‹ MénandreChapitre 23 sur 212 · DÉBUTS · texte numérisé non relu

DÉBUTS

Ménandre pratiqua d'autres amitiés encore que celle d'Épieure, et fut initié à d'autres philosophies qui contribuèrent à former son esprit. Il avait vingt ans accomplis et s'était déjà signalé comme poëte comique, quand Aristote mourut l, et les études profondes que celui-ci avait faites sur l'art dramatique avaient dû attirer vers lui Ménandre, dont le talent et le genre étaient faits pour lui plaire plus que ceux d'Aristophane, à en juger d'après les opinions exposées, dans la Poétique, sur la nature et les véritables lois de la comédie. D'ailleurs , Théophraste put transmettre à Ménandre, dans toute leur pureté, les doctrines du maître dont il avait été le disciple favori et qui lui légua la collection de ses œuvres : et lui-même il dut être d'un utile secours à son jeune auditeur 2, moins encore, sans doute, par son livre sur la comédie que par son génie d'observation. — Mais Ménandre trouva dans sa famille même un exemple à suivre et de bons conseils à écouter. Le frère de son père3 était un des deux poètes les plus estimés de la comédie moyenne, Alexis, qui se chargea d'instruire l'enfant, et le garda près de lui la plus grande partie de sa vie.

Ce ne furent pas des soins perdus. Avant vingt ans, Ménandre faisait représenter sa première comédie, et rarement on avait vu poëte si jeune 4 entrer en lice. Mais il

i Au mois d'août de l'an 322 av. J. C.

2 Pamphila, ap. Diogen. Laert., V, 36.

a Suidas, s. v. "AXsÉiç. — Anonyme, Iïspt Kwjjiwoiàç, p. xh.

* L'auteur anonyme, FTspî Kwjiwgîaç, p. m, semble même affirmer

1)1' MENANDRE. 8S

justifia sa hardiesse : à vingt et un ans il remportait sa première couronne '. Il fit représenter tour à tour au moins cent cinq comédies : d'autres lui en attribuaient cent huit, et même cent neuf a : les avis étaient déjà partagés sur ce point dans l'antiquité. Il surveillait lui-même les représentations préparatoires de ses pièces *, ne voulant confier le soin du succès ni aux acteurs seuls, ni à un mandataire indifférent. Mais quand la victoire, si laborieusement poursuivie, venait à lui échapper, il en recevait tranquillement la nouvelle et se remettait à l'œuvre. L'orgueil console, plus qu'il ne souffre, des défaites qui ne sont pas méritées, et Ménandre se trouvait assez vengé quand il avait dit à Philémon : « N'as-tu pas

que Ménandre donna le premier exemple d'une telle précocité : "EotôocHe oè tzoCùzoz iwjêoç ftv, dit-il. Or, l'âge de l'éphébie allait dit commencement de la dix-huitième année au commencement de la vingtième. Mais comment pourrait-on concilier ce fait avec cette autre assertion qu'on trouve dans Suidas : Eupolis, le poète de la comédie ancienne, commença à faire représenter dès l'âge de dixseptans (Suidas, s. »., EutoXiç)? Nous croyons qu'il faut lircrcpûTov au lieu de irpûToç, dans le passage de l'auteur anonyme ITspl Ko>fjup3ta<;, et traduire : « Ménandre fit représenter sa première pièce étant « encore éphèbe. » (Cfr. Meineke, Hist. crit., 40i; Menandri Vit., XXX.)

1 Eusebe ad Olymp., GX1V, 4. iVk'vocvopo? ô xwjxixoç itptoxov opatxa St2d|aç 'Ooyr,v évitas : a Le poète comique Ménandre fit représenter, « cette année-là, sa comédie de la Colère, qui lui valut sa première « victoire; » en rapportant 7tpwTov à hiy.r\<7i, d'après une conjecture heureuse de M. Meineke (Menandri Vit., XXX).

2 Aulu-Gelle, Noctes atticœ, XVIÏ, 4. # * Alciphron, Epiât., Il, 4.

honte quelquefois de voir tes comédies préférées aux miennes? l »

Ses travaux littéraires ne l'empêchaient pas de mener une vie élégante et délicate % telle que devait la comprendre un ami de Théophraste et d'Épicure 3. Phèdre le représente tout parfumé, laissant flotter sa robe lâche, et marchant d'un pas languissant et voluptueux 4. Suidas l'accuse en termes énergiques d'une folle ardeur pour le plaisir \

1 Aulu-Gelle, Noctes atticœ, XVII, Â.

8 Ménandre était Xoc[X7rpoç tû (3û.), dit l'auteur anonyme, Depi

3 Voir dans Athénée I, sect. 38 (p. 21, a.) ce que disait Hermippus sur l'élégance de Théophraste. Quant à Épicure, quelque contraste qu'on ait voulu établir entre sa vie et la doctrine qui perle son nom, la pureté de ses mœurs nous semble au moins douteuse : on peut lire, à ce sujet, le dixième livre de Diogène Laërce, et en peser les témoignages contradictoires {cfr. quoque Alciphr., Epist. II, 2). En tout cas, ce n'était pas une école d'austérité que ces fameux jardins fréquentés par la courtisane Léontium, où elle apprit une philosophie qui ne l'empêcha pas de rester courtisane (Athénée, XIII, sect. 53, p. 588, a. b.)et qui la mena seulement à prendre nombre d'amants parmi ses compagnons d'études (Athénée, ibid.; Diog. Laert., X, n). La devise d'Épicure était la volupté; de telles intimités en étaient le commentaire. Aussi s'efforcerait-on en vain de nous prouver qu'il faisait consister uniquement le plaisir dans la vertu, et qu'il faut rejeter, tout entiers, sur ses continuateurs seuls les torts rappelés par son nom.

