‹ MénandreChapitre 143 sur 212 · DU STYLE DE PHILÉMON · texte numérisé non relu

DU STYLE DE PHILÉMON

trop constamment préoccupé de la clarté parfaite, pour qu'il se permît de jouer sur les mots. Philémon, désireux avant tout d'être applaudi, ne dédaignait pas cette ressource, et se réjouissait parfois dans le faux brillant. II aimait surtout à répéter, dans tous les membres d'une phrase, un mot sous toutes ses formes, et à créer ainsi des antithèses de sons et une sorte d'échos singuliers qui se renverraient l'un à l'autre les premières syllabes d'une même parole et en changeraient à chaque instant la seule terminaison. Il disait, par exemple : « Rien n'est « plus charmant ni plus digne d'un homme bien élevé « que de savoir se contenir, lorsque, dans la con- « versation, quelqu'un le blesse. Car si celui qui est « blessé ne le montre pas, celui qui le blesse est blessé « lui-même, dans son intention inutile de blesser1. » f Mais de ces puérilités si fréquentes dans Philémon, il n'est point de traces dans Ménandre 9. Jamais, peut-être, dans aucune langue, aucun auteur n'a moins fait pour attirer frauduleusement l'attention ni pour ajouter à sa pensée

i Philéinon, 'EuioixaÇo^svo;;, I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 9. 2 On ne pourrait guères atteindre de ce reproche qu'un seul

vers de Ménandre :

Bio; jt£xXï)Tai o'ô; (3îa nopiÇenxi.

(Sent, monost , G6.) et encore il nous semble qu'il y a plutôt un essai d'étymologie . qu'une affectation de jeu de mots. Nous renonçons, du reste, à traduire ce vers : le français n'offre pas d'équivalents. Lucilius avait pu l'imiter ainsi en latin :

Vis est vita, vides, quœ nos jacere omnia cogit.

(Lucilius. Frnqm. ex hic. hlr. safir.XXKU.)

quoique chance de succès par une forme singulière. Ce sont des ruses qui ne trompent pas les esprits justes, seuls approbateurs que Ménandre désirât se gagner; et sans doute il eût partagé lavis de cet écrivain anglais qui compare les mots d'un éclat factice et précieux, comme ia phrase de Philémon que nous avons citée, .aux petits miroirs que les chasseurs font tourner et qui ne sont bons que pour éblouir les yeux faibles des alouettes.

Quintilien attribue au style de Ménandre des qualités oratoires du premier ordre et le propose à ses élèves comme un modèle qui peut leur suffire : tant notre poëte a bien représenté, au jugement de Quintilien, la vie humaine sous toutes ses faces, « tant il a le génie inventif et l'élo- « cution facile, tant il manie habilement, et selon les « convenances, faits, caractères et passions ! Que Mé- « nandre soit ou non l'auteur des discours qui ont paru « sous le nom de Charisius, c'est surtout dans ses comé- « dies qu'il se montre éminemment orateur, à moins qu'on « ne se refuse à voir dans les Arbitres, dans l'Héritière, « dans les Locriens, une image fidèle de ce qui se passe « au barreau , et dans- les monologues de l'Homme a timoré, du Fils supposé, du Législateur, des morceaux « achevés d'éloquence1. » Ne nous y trompons pas> cependant : ce que Quintilien conseille à ses disciples d'étudier dans Ménandre, c'est moins le style que la variété des conditions et les mouvements de Famé humaine; car après

i Quintilien, X, 1, 70.

le passage de l'Institution oratoire que nous venons de citer, il ajoute : « Je crois que Ménandre doit être encore « plus utile pour ceux qui s'exercent à la déclamation, et. « qui sont forcés, suivant la nature des controverses, de « revêtir divers personnages. Tour à tour pères, fils,- « soldats, paysans, riches, pauvres, tantôt ils s'emportent, « tantôt ils supplient, tantôt ils se montrent doux, tantôt , « ils se montrent durs, et Ménandre a observé tous ces a caractères et toutes ces situations avec une délicatesse « admirable. »

Mais voici un éloge qui convient mieux encore à un poëte comique : Ménandre écrivait ses pièces d'un style éminemment propre à la représentation théâtrale. Comme il cherchait à rendre les secousses rapides des passions, il négligeait souvent les particules et les conjonctions, qui allongent la phrase et retardent son élan l. Il laissait ainsi à l'intelligence des auditeurs, en même temps qu'à l'action et aux gestes du comédien, le soin de compléter ou de relier les paroles entrecoupées , telles que ces deux vers de Térence :

Ego ne illam...? Quseillum...? quse me...?quse non...? Sine modo;' Mori me malim : sentiet qui vir sim2!

« Moi, chez cette femme. . .? qui pour mon rival. . .? qui pour « moi...? qui ne veut pas...? Ah ! laisse-moi faire. Plutôt

i Démétrius, de Elocut., § 193; Grammaticus ap. Bekkeri An. Gr., II, p. 745.

2 Térence, V Eunuque, I, i, 20 et 2] .

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