DE L'ATTICISME
effet, non moins complètement que l'art oratoire. Euripide est aussi loin d'Eschyle que Cléon de Périclès. En quoi donc Euripide avait-il innové ? En toute chose, et par mille beautés, selon nous ; mais avant tout par la passion et la polémique. L'ancien idéal de majesté et de gravité a fait place à la véhémence des sentiments et au ton aggressif. Dans Euripide, le choc des intérêts emporte les personnages, qui ne se débattent plus entre les mains de la fatalité aveugle, mais qui se combattent pour leur propre compte et selon leurs propres passions. Ils se haranguent, ils s'argumentent, ils s'apostrophent , ils sont de la nouvelle école des orateurs qui s'échauffent et émeuvent. Et la polémique est non-seulement entre les personnages d'Euripide et dans leurs âmes : elle est encore dans l'âme d'Euripide lui-même et s'en échappe à chaque instant, tantôt contre les dieux accusés d'injustices et d'incestes ' , tantôt contre les personnages vieillis de la tragédie et des traditions % tantôt même contre les contemporains avec des moqueries toutes comiques. A Fatticisme austère et majestueux a succédé un atticisme polémique et passionné.
i Euripide, Andromaque, 1161-1165; Oreste, 416-420; low, 436 451; Hercule furieux, 1303-1319; Hélène, 1136-1143; et surtout Bellérophon, fr. X (Fragm. Eurip., Ed. Wagner, ap. Didot, p. 685).
2 C'est surtout sur Hélène et sur Ménélas que l'acharnement d'Euripide est singulier : il fait presque d'Hélène une prostituée {les Troyennes, 860-1059) et de Ménélas un lâche qui a peur du poing d'une vieille esclave (Hélène, 445. Cfr. quoque Andromaclien, 445- 464 et 590-641 ; Or estent, 129 et 1388-1389).
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Il ne resta cependant pas longtemps seul en scène; et pour qui voudrait faire sur l'atticisme cette histoire complète dont nous avons parlé, et dont il ne nous importait ici que d'esquisser quelques traits, ce serait tout un travail que de montrer comment trouvèrent place et s'accréditèrent dans Athènes l'atticisme artificiel et d'une grâce un peu traînante dont Isocrate est le représentant, et l'atticisme de la prose poétique, tel qu'il nous charme dans le divin Platon. Mais pour nous, voici une dernière école d'écrivains attiques qui nous intéresse plus directement en cette étude, parce que c'est là qu'il faut ranger le nom de Ménandre. « La comédie nouvelle, » dit l'auteur anonyme sur la comédie1, « emploie le nouveau langage attique et « cherche avant tout la clarté. » La clarté, en effet, qu'Épicure recommandait dans sa Rhétorique, comme le seul mérite auquel dût tendre un écrivain 2, la simplicité, l'aisance et la netteté que Vauvenargues appelle le vernis des maîtres, un style franc, assez serré sans être en rien tendu, et toujours facile sans être jamais lâche, où les images naissent, se confondent et se développent avec les pensées, la justesse du trait, la finesse des nuances, la marche libre d'un esprit que rien n'entrave et que rien ne presse, tels sont les caractères saillants, ou plutôt telles sont les vertus intimes et soutenues de ce dernier atticisme auquel la comédie nouvelle appartient. C'est pour n'en
* Anonym., TTspi vuayupSiuç, p. xxxu.
2 Diogène Laërce, lib. X, cap. I, sect. vin, § 13.
avoir pas compris le charme familier que Phrynichus Arrhabius et Julius Pollux ont si sévèrement poursuivi Ménandre ; et pour s'en être trop épris, au contraire, Plutarque n'a pas voulu voir qu'il y avait un autre atticisme que celui de Ménandre, un atticisme plus remuant, plus hardi, plus inventif, dont Aristophane était un parfait modèle, et auquel le doux Platon et le saint Jean Chrysostôme, meilleurs juges du bon style que Plutarque, ne refusaient pas leur admiration.