* Phèdre, VI, i.

s Hepi yuvaîxaç èy^avéerra-roç (Suidas, t. II, p. 531). M. Meineke (Men. Vit., p. xxvin) s'est efforcé d'atténuer le témoignage de Suidas. Il s'appuie surtout sur ces mots d'Ausone : Qiïid ipsum Menandrum, quid comicos omnes, quibus severa vita est et lœta materia {Prcef. Cent, myst., p. 169)? Mais, comme l'a dit M. Raoul Rochetlc

ET GLYCÈRE. j;7

Bien qu'il fût louche1, il devint et resta longtemps l'amant de la célèbre Glycère, fille de TJialassis ». C'était une des plus belles courtisanes d'Athènes, et, avant de se lier avec Ménandre, elle avait été la toute-puissante maîtresse du lieutenant prodigue et débauché d'Alexandre, Harpalus. En Syrie, il lui avait élevé une statue d'airain : à Tarse, il l'avait logée dans son propre palais : « Et là vous auriez entendu, » selon le récit indigné de l'historien Théopompe, « Harpalus dire qu'il ne voulait pas porter de « couronne si Glycère n'en portait pas une comme lui, « et ordonner que, pour l'amour d'elle, une immense « cargaison de blé fut envoyée aux Athéniens : vous auriez « vu la foule agenouillée devant elle, lui donnant le nom « de reine, et la traitant avec toutes les marques de respect « que vous gardez pour vos femmes et pour vos mères 8. » Ménandre ne pouvait pas donner à Glycère une cour : mais il fit autant que lui consacrer une statue, le jour où il la choisit, sinon pour sujet, du moins pour personnage principal d'une de ses comédies *.

Le plus aimable des épistoliers grecs, celui qui, par sa connaissance et son respect de la langue, aurait le mieux

(Vie de Ménandre, 11), « en distribuant cet éloge à tous les corai- « ques sans exception, il me semble que la part qui en revient à « Ménandre s'en trouve considérablement affaiblie. »

i Suidas, /. c.

2 Athénée, XIII, sect. 66 p. 594 d.

a Athénée, XIII, sect. 68, p. o9o d.

* Meineke, Men. etPhil. Reliq., Ed. maj.. p. 39.

b8 LETTRES

mérité de naître aux beaux siècles de la littérature athénienne, et qui mériterait le mieux aujourd'hui, par ses grâces non factices, qu'on inventât pour lui un nom moins décrié que ceux de sophiste et de rhéteur, Alciphron, nous a donné deux charmants tableaux de l'intimité de Ménandre et de Glycère, dans les lettres qu'il a composées sous leur nom. Les caractères de tous deux et diverses circonstances de leur vie y sont rappelés par des allusions adroites. C'est d'abord une lettre de Ménandre, racontant à sa maîtresse les offres brillantes du roi d'Egypte, mais 9 lui annonçant qu'il refuse pour l'amour d'elle; et, malgré tous nos efforts, nous ne parviendrons pas à rendre, sans leur faire perdre beaucoup de leur valeur, les finesses de langage, les sentiments délicats, les images souvent poétiques et l'esprit d'une originalité toute naturelle , dont l'écrivain grec a trouvé le secret :

MÉ^AXDRE A GLYCÈRE1.

« Je le jure par les déesses d'Eleusis, et par leurs o mystères (ces mystères et ces déesses2 que j'ai tant de « fois pris à témoin des serments que j'échangeais avec « toi, ma Glycère, lorsque nous étions seul à seule) je

i Alciphron Epist., II, 3.

2 Dès l'abord, nous trouvons une imitation de Ménandre : « Gly- « cère! » avait écrit le poëte, « pourquoi pleures-tu? Je te jure, ma « chérie, par Jupiter Olympien et par Minerve, par ces divinités que « j'ai tant de fois déjà prises à témoin de mes serments devant toi... » (Priscien, I. XVII, p. H 92). — Alciphron n'a changé que le nom des

D'ALCTPHRON. t>9

« jure qu'en l'écrivant ce que j'ai à te dire, je ne songe « ni à me faire vanité d'un succès, ni à nie séparer de h toi. Car où pourrais-je trouver sans toi quelque plaisir? « Et de quel succès pourrais-je être plus orgueilleux que « de ta tendresse ? Le charme de tes manières et la tour* « nure de tes goûts feront pour moi, même des dernières « années de ma vieillesse, comme une jeunesse éternelle. <( Eh bien ! mettons notre jeunesse en commun, vieillis- « sons ensemble, et, de par les dieux ! mourons au même « moment ! Il ne faut pas que l'un ou l'autre de nous,

i « descendant seul aux enfers, emporte avec lui, par delà « ce grand passage, un souci jaloux des nouveaux bon-

