‹ MénandreChapitre 15 sur 212 · PERTE DES MANUSCRITS · texte numérisé non relu

PERTE DES MANUSCRITS

imitateurs, aurait-il parlé de Piaule, de Ménandre; de Térence, et de ces histoires imaginaires « que nous trouce vons, » dit-il, « dans leurs écrits f, » en les citant tous les trois à la fois sur le même ton et comme en égale connaissance de cause ? Quoi qu'il en soit, les fabliaux du temps avaient rendu populaire l'intrigue d'une de ces comédies déjà si anciennes, et Guillaume de Blois, poëte latin qui écrivait à la fin du xne siècle, déclarait que le sujet de sa pièce licencieuse, intitulée Aida, était ainsi venu de Ménandre jusqu'à lui.

Cependant ni la gloire de Ménandre à la fois propagée en Orient et en Occident, ni les vertueux reproches et les bons conseils qu'il avait adressés à ses contemporains, ni même l'exemple de saint Jérôme et de saint Paul ne purent lui faire toujours pardonner son titre de poëte comique et ses peintures des passions. Un des Byzantins savants qui rapportèrent en Italie, après la prise de Constantinople par les Turcs, cette même littérature grecque dont, une fois déjà, leurs ancêtres avaient révélé les beautés au peuple romain , Démétrius Chalcondyle racontait à ses élèves combien d'œuvres charmantes avaient été tour à tour sacrifiées aux scrupules d'une aveugle piété, dans un des siècles qui précédèrent immédiatement le sien :« L'autorité des prêtres était si grande», disait-il, « sur l'esprit des empereurs d'Orient, que pour

i Poli/craticus, vel de Nugis Curialium, F, 8.

DE MÉN ANDRE. 4'*

« leur plaire on a brûlé successivement des collections « complètes de manuscrits grecs, et surtout de ceux où « il était parlé d'amour. C'est ainsi que les comédies de « Ménandre et de Philémon ont péri avec les chants de « Mimnerme et d'Alcée, pour faire place aux poésies de « saint Grégoire de Nazianze l. » Le christianisme déjà depuis longtemps vainqueur, eût-il dû se montrer plus sévère que le christianisme encore combattu? Et pouvait-il craindre que, malgré lui, les admirateurs des littératures antiques ne fussent au fond de leur âme adorateurs des faux dieux? Les prêtres de Constantinople le craignaient. Il n'est rien de nouveau sous le soleil.

Ménandre avait là des ennemis dont les soins cruels ne réussirent que trop. Ses œuvres étaient parvenues en grande partie jusqu'au temps de l'archevêque Eustathe2 qui les cite fréquemment dans ses commentaires sur l'Odyssée et l'Illiade. Mais on ne peut ajouter foi au témoignage d'Allacci, quand il dit que, de son temps encore, c'est-à-dire au xvne siècle, on conservait à Constantinople vingt-quatre comédies de Ménandre, recueillies et expliquées par Michel Psellus 3. « 0 le riche trésor ! » s'écriait-il. Erreur séduisante, disons-nous : joie dont il faut désespérer ! Comment croire que, depuis l'année 1079, date de la mort de Michel Psellus, jusqu'à l'année 1511,

i Alcyonius, de ExsH'w, I ; Fabririus, BWl. qr., H, 460.

2 Mort vers 1198.

3 Léon. Allât, de P.s^/i.s, p. 69;-Fabricius, BWl. qr., II, t60.

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date de la mort de Démétrius Ghalcondyle , ce précieux manuscrit eût échappé tour à tour aux ravages des fanatiques et aux recherches des érudits?

Mais il restait de nombreux fragments de Ménandre épars dans les écrits des autres auteurs et dans les recueils de compilations. C'était assez pour donner à sa célébrité un point d'appui solide, aussitôt que Fétude de la littérature grecque fut elle-même remise en honneur. Aussi, au xyie siècle, quand l'école de Ronsard « entreprit contre l'ignorance cette belle guerre,» dont parle Pasquier, et en laquelle Du Bellay, avec des accents de Tyrtée, poussait la France au pillage de la Grèce et de Rome., les auteurs de la Pléiade s'emparèrent aussitôt du nom de Ménandre, et l'écrivirent sur leur étendard parmi les plus illustres qu'ils invoquaient; et comme, au milieu de leurs vives et fortes qualités poétiques, ils avaient le ridicule de s'admirer eux-mêmes autant qu'ils admiraient les anciens, ils ne manquèrent pas de comparer à Ménandre ceux d'entre eux qui cherchaient à réformer la scène. Jodelle, dit Ronsard *,

Jodelle le premier, d'une plainte hardie, Françoisement chanta la grecque tragédie, Puis en changeant de ton chanta devant nos rois La jeune comédie 2 en langage François,

1 Discours à Jacques Gre'vin, v. 127-132.

s Nous dirions aujourd'hui la comédie nouvelle; mais par la jeune comédie Ronsard traduisait aussi à sa manière les mots grecs con- ■>;H:rés : tîjv véav xwtuoôtav.

AU XVI* SIKCI.K. : tà

El si bien les sonna que Sophocle et Ménandre, Tant fussent-ils seavants, y eussent pu appraiulre.