Puisque Plutarque reproche à Aristophane de n'avoir pas marqué dans ses comédies si c'était un dieu, une vieille femme ou un héros, un père, un fils ou un esclave qui parlait, nous ne comprenons pas comment il loue Ménandre d'avoir mis, dans la bouche de tous ses personnages, un langage toujours le même, à travers la multitude variée des caractères et des passions. Empruntons à Plutarque ses propres exemples : qu'un orateur s'exprime sans élégance ou une femme sans simplicité, ce doit être un défaut choquant : mais est-il plus conforme au bon sens qu'un cuisinier parle comme son maître ou une courtisane comme une matrone? Dans l'un et dans l'autre cas, dans l'un parce que les divers langages propres aux diverses personnes seront comme transposés, dans l'autre parce qu'ils seront tous confondus, le défaut sera le même,
Et dicentis erunt fortunis absona dicta \
Horace, Epist. ad Pisones, 112.
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Nous ne sommes pus étonnés de voir, dans les tragédies du xvne siècle, un style uni et égal : tous les personnages y sont de la même classe : les serviteurs eux-mêmes, élevés à la dignité de confidents, peuvent parler comme les rois. Il n'en est pas ainsi de la comédie : il lui faut, à côté du savant Trissotin et du Tartufe doucereux, la rude franchise de Dorine, la fille suivante, et le jargon de Martine la villageoise. Aussi blâmons-nous Térence d'avoir écrit tous les rôles du" même style et de n'avoir pas marqué par des tons divers les diversités des caractères et des conditions qu'il voulait peindre. Ce défaut nous paraît déjà sensible dans les fragments de Ménandre : mais des morceaux détachés, et conservés pour la plupart sans indication de personnage, ne nous donnent pas le droit d'affirmer que l'ensemble du style fût monotone dans les comédies de notre poëte ; et nous pouvons seulement dire que, sur ce point, l'éloge que Plutarque donne à Ménandre nous semble plutôt une grave accusation.
Mais mettons de côté les soupçons, même légitimes, et disons sans hésiter que le style de Ménandre, étudié dans les fragments qui nous en restent, est l'un des plus charmants qui se puissent rencontrer. Il a un rand air de bon sens et de bonne compagnie : partout y domine cette grâce qui ne connaît ni l'affectation ni la gêne, et qui était regardée, lors de notre xvne siècle, comme le privilège des honnêtes gens Tous les mots sont mis à leur place, sans que les traits soient prétentieusement mis en saillie. Les
comparaisons font tableau, et tantôt Ménandre se complaît à en étaler complaisamment les détails, comme dans ce portrait d'une femme bavarde : « Dis seulement à Myr- « tile : « nourrice » ; remue-la seulement du doigt ; elle « ne s'arrête plus de parler : elle vaut le bassin d'airain i suspendu aux arbres de Dodone, et qui résonne, dit-on, « pendant une journée entière, sitôt qu'un passant « l'effleure. Tu ferais même taire l'airain plus vite que « Myrtile : car, le jour fini, elle va encore toute la nuit1. » Tantôt l'image esj vive et brève, et un vers suffit à une vérité : ainsi Ménandre, voulant peindre l'ingratitude des hommes — peuples ou courtisans — toujours prompts à piller et à insulter leurs maîtres déchus et leurs favoris de la veille, avait écrit seulement ces quelques mots : « Quand « le chêne est tombé, tous viennent faire du bois2; » et il faut que la comparaison soit juste; car nous la retrouvons dans les mémoires du cardinal de Richelieu, qui avait expérience et autorité pour en juger. En parlant de Wallenstein, le grand général de l'Empire, assassiné par ordre de Ferdinand II, Richelieu dit : « Tel le blâma après sa a mort, qui l'eût loué s'il eût vécu : on accuse facilement « ceux qui ne sont pas en état de se défendre ; quand « l'arbre est tombé, tous accourent aux branches pour « tâcher de le défaire. »
L'esprit de Ménandre était d'un tour trop sérieux, et
i Ménandre, 'Apprjçopoç, III ; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 89.
2 Ménandre, Sent.monost., 123; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 343.