! « heurs que le survivant pourrait encore trouver sans lui. a Ne meurs pas avant moi ; je ne veux pas être mis à « pareille épreuve : et d'ailleurs, sans toi, quel bonheur « me resterait-il à espérer? Mais venons au fait. Pourquoi « Ménandre écrit-il à Glycère, que les fêtes de Gérés re- « tiennent à Athènes? Pourquoi lui écrit-il du Pirée, où il « est tout languissant de ses faiblesses accoutumées , « que, toi, tu connais bien, et qui lui font la réputation « d'homme mol et débauché auprès de ceux qui ne l'ai- « ment pas? Pourquoi? Le voici. J'ai reçu une lettre de « Ptolémée, le roi d'Egypte. Il me prie sur tous les tons,

divinités invoquées, et encore est-ce pour introduire, dans le serment de Ménandre, le nom des déesses mêmes dont la fête retient Glycère à Athènes {vid. infrà). Un auteur si soigneux des détails et habile à manier des nuances si légères mérite bien quelque attention:.

Tu MENANDRE

a et, d'une façon vraiment royale, me promettant, comme « on dit , toutes les richesses de la terre * , il m'invite « avec Philémon. Car j'ai appris qu'il y avait une lettre « apportée pour Philémon, et il m'en a écrit lui-même. « Ptolémée lui adresse des prières moins pressantes et lui « rend des hommages moins éclatants qu'à moi, tels que « doivent être les hommages rendus à un homme qui n'est « pas Ménandre 2. D'ailleurs, qu'il réfléchisse et qu'il décide « pour son compte; je n'attendrai pas ses conseils. Mais « toi, Glycère, tu as toujours été et tu vas être encore « mon oracle, mon sénat de l'aréopage et mon tribunal « des Héliaques , tout , par Minerve , oui , tout au « monde. Je te fais donc passer la lettre du roi, pour « ne pas te donner l'ennui de lire deux fois les mêmes « choses écrites de sa main et écrites de la mienne. Et je « veux encore que tu saches ce que je compte lui répon- « dre. Quant à m'embarquer et à partir pour ce royaume « d'Egypte si lointain et séparé de nous par tant d'obsta- « clés, j'en atteste les douze dieux, je n'y songe pas. Bien

t Ici encore, on croit reconnaître dans le texte un vers iambique, i que M. Meineke propose de restituer ainsi :

et dont il rapproche ce passage de Térence [Phormion, I, 2, 17} :

is senemper episiolas Peîlexit, modo non montes auri pollicens.

(Meineke, Men. et Phil. Reliq., Ed. maj., p. 343.)

a Ce trait d'orgueil satisfait ne s'accorde-t-il pas bien avec le caractère de Ménandre, tel que le révèle son mot à Philémon, cité plus haut (page 66)?

A GLYCERE. 71

« plus : quand même l'Egypte serait clans l'île d'Égine,

« et ce n'est pas bien loin de nous, il ne me viendrait pas

I « même alors à l'esprit de déserter ta tendresse qui est

: « mon royaume à moi, pour me lancer seul au milieu de

' « la multitude des Égyptiens et dans une foule où, sans

| « toi, je ne verrais qu'un désert1. Je trouve plus de plaisir

c( et moins de dangers dans tes bras que dans le palais de

« tous les satrapes et de tous les princes2, où la servilité

« est périlleuse, l'adulation méprisée, la faveur infidèle.

« Quant aux vases de cent formes diverses 8 et à la vais-

I « selle d'or dont les cours raffolent, et dont la patrie est

« là-bas, pour les posséder faut-il renoncer au spectacle

i 'Epr,[xiav uo)uàv8pw7iov, dit le texte. M. de Chateaubriand ne croyait pas sans doute que ces paroles de René : « Inconnu, je me « mêlais à la foule : vaste désert d'hommes! » , ces paroles qui semblaient une innovation au xixe siècle, eussent déjà été imaginées par un écrivain grec du second siècle après J. C.

a Alciphron : "Hgiov ... 'càçaàç Ôepausuco . . . àyxâXaç, r) ràç àîcàvrcov twv aaTpaTOov xai (3aoiXsoov avXà?. — Ménandre (apud Athenaeum, V, sect. 15, p. 189 e.) : aOXàç ôsparceusiv xai (jarpaTCaç.

3 Ta; OyipixXeiou; xaî m xapy/jcria xat toc? ypwtôaç. Les énumérations de vases , de meubles , de richesses diverses sont fréquentes chez les auteurs de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle (par exemple, Antiphane, Xpv<nc, 1.— Alexis, Koviàxriç, — Mein. Fr. corn. gr.f 111, p. 131 et 427), et particulièrement chez Ménandre, observateur et peintre minutieux du luxe, selon le témoignage de Pline {Hist> nat.) xxxvi, 6), (par exemple, 'AXisî'ç, 4. — Mein. Fr. com.gr., IV, p. 74). On a même fait remarquer que Ménandre lui-même avait fait mention de ces vases appelés thériclées , et qu'il avait mis le mot au féminin, tandis que d'autres en faisaient un substantif neutre (Athénée, XI, sect. 43, p. 472 b.). — En tous ces détails encore, Alciphron a été fidèle.

« annuel des libations publiques , aux Lénées , célé- « brées sur nos théâtres , aux exercices du Lycée , et à « la divine Académie ? Je refuse alors, par Bacchus et par « le lierre de Bacchus, dont je préfère la couronne aux « diadèmes de Ptolémée, quand Glycère est sur un des « bancs du théâtre l et nie voit recevoir le prix ! Où donc « verrai-je en Egypte une assemblée publique et un vote « recueilli? Où verrai-je la multitude populaire jouir o ainsi du bonheur de la liberté? où les Thesmothètes au « front ceint d'une guirlande comme dans les bourgs « sacrés de FAttique? Quelle enceinte fermée pour assurer « la tranquillité des juges 2 ? Quelle élection ? Quelles fêtes? « Et le Céramique, et F Agora, et les tribunaux, les beau- « tés de l'Acropole, le culte des Euménides, les mystères, « le voisinage de Salamine, Psyttalie, Marathon, la Grèce « entière ramassée dans Athènes, l'Ionie entière et toutes « les Cyclades, je quitterais tout cela, et Glycère avec tout

i Voir, dans le savant Essai sur V Histoire de la Critique chez les Grecs, par M. Egger, une note sur la question de savoir si les femmes athéniennes assistaient à la représentation des comédies (p. o04)»

2 IIoiov TOpioxoïviarjia ; Bergler, un des commentateurs d'Alciphron, cite un passage de Jul. Pollux (VIII, 123), et donne le sens que nous avons reproduit. M. Meineke veut voir dans les mots d'Alciphron une allusion à la corde teinte de rouge ((xe{uXTW{iivov. cyoïvîov), dont s'armaient des esclaves publics pour forcer les retardataires à se rendre à l'assemblée (Cfr. Aristoph., Acliarn. 22). Mais le sens indiqué par Bergler a pour lui l'autorité de Plularque (II, 847, A) et de Démoslhène (p, 777, 20).

« cela, pour faire voile vers l'Egypte? Pour gagner de l'or, « de l'argent, des richesses! Et qui m'aidera donc à en « jouir, lorsqu'il y aura tant de flots et d'espace entre Gly- « cère et moi? sans elle, mon opulence ne sera-t-elle pas « pauvreté ? Et si je viens à apprendre que, pour l'accor- « der à un autre, elle m'a retiré son adorable amour, « tous mes trésors ne deviendront-ils pas pour moi « comme une cendre froide et sans prix? N'est-il pas vrai « que je mourrai bientôt, emportant avec moi mes doute leurs, et laissant derrière moi mes richesses, héritage « vacant, livrées à des hommes altérés d'injustices et de « crimes ? Ou bien, est-ce donc un si grand bonheur que « de vivre avec Ptolémée, avec les satrapes, avec tous ces « dignitaires aux têtes sonores et vides, dont l'amitié est « si peu sûre, et l'inimitié si dangereuse ? Lorsque Glycère « est un peu courroucée contre moi, il suffit que je la « prenne dans mes bras et que je lui donne un baiser. Si « sa colère est plus lente à passer, je n'ai qu'à resserrer « mon étreinte; si elle est tout à fait fâchée, je me mets à « pleurer; et alors, elle ne peut plus supporter ma trisce tesse, et c'est à son tour de supplier. Mais elle n'a ni « soldats ni gardes : qu'importe? je suis tout pour elle à « moi seul. On dit que c'est un grand et étonnant spec- « tacle que le Nil, le superbe fleuve. Eh ! n'en est-il pas « de même de l'Euphrate? Et de l'Ister qui est si grand? « Et le Thermodon, le Tigre, l'Halys, le Rhin ? S'il me « faut voir tous les fleuves du monde, j'y noierai un à im

« tous les jours de ma vie, loin de la douce présence de « Glycère. Du reste, ce Nil qui est si beau est peuplé de « monstres, et il ne faut pas approcher de ses eaux tourte billonnantes, où tant de terribles animaux se tiennent « en embuscade. Roi Ptolémée! que j'aie le bonheur d'être « toujours couronné du lierre de l'Attique; que j'obtienne « dans le pays de mes pères un tertre vert et un tom- « beau; que je puisse tous les ans près des autels du « théâtre chanter un hymne à Bacchus, accomplir les « rites secrets des mystères, et, à chaque anniversaire des « fêtes scéniques, faire jouer une pièce nouvelle, qui me « donne le rire et la gaîté, les émotions de la lutte et les « angoisses de la crainte, enfin les joies de la victoire1 : « et que pendant ce temps, Philémon jouisse à ma place « de tous les présents de l'Egypte! Philémon n'a pas « une Glycère : peut-être n'était-il pas digne d'un tel bon- « heur. Mais toi, ma douce Glycère, prends ton vol,.

