orphée2, et montrait avec joie une parenté factice entre
1 Saint Paul, première épître aux Corinthiens, XV, 33. — Ménandre, Ôorî?, II; Mein. Fr. corn. gr.,i\, p. 132.
* Voir la curieuse dissertation de Walckenaer, intitulée : Diatribe de Arislobulo Judœo.
les psaumes de David et la philosophie du chantre fabuleux. 11 se trompait encore quand il attribuait à Ménandre une pleine connaissance des perfections de Dieu : le style fautif et négligé des fragments qu'il cite aurait dû suffire à lui montrer son erreur, quand même il n'aurait pas vu, entre ces fragments et les passages de l'Écriture sainte qu'il en rapproche, des ressemblances trop étranges pour n'être pas suspectes. Mais il ne se trompait pas, et il reconnaissait une des véritables beautés des écrits de Ménandre quand il n'y cherchait que des satires salutaires et une haine, déjà pieuse, du vice, et qu'il se contentait de leur emprunter quelques-unes de ces nombreuses sentences morales où respire une àme vraiment digne d'une meilleure religion.
Les héritiers immédiats des Romains et des Grecs ne furent pas seuls à profiter de la philosophie pratique dont Ménandre avait rempli ses œuvres. Elle se répandit et s'accrédita en Syrie, et n'en fut pas proscrite par la religion nouvelle, dont cette province fut, pourtant, une des premières conquêtes. On a récemment découvert1 dans
1 M» Ernest Renan est le premier qui ait signalé ce recueil gno^ mique, dans une Lettre à M. Reinaud, sur quelques manuscrits syriaques du musée Britannique, etc. (dans le n° 3 de l'année 1852 du Journal Asiatique). Voici la traduction latine littérale que M. Renan a donnée des premières lignes, « sans m'obliger, » dit-il, « à en lever toutes les obscurités » :
Menander sapiens diœit in principio sermonum suorum : Omrtia opéra hominis sunt aqua et semen, et planta et filii. Pulchrum est plantare plantas, et décorum generare filios ; laudabilis et pulchra
un manuscrit syriaque du vue siècle, à côté d'une apologie du christianisme, un recueil gnomique commençant par ces mots : « Voici ce que dit le sage Ménandre; » et au xme siècle, Abulfaradj, évêque d'Alep1, citait encore
res est semen ; sed ille in cujus manus venit (?) laudabilis est super omnem rem.— Deus reverendus est, pater et mater colendi, nec unquam de sene ridendum, quia {ad statum) in quo est tu tendis.— Surgens coram eo qui te senior est, honora eum quem tibi prœposuit Deus honore et principatu .—Occidens ne occidas, et manus tuœ nihil faciant pravi, quia gladius in medio positus est, etc. — Nous retrouvons bien deux vers qui ressemblent de très»près à une de ces sentences :
Mfj xa-raçpovît, $iXtv' , êôwv yôpovTixwv,
oï? hoypt,, zlç to yyjpa^ àv eX0Y]ç, lav..
Mores seniles ne, Philine, rideas,
Quos ipse (pergat œtas modôj imitaberis!
mais ces deux vers ne sont pas de Ménandre : ils sont d'un autre poète de la comédie nouvelle, Apollodorus (Mein., Fr. corn. gr.} IV, 4o2 ). D'ailleurs , nous croyons reconnaître , dans les quelques lignes traduites par M. Renan, trop de souvenirs des saintes Écritures et l'allure trop marquée de l'imagination orientale , pour que nous puissions croire le recueil authentique et raisonnablement attribué à Ménandre. M. Renan lui-même, qui a répondu avec une grande obligeance à toutes nos questions, soupçonne aussi ces sentences d'être apocryphes. Les mots in principio sermonum suorum, qui ne peuvent guère s'appliquer à des comédies, nous font supposer que l'auteur syriaque aura eu entre les mains, non les œuvres mêmes de Ménandre, mais quelque collection grecque de gnomes monostiches : il peut en avoir traduit quelques-unes, comme celle d' Apollodorus; à coup sûr, il en a fabriqué de nouvelles (la première, par exemple, n'a rien de grec) : toutefois, quelque opinion qu'on se fasse sur l'authenticité de ce recueil, la popularité et l'autorité du nom de Ménandre, parmi les Syriens du vne siècle, restent un fait acquis par la découverte de M. Renan.
1 IU'appelle Mayander (Abulfaradj, Historia compendiosa di/twsliarum, p. 22 ; Fabricius, Bibl. gr., Il, 455).
DU VII« AU XlIIe SIÈCLE. 41
avec admiration, quoiqu'en le défigurant, eo nom qui comptait déjà quinze cents années de vie et d'éclat.
Les Syriens savants lisaient Ménandre en grec et le traduisaient. En Occident, ce furent les imitations latines qui sauvèrent son nom de l'oubli. Térence n'avait pas péri dans l'Europe devenue barbare, mais où quelques efforts furent essayés dès les premiers temps pour dégager les traditions romaines des ruines accumulées par l'invasion. Au vue siècle, un plaisant cause avec Térence1. Au xe siècle, Hrosvita, la religieuse saxonne, lit Térence et met sous l'invocation de ce patron profane les premiers essais du drame chrétien, cherchant ainsi à rattacher encore par quelque lien, aux gloires anciennes qui faisaient autorité, l'art vraiment nouveau dont elle était à son insu la créatrice'. Deux cents ans plus tard, Jean de Salisbury nomme Térence et son modèle, Ménandre, dont le souvenir s'était ainsi perpétué. A son langage, il semble même que les œuvres du poète grec lui soient familières. En avait-il lu quelque manuscrit, sauvé jusqu'alors? S'il ne les avait connues que par leur réputation ou Jeurs
i Diaîogus inter Terentium et delusorem ; cfr. Magnin, Bibl. de Vécole des Chartes, lre série, vol. i, p. 524.
* Le titre des comédies de Hrosvita porte qu'elles sont écrites in œmulationem Terentii ; mais l'ardeate et pieuse muse du couvent de Gandersheim a bien moins écouté son modèle païen que les instincts de son âme et de son temps; et, sans son propre aveu, personne n'eût songé à chercher un écho de Térence dans ces singulières comédies qu'occupent tout entières les troubles romanesques de la passion moderne et les miracles inouïs de la grâce divine.