‹ MénandreChapitre 146 sur 212 · DE L'INFLUENCE DE QUELQUES · texte numérisé non relu

DE L'INFLUENCE DE QUELQUES

ne recommande nulle part l'observation directe de conscience, et ne cite que deux fois, dans deux passages insignifiants',1a grande maxime de Socrate. Aussi la partie de la psychologie où il a le mieux montré sa supériorité (et là il est resté sans égal), c'est l'étude des passions. Comme les passions sont ce qu'il y a de plus varié dans la nature humaine, on ne peut les connaître toutes, sous toutes leurs formes, et à fond, que par la comparaison de mille exemples divers : en même temps, comme elles sont, dans l'homme, ce qui se montre le plus au dehors et ce que nous cachons le moins aisément, elles sont ce que le philosophe peut étudier le plus librement et dès la première vue dans tous les hommes qu'il rencontre. Yoilà pourquoi la pratique du yvwôi touç àXXouç a mené Aristole à l'analyse exacte et en même temps à la définition générale de chaque passion ; et les préceptes qu'il en avait lires pour l'art oratoire devaient être aussi précieux pour l'art dramatique. Quel secours, surtout, que cette admirable peinture de l'homme aux trois périodes de sa vie2, dont tant de traits se retrouvent dans les personnages de Térence, et dont ni Horace 3 ni Régnier 4 ne peuvent se croire désormais les plus fidèles ni les plus éloquents traducteurs5.

i Aristote, Mor. ad Nicom., IX, 9, b, et VIII, i.

2 Aristote, Rhétorique, II.

s Horace, Epist. ad Pis., lo8-176.

k Régnier, sat.Y, 118-162.

5 M. Villemain en a traduit un long fragment dans ses Souvenirs Contemporains d'Histoire et de Littérature, p. 393.

PHILOSOPHES SUR MENANDKE. 373

Théophraste transmit à Ménandre, son disciple et son ami, les leçons que lui avait léguées Aristote, son maître, et il les compléta pour lui, en pénétrant plus avant dans les détails de la conduite des hommes , et en mêlant à ses observations l'atticisme le plus moqueur. Il y a une telle ressemblance entre la raillerie de Ménandre et celle de Théophraste, qu'on est allé jusqu'à voir dans les Caractères de ce dernier des portraits de personnages tracés d'après des modèles de Ménandre, ou pour lui servir de modèles. Sans risquer une conjecture aussi hardie , on peut dire que , dans les descriptions de passions et de mœurs que Théophraste nous a données, il se trouve un grand nombre de traits vraiment comiques, et dignes d'avoir été empruntés ou prêtés par lui à Ménandre. Mais nous n'y trouvons pas plus que dans la Bruyère des personnages dramatiques. Les divers défauts y sont d'abord définis d'après Aristote, ou suivant sa méthode : à ce début tout philosophique succèdent, et sont rattachés avec un art merveilleux, les exemples et les détails les plus piquants : de sorte que nous avons, dans vingt ou trente lignes de prose pleine et serrée, l'essence même du défaut auquel Théophraste a pensé. C'est de la psychologie sous une forme ironique, ce ne sont pas des créations propres à la scène ; Ménandre observait souvent par les yeux de Théophraste, mais il ne tirait ses personnages comiques que de sa propre fécondité.

Lui qui s'était formé à si bonne école, il devint bientôt

371 LES IMITATEURS DE MËNAN DKE :

un maître à son tour, non-seulement pour les derniers poètes comiques Grecs, qui n'imitèrent plus un autre que lui, mais même pour des écrivains voués à des genres tout différents du sien. Nous avons déjà parlé de Lucien et d'Alciphron : ce sont les deux plus remarquables disciples de Ménandre. Lucien est celui des deux qui s'est encore tenu, par la forme de ses écrits, le plus près de son modèle ; à ce point qu'on peut dire justement de lui : Ce fut un auteur comique auquel il ne manqua qu'un théâtre. Génie singulièrement souple et délié, il sut manier tour à tour le style des trois âges de la comédie Athénienne. Dans ses Histoires vraies, où il raconte un long voyage à travers des mondes imaginaires, il a montré une audace d'invention et une richesse d'impossibilités qu'Aristophane n'a pas dépassée dans les Oiseaux : et, comme Aristophane, il a mêlé aux caprices de son imagination la satire des dieux, des philosophes, des poètes, et des morts euxmêmes, qu'il va railler dans les enfers et jusque dans l'Elysée. Son dialogue de Timon est la comédie du Plutus, plus exactement ramenée au genre de la comédie moyenne. Enfin ses Dialogues des courtisanes sont des scènes, détachées, mais parfaites, ayant dans un cadre étroit leur exposition, leur intrigue légère et leur dénoûment : fanfarons, parasites, amants et courtisanes vénales ou dévouées se retrouvent là tels que nous les avons vus dans Ménandre, si bien que Lucien y oublie d'être sceptique comme à l'ordinaire, et se laisse aller à être passionné,

LUCIEN; NŒV1US. 375

contre sa nature ; dernière délicatesse d'un habile imitateur !

Les premières imitations de Ménandre essayées à Rome furent plus serviles, mais bien moins heureuses. Cette étonnante conquête de Rome victorieuse par la Grèce vaincue ne s'accomplit pas soudainement. Elle se préparait depuis longtemps et ne fut complète que tard. La langue primitive, les anciens cultes,, peut-être même l'origine des Romains les rattachaient à la Grèce par des liens éloignés et presque perdus dans les ténèbres d'une antiquité barbare, mais qui servirent de premier point de contact aux deux peuples quand ils se rapprochèrent. Ce rapprochement même se fit peu à peu. Attirés d'abord dans la Grande-Grèce par Pyrrhus, puis dans la Sicile par les Carthaginois, les Romains y trouvèrent déjà la civilisation Hellénique dans toute sa politesse et sa beauté. Ils se savaient puissants : ils se sentirent grossiers 9 et, voyant devant eux des modèles parfaits, ils les imitèrent.

Nsevius n'imita Ménandre, pour ainsi dire, qu'à son corps défendant. Hardi plébéien, il eût plutôt choisi, et il essaya, en effet, de transporter à Rome la comédie ancienne d'Athènes, et son éloquente liberté * . Les patriciens lui apprirent bientôt qu'ils ne laisseraient pas bafouer leurs pairs comme la populace Grecque ses

i Quintilien, X, i, 69.

Page 1