i 11 y a, dans toute cette fin de la lettre de Ménandre, dans cette émotion patriotique a la seule pensée de quitter Athènes, dans ces tendres plaintes sur ce que serait la vie sans Glycère, dans cette dernière apostrophe au roi Ptolémée, il y a là un élan de longue haleine, une façon de mettre vivement devant les yeux ce qu'on voit et ce qu'on imagine, une invention poétique et une ardeur oratoire, qui vont parfaitement au personnage. Ménandre dans ses comédies se montrait orateur, Quintilien l'affirme {Inst. Orat., X, 1), et Alciphron a eu raison de nous le représenter ainsi, avec ce juste tempérament d'enjouement et de familiarité qui convient à toute lettre. Un grammairien noterait aussi, dans ces pages mises sous le nom d'un poète, plus d'une tournure qui n'est pas de la prose : quand il s'écrie que son souhait est d'être toujours couronné du lierre de l'Attique, Mé-

A GLYCK1Œ. 75

c( aussitôt les fêtes de Cérès finies, et viens sur ta mule « me rejoindre. Je n'ai jamais vu fête si longue et pre- « nant si mal son temps. Cependant, sois-nous propice, « bonne Cérès ! »

Alciphron suppose ensuite une réponse de Glycère où sa joie orgueilleuse et tendre est racontée avec tant de vérité que le roman du rhéteur semble la véritable histoire du poëte amoureux. La voici , avec et malgré tout son développement, car nous n'avons pu nous résoudre à omettre ou à mutiler ces pages qui nous avaient tant charmé :

« J'ai lu la lettre du roi d'Egypte, aussitôt que tu me « Tas envoyée. Par Cérès, dont la fête me retient en ce oc moment, je m'en suis réjouie, Ménandre, au point de « n'être pas maîtresse de ma joie, et de la laisser voir, dès « le premier abord, à toutes celles qui étaient alors avec « moi. J'avais là ma mère, ma seconde sœur Euphormion, « et une de mes amies : tu la connais bien; c'est celle qui « a souvent soupe chez toi et en qui tu louais un jour

nandre ne dit pas xi<r<Kp <rcéçe<y8ai, comme s'il était un Platon (République, 398 A) , il emploie l'accusatif, comme Homère et comme Hésiode (Iliade, VI, 485.— Deorum Gen., 382) : Tov 'Arrnwv aie* axécpsoôai xktgov. Tout à l'heure , dans la lettre qu' Alciphron prête à Glycère, on ne retrouvera rien de l'orateur ni du poëte, mais l'enjouement seul et la familiarité.

» Alciphron, Epist.,U, 4.

76 GLYCERE

« certaine fleur d'attieisme qui sent bien son terroir : je « me souviens cependant que tu avais peur de faire son « éloge, si bien qu'il me fallut venir en souriant t'em- « brasser avec plus de chaleur. Et toi, Ménandre, ne t'en « souviens-tu pas? Lors donc qu'elles virent sur mon « visage et dans mes regards cette joie inaccoutumée, w Chère Glycère, » m'ont-elles demandé, « quelle est donc « celte heureuse nouvelle que tu apprends? pourquoi « dans ton cœur et dans tes traits cet entier changement «'que nous voyons tout à coup? Quel bonheur, quels sou- « haits exaucés ont répandu sur toute ta personne ce feu « et cet éclat? » — « C'est que mon Ménandre, » ai-je dit « alors, en élevant et en renforçant ma voix afin qu'elles « m'entendissent toutes, « c'est que mon Ménandre a « reçu une lettre de Ptolémée, le roi d'Egypte, qui l'in- « vite à venir en quelque sorte partager sa royauté. » Et « en disant ces mots , j'agitais avec orgueil la lettre et « le sceau royah « Tu te réjouirais donc d'être abandon- « née?» me dirent-elles. Ce n'était pas cela, Ménandre.,Car a rien — non, pas même quand le bœuf du proverbe vien- « drait me le déclarer— ne me fera croire que Ménandre « voudra ou pourra jamais laisser Glycère, sa Glycère , « à Athènes, pour aller seul en Egypte régner, même au « milieu de tous les biens du monde. Mais dans cette lettre « que tu m'as donnée à lire, le roi montre bien, ce me « semble, qu'il sent combien nous sommes unis, et qu'il « a voulu, en véritable Athénien des bords du Nil, te

« railler doucement en te frappant là où il te soupçonnait « sensible. Je me réjouis de voir que nos amours ont « passé la mer et sont connus jusqu'en Egypte, et que le « roi lui-même en sait assez bien l'histoire pour compren- « dre qu'il essaie l'impossible. Car, enfin, fait-il autre « chose que demander à Athènes tout entière de venir à « lui? Que serait Athènes sans Ménandre? Et surtout que « serait Ménandre sans Glycère? C'est Glycère qui dis- « pose les masques, qui préside à l'habillement, qui se tient « sur le devant du théâtre l, les mains entrelacées et ser- « rées, dans l'attente des applaudissements. Et quand ils « viennent, par Diane, comme je respire plus librement, et « comme j'entoure de mes bras, et comme je presse contre « ma poitrine ta chère tête , le sanctuaire de la comé- « die ! Mais voici, Ménandre, pourquoi je me disais joyeuse « à mes amies étonnées. C'est que Glycère n'est pas seule « à t'aimer : les rois étrangers eux-mêmes sont épris de « toi. Les rumeurs de ta gloire ont traversé les mers et « répandent au loin l'éloge de tes vertus. L'Egypte, le « Nil, les promontoires de Protée, les tours de Pharos,

* Une peinture trouvée à Herculanum semble se rapporter exactement à ce détail. Bœttiger, qui a cru le premier y reconnaître Glycère et Ménandre, l'a décrite en ces termes : « Adsidet ibi in solio « poeta, vultu meditabundo, manu sinistrâ ad mentum sublatâ. E « regione sedet mulier personam senis cotnicï gremio sustinens, volu- « men exigui moduli protendens, sinistro pede scabilîum concrepans » (Prolus II. Quid sit docere fabulam, p. 6). La reproduction de cette peinture se trouve dans le recueil intitulé Antichità d'Ercolano , V, p. 195.