Jodelle, il est vrai, avait dit dans un de ses prologues :

L'invention n'est pas d'un vieil Ménandre *, mais en parlant ainsi il voulait seulement assurer ses spectateurs que l'intrigue et les personnages de sa comédie n'appartenaient point à l'antiquité comme ceux de la tragédie depuis peu restaurée, mais qu'ils étaient bien du xvie siècle, et d'un intérêt tout actuel et vivant. Jodelle ne cherchait point à répudier autrement le patronage du poëte grec et à se prétendre inventeur d'un genre nouveau. Loin de là, il reconnaissait pour son maître celui dont Ronsard le déclarait tout au moins rival, et dans un de ces sonnets étranges qu'il écrivait d'un seul trait et qu'on ne comprend pas d'une seule lecture, il se vantait d'avoir apporté au peuple le miroir comique avec le ton du vers de Ménandre2. Jaques de la Taille en disait autant de son frère Jehan, dans l'apostille flatteuse qu'il mettait à

i L'Eugène, comédie; prologue, v. 33.

8 On ne peut citer qu'en note et à litre de curiosité le texte même des vers où Jodelle parle ainsi, tant ils sont minutieusement compliqués d'une double pensée. On dirait deux cordelettes, de couleurs diverses, tordues ensemble et arrêtées à chaque tour par un nœud. Quelques lignes en feront juger aisément :

J'empruntay le Cothurne, et le Soc, à la Grèce, Pour aux rois, pour au peuple, avecques la hautesse, Avecques la basseur, du vers JEschylien Et du vers de Ménandre, apporter l'ancien Miroir tragic, comic. qui rois, et peuple, dresse.

(Sonnet à M.Symon, p. 112 de l'éd.

de 1574) V

la comédie des Cerrivaux 1, et presque autant de luimême dans Tépitaphe qu'il se préparait*. Évidemment pour toute cette génération éprise de la Grèce, Ménandre était ridéal du poëte comique, et on peut croire que pour rélever à cette dignité suprême la perte même de ses œuvres lui avait servi. Un auteur duquel il ne reste qu'un grand nom partout célébré et des fragments partout dispersés est un modèle doublement commode à ses imitateurs. Ils ont tout avantage à s'autoriser de lui et peu de comparaisons à craindre : de sa gloire, demeurée en pleine lumière, ils s'approprient aisément quelques reflets; et de ses mérites réels, retombés dans le vague, on ne saurait se faire des armes contre eux. Quand Jodelle, Grévin et les frères de la Taille rapprochaient de leurs noms celui de Ménandre, leur inexpérience y trouvait son compte aussi bien que leur vanité; car il était, de tous les poètes anciens dont ils eussent pu se déclarer les suivants, à la fois le plus célèbre et le moins bien connu 3.

* Qui voudra voir tout cela qu'a de beau

Le doux Ménandre

Qu'il vienne voir ce poëme nouveau.

. OEuvres de Jehan et Jaques de la Taille, éd. de 1573, p. 99.)

2 Ludere sed populi mores dédit Ma (Thalia se), Menandrum.

Dùm que poetam Afrum, te que Arioste, sequor.

(OEuvres de Jehan et Jaques de la Taille, p. 73.)

3 11 serait injuste, toutefois, de ne voir que calcul orgueilleux, ignorance et erreur dans le fait des poêles comiques de la pléiade invoquant Ménandre. Ils ne pouvaient pas ou ne savaient pas mesurer son génie et la distance qui les séparait de lui : mais en lisant Horace ou Quintilien, en comparant Aristophane erTérence, ils pou-

AU XVIe SIÈCLE. ' 47

Ménandre, cependant, profita plus encore que Jodelle et Grévin de tout ce bruit fait autour de son nom. L'amour de l'antiquité n'était pas seulement alors une mode, une vogue frivole, ou le mot d'ordre d'une secte littéraire :

vaient et ils savaient se rendre compte de la réforme que Ménandre avait accomplie sur le théâtre grec, et du genre de comédies dont il était le représentant. Or, sur ce point, et jusqu'à un certain point, ils étaient fondés à trouver de la ressemblance entre son rôle et le leur. On hésite toujours à comparer les siècles malhabiles et leurs essais aux siècles les plus civilisés et à leurs chefs-d'œuvre. Mais il faut avouer que dans les moralités, farces et sotties de la première moitié du xvie siècle, plus d'un trait rappelle la comédie grecque avant Ménandre, et que les efforts de l'école de Ronsard tendaient directement au but que Ménandre avait si glorieusement atteint. M. de Sainte-Beuve, dont il faut avoir sans cesse le livre en mains quand on lit les poètes du xvie siècle, a relevé (p. 203 à 20G de l'éd. Charpentier), dans les sotties du temps de Louis XII, bien des passages qui ont trait aux affaires publiques du moment, et où se retrouvent, sans leur poésie, mais avec toute leur hardiesse, les libres remontrances du pamphlétaire Aristophane. Vauquelin de la Fresnaye, dans son Art poétique, en avait déjà pris note, à la gloire de ses amis, les disciples de Ronsard, qui avaient abandonné ce goût de la polémique et des attaques directes. Après avoir traduit quel ques vers d'Horace sur les excès de la comédie ancienne à Athènes, il ajoutait :

Ainsi, dedans Paris, j'ai veu par les collèges Les sacrilèges être appelez sacrilèges Es jeux qui se faisoient, en nommant franchement Ceux qui de la grandeur usoient indignement. Et par son nom encore appeler toute chose, Médire et brocarder de plus en plus on ose ; Alors vous eussiez vu les paroles, d'un saut, Comme balles bondir, volant de bas en haut. Mais cette liberté depuis estant retrainte, Mille gentils esprits, sentantleur âme attainte De la divinité d'Apollon, ont remis Le soulier du comicque aux limites permis. Fivyant d'Aristophane en médisant la faute. Et prenant la façon deTerence et Je Plante,

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