DE L'HISTOIRE
non pour entraîner ou pour plaire, mais pour que le discours fini laissât son aiguillon dans l'esprit des auditeurs1; Thucydide, le Périclès historien % quoique avec plus de rhétorique déjà 3, mais avec le même soin sévère du style, la même rigueur de maintien, la même préoccupation unique de dire précisément les grandes choses, sans chercher à émouvoir ni à briller, et de faire profondément pénétrer en ses lecteurs des pensées qui les fissent réfléchir à leur tour 4.
Mais Thucydide, revenu de l'exil et écrivant son histoire, était, au milieu d'une autre génération, le représentant attardé d'une Athènes qui n'était plus. Tl y avait déjà des années que l'atticisme avait perdu sa majesté et son austérité, dans ces révolutions rapides qui rendent si difficile
i Eupolis, Ar,|xoi, IV; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 4o8.
* Wyttenbach, Eclogœ Historicœ, Praef.; sur les rapports delà politique de Périclès avec le tableau que fait Thucydide de l'histoire de la Grèce avant la guerre du Péloponèse, voir 0. Miiller, Hist. of the Lit. of anc. Greece, p. 483. Cicéron a aussi rapproché Thucydide de Périclès, et les appelle : « Subtiles, acuti, brèves, sententiis magis quàm verbis abundantes [de Orat., 11, 22), et dans son Brut us (c. vu), comparant Thucydide à d'autres orateurs, il dit : « Grandes « verbis, crebri sententiis, compressïone rerum brèves, et ob eam « causam subobscuri. »
3 Mais c'était la rhétorique d'Anliphon , laquelle était uniquement occupée à régler l'ordre et la combinaison des pensées, et à ajuster exactement les expressions à l'intention de l'écrivain. Aussi Antiphon lui-même était compté parmi ceux qui possédaient l'aùompà àpjjiovîa, caractère du premier allicisme rTryphon,Walz, Rhet. Grœc.,\ll\, 750).
* Thucydide, I, 22.
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à expliquer l'histoire de la nation et de la littératureAthéniennes, parce que tout s'y croise, et parce que les nouveautés y sont déjà établies quand le passé est encore robuste et persistant. Pendant la guerre du Péloponnèse, la démocratie était devenue fougueuse, ralticisme polémique et passionné. L'éloquence avait bien changé, depuis qu'on avait eu, à la place de Périclès, Cléon, qui parcourait, en parlant, la large tribune, élevait la voix, rejetait son manteau, et gesticulait violemment jusqu'à se frapper la cuisse 1 . Mais, pour reconnaître ce changement de l'éloquence, ne nous fions pas à Cléon, orateur emporté par nature et par habitude de parti : allons tout de suite à Démosthène, qui sera, au sein de sa patrie allanguie, la dernière voix de la vieille liberté, comme Thucydide était resté, pendant que la fièvre démocratique agitait Athènes, le dernier écrivain du vieil atticisme. Combien Démosthène diffère de l'idée qu'on se fait de Périclès d'après tous les témoignages anciens! Comme la moquerie, en Démosthène, est souvent vive, et la passion toujours présente, ardente, dominante ! Qu'il malmène rudement ses adversaires, et combien ne pourrait-on pas relever, dans le seul Discours pour la couronne, de passages ou de mots avoisinant l'injure et qui sentent l'entraînement du combat ! Et puisque telle est l'impression à la seule lecture, que serait-elle ( JEschine nous en avertit) si nous avions entendu « le monstre lui-même
1 Plutarque, Nicias, VIII.