« tout un peuple se lève et appelle Ménandre. Ils veulent « te voir et entendre tes avares, tes amoureux, tes super- « stitieux, tes infidèles, tes pères, tes fils, tes esclaves, « tous les personnages que tu fais vivre et agir sur la « scène. Ils les entendront, mais ils ne te verront pas, à « moins qu'ils ne viennent dans Athènes même, chez « Glycère. Et là, ils seraient témoins de mon bonheur, « ils verraient ce Ménandre qui, par sa gloire, est partout « présent et vit chez tous les peuples, vivre à mes côtés « la nuit et le jour. Cependant si quelque regret te prend « des biens qui t'attendent là-bas, ou du moins de cette « Egypte qui est si belle, de ses pyramides, de ses statues « animées et parlantes, de son labyrinthe fameux , enfin a de tout ce qu'elle possède, curiosités consacrées par les « siècles, ou merveilles créées par les arts, je t'en supplie, « Ménandre, ne refuse pas à cause de moi. Ne t'expose « pas à la haine des Athéniens qui comptent déjà com- « bien de mesures de froment le roi d'Egypte leur enverra « pour l'amour de toi1. Pars, et que tous les dieux veillent

i Bergler a vu dans ces mots une allusion à l'envoi de blé que les Athéniens avaient reçu d'un ancien roi d'Egypte, Psammélichus (Ce fait est rapporté par l'historien Philochorus, apud Schol. Arist. Vesp. 718; ad verba levïoeç çeûyow, lib. IX, fr. 90 ; Fragm. hist. gr. Didot, I, p. 399). Il nous semble évident qu'il y a là bien plutôt une allusion au blé envoyé aux Athéniens par le lieutenant d'Alexandre, Harpalus, en l'honneur et au nom de Glycère elle-même. Cette largesse d'Harpalus avait fait du bruit. Il en était fait mention dans un drame satirique qui fut représenté devant l'armée macédonienne, sur les bords de l'Hydaspe, aux fêtes Dionysiaques. Revenant alors de ses

« sur toi, que la fortune te soit propice, que les vents te « soient favorables, et que Jupiter te donne un ciel serein ! « Pars, je ne te quitterai pas. Ne crois pas que je parle de a te quitter : je ne le pourrais pas, quand même je le vouai drais. Non, mais je laisserai ici ma mère et mes sœurs, « et je m'embarquerai avec toi. Je me connais bien, je suis « de ceux à qui les voyages sur mer réussissent. Je te « soignerai si le mouvement des rames et l'agitation des « flots te font souffrir. Je n'aurai pas besoin du fil fabu- « leux d'Ariane pour te conduire en Egypte, toi que je « regarde, sinon comme Bacchus lui-même, du moins « comme le serviteur et l'interprète de Bacchus. Je ne « serai pas abandonnée sur la terre déserte de Naxos,

lointaines expéditions, Alexandre avait laissé éclater sa colère contre les excès commis par certains de ses lieutenants. Harpalus avait aussitôt levé une armée de 6000 mercenaires, et s'était enfui, espérant un asile de la reconnaissance des Athéniens L'auteur du drame satirique dont nous avons parlé (soit que l'auteur en fût Alexandre lui-même, comme quelques anciens l'ont cru, soit que ce fût le poète Python) raillait tout ensemble les Athéniens. Harpalus et Glycère. Il mettait probablement en scène un Athénien, ou du moins un Grec d'Europe, parlant à un Grec asiatique : « A : Là où pousse le jonc que tu vois est « un étang dont les oiseaux n'osent pas s'approcher : l'édifice qui est « à gauche, c'est le temple fameux d'une courtisane ; Pallides (Harpa- « lus) l'a fait construire, et par là il s'est condamné lui-même à l'exil. « C'est dans ce lieu que des Mages d'Asie, le voyant plongé dans la « douleur, lui persuadèrent qu'ils pourraient rappeler du séjour des « morts l'âme de Py thionice. » (Py thionice, avant Glycère, avait été la maîtresse d'Harpalus, et quand elle mourut il lui prodigua scandaleusement les honneurs funèbres.)— « B: Mais habitant loin d'Athènes, « je voudrais savoir de toi où en sont les affaires du pays etquelle

« entourée par les Ilots, un autre désert. Je ne crains de « toi aucune infidélité à pleurer et à maudire. Loin, bien « loin de nous les Thésées trompeurs et les ingratitudes « cruelles des amants d'autrefois? Pour nous, aucune terre « n'est perfide : PÉgypte vaut pour nous Athènes et le « Pirée. Il n'est pas de pays qui ne soit prêt à recueillir « nos amours sans leur rien enlever. Eussions-nous un m rocher pour seule demeure, je sais bien que notre « tendresse y ferait accourir Vénus elle-même. Aussi « je suis persuadée que tu ne désires aucune richesse, « puisque tu as mis tout ton bonheur dans ta gloire d'écri- « vain et dans mon amour. Mais tu as des parents, mais « tu as une patrie, mais tu as des amis qui ont tous mille « besoins et qui veulent s'enrichir. Je sais bien aussi que

« vie on y mène. — A: Au temps qu'ils se disaient esclaves, ils avaient a bonne table. Aujourd'hui, ils sont au régime des légumes et du « fenouil, avec un peu de froment. — B: On m'a dit pourtant « qu'Harpalus leur avait envoyé du blé par milliers de boisseaux, « autant que jadis Agêne, et que, pour cette libéralité, ils l'avaient « fait citoyen. — A : Ce b!é-là , c'était le prix de Glycère : mais « il leur coûtera plus cher que l'envoi d'une courtisane, car ils le « payeront peut-être de leur ruine. » L'auteur annonçait évidemment les malheurs que s'attirait Athènes par ses complaisances pour Harpalus. Évidemment aussi, c'est à ce fait de la vie de Glycère, et non aux présents de Psarnmélichus, que se rapporte le passage d'Alciphron ; et si ce rapprochement semble justifié, il résout en même temps le doute exprimé par Athénée (XIII, sect. 50, p. 586, b.) sur l'identité de Glycère maîtresse d' Harpalus, et de Glycère fille de Tbalassis , et maîtresse de Ménandre. (Voir, à la fin de ce chapitre, une note sur le texte du fragment de Python que nous avons traduit ici.)

A MKNANDKK. SI

<( tu ne m'accuseras jamais de l'avoir fait aucun tort, petit « ou grand ; c'est l'amour avec ses émotions irréfléchies « qui t'a vaincu d'abord : mais depuis ce temps-là tu m'as « connue, et le jugement que tu as porté sur moi est venu « s'ajouter et prêter une nouvelle force à ces premières « émotions. Voilà surtout ce qui me rassure, Ménandre; « d'une tendresse que le cœur seul aurait dictée , je « craindrais la courte durée : car les sentiments où « le cœur parle seul sont aussi vite épuisés qu'ils son « violents à leur origine : mais lorsque la réflexion n'a « fait que leur venir en aide , c'est chose plus durable. « Les voluptés ne sont pas négligées , car l'habitude est « prise et les mœurs sont faites ; mais aucune inquiétude « ne vient plus- troubler l'amour. A toi de résoudre la « question, Ménandre, puisque c'est toi qui m'as appris « par tes mille leçons à en parler ainsi. Mais bien que de « toi je ne redoute aucun reproche, je crains toutes ces « guêpes1 d'Athènes, qui vont venir bourdonner autour de « moi quand je partirai pour te rejoindre, et qui m'accu- « seront d'avoir détourné de leur ville les faveurs du dieu « Plutus. Aussi, Ménandre, je t'en prie, tarde un peu et « ne réponds pas encore au roi. Pour prendre une décision, « attends que nous ayons revu tes amis, Épicure et Théo-

i Allusion aux Guêpes d'Aristophane, où le chœur, sous la forme de ces insectes, représentait les Athéniens : « Quand on nous irrite, » disaient-ils , « aucun animal n'a la colère plus prompte ni plus « fâcheuse que nous. • (Aristoph., les Guêpes, 1105.)

c< pliraste. Peut-être jugeront-ils de cette affaire autrece ment que toi. Mais avant tout faisons des sacrifices aux « dieux, et demandons aux entrailles des victimes s'il vaut « mieux pour nous aller en Egypte ou rester ici. Envoyons « consulter l'oracle de Delphes : Apollon est le père des « Athéniens. Alors nous aurons la volonté des dieux pour « excuse de notre départ ou de notre refus. Je ferai mieux. « Je connais une femme dernièrement arrivée de Phrygie, « habile dans la science des devins; pour lire dans l'ave- « nir il lui suffit de quelques branches de genêt ; elle sait « même évoquer les Dieux Mânes pendant la nuit ! « Je ne « vous demande pas de croire à mes paroles, » a-t-elle « coutume de dire : « croyez seulement vos propres « yeux. » Je l'enverrai chercher, car il faut d'abord, d'ace près ses prescriptions, qu'elle se purifie selon les rites, « qu'elle prépare des fruits de Syrie, des animaux pour « les sacrifices, de l'encens mâle, des gâteaux destinés à

« Phébé et des feuilles de plantes sauvages. Je pense que « tu es déjà décidé à quitter le Pirée pour .venir ici; si je « me suis trompée, dis-moi positivement combien de « temps encore il te sera impossible de venir voir Glycère ; « et moi je cours te rejoindre en prenant soin d'avoir ma « Phrygienne toute prête. Mais peut-être as-tu déjà com- « mencé à songer par toi-même comme quoi il se pource rait bien faire que le Pirée et ton petit domaine et Muni- « chie vinssent à s'effacer peu à peu de ta mémoire. Quant « à moi , je puis faire ce que je voudrai , mais , toi , tu

A MÉNANDRE. H'.i

« n'es pas libre, tant notre union est étroite et entière! « Quand même tous les rois t'écriraient à la fois, à moi « seule j'ai sur toi un pouvoir plus royal qu'eux tous; « j'ai en toi un amant pieux, et fidèle au souvenir sacré « des serments. Hâte-toi donc, ô mes chères amours, de « revenir à Athènes : il faut, si tu as changé d'avis sur le « voyage en Egypte, que tu puisses monter brillamment « celles de tes comédies qui te sembleront les mieux « faites pour plaire au roi d'Egypte et à son Bacchus, qui « là-bas, tu le sais, n'est pas un dieu démocratique. N'ou- « blie ni YHomme détesté, ni Thrasyléon, ni Thdis, ni « les Arbitres, ni le Sicyonien, ni la Femme battue. Que « je suis téméraire et présomptueuse de vouloir juger et « trier ainsi les pièces de Ménandre, moi qui ne suis « qu'une simple mortelle 1 ! Mais j'ai mon amour pour « science, et il s'entend même aux délicatesses de ton « art. Car tu m'as appris qu'une femme, pour peu qu'elle

i Ainsi Mlle de Lespinasse s'intéressait passionnément à la gloire de M. de Guiberl, osait le conseiller, et se repentait aussitôt de sa hardiesse, mais avec plus de raisons et avec plus de chagrin que Glycère , car elle se savait moins écoutée : « Mon ami, » écrivaitelle, « je vous impose le plaisir de lire, de relire tous les matins une « scène de cette musique divine » (c'est des vers de Racine qu'elle parle), « et puis vous vous promènerez, vous ferez des vers.... Mais « de quoi nfavisé-je? de conseiller, qui? un homme qui a un grand « mépris pour mon goût, qui me croit assez bête, qui ne m'a jamais « vue en mesure sur rien, et qui, en me jugeant ainsi, pourrait bien « n'être qu'en mesure, et marquer autant de justesse que de justice. « Adieu, mon ami. Si vous m'aimiez, je ne serais pas si modeste... » (Lettre XLVII.)

(( soit bien douée, doit s'instruire promptement de ce que « savent ses amants1. De par Diane, je rougirais de me « montrer indigne de toi en ne m'instruisant pas vite. « Surtout, Ménandre, je te prie, prépare-toi à faire jouer « cette comédie où tu m'as mise en scène : ainsi, quand « même je ne ferais pas le voyage avec toi, je pourrais « encore passer d'une autre manière en Egypte et jusque (( chez le roi Ptolémée, qui comprendra mieux alors quelle

i Bergler avait cru reconnaître encore ici un vers iambique, EOcpurj? yuvrj Tay^co; 7tap' spamcov p.av6àvei, en admettant une contraction poétique d'svcpuYj;. M. Boissonnade, et ce nom dit tout, repousse la conjecture de Bergler (Annotationes in Philostrati EpistoL, 68, 17, p. 180). Mais qu'on puisse ou non restituer le vers, il n'en est pas moins évident qu'en écrivant ces motsAlciphron songeait à quelque passage deMénandre, et en même temps au caractère connu de Glycère. Elle était, en effet, au nombre des courtisanes spirituelles et fières de leur esprit « qui aimaient « l'instruction et qui donnaient à l'étude une partie de leur « temps: ce qui les rendait hardies et promptes à la réplique, » dit Athénée (XIII, sect. 46, p. 584 a.). Les bons mots de Sophie Arnould n'eurent pas plus de vogue à Paris que les saillies de Gnathœna à Athènes. Glycère, elle aussi, avait, en ce genre de vivacités, sa part de renommée. Dans un festin, le philosophe Stilpon lui reprochait de corrompre les jeunes gens, et il est croyable qu'il y avait bien quelque danger pour eux dans la compagnie de la molle épicurienne qui avait dit : « L'âge où les jeunes hommes sont beaux, € c'est tant qu'ils ressemblent à des femmes.» (Athénée, XIII, sect. 84, p. 605 d.) Mais Stilpon lui-même était ami du vin et des voluptés. Cicéron dit, il est vrai, que ce philosophe était arrivé à vaincre entièrement ces vices, naturels en lui : toutefois, soit que le festin dont parle Athénée ait eu lieu avant cette conversion, soit que la victoire ait été moins complète que Cicéron ne le veut croire (De Fato, V), Glycère répondit malignement, en accusant son accusateur : « Nous

A MKNA.NDRE. *3

« puissance a cet amour dont tu veux emporter avec toi

« les témoignages écrits, quand tu as laissé tes amours

« eux-mêmes à Athènes. Mais non, tu ne les laisseras pas

« derrière toi. Je vais me faire initier à Part de tenir un

« gouvernail et de diriger un vaisseau, afin que mes

« propres mains te conduisent sain et sauf au terme du

« voyage, si le voyage est décidé. Fassent les dieux que

« sommes donc coupables du même crime, Slilpon? car on dil que, « toi aussi, tu corromps ceux qui te tombent entre les mains, en « leur débitant mille sophismes amoureux et dangereux. Et que « fais-je de plus? Tu vois bien que, s'il s'agit de ruiner et de gâter « les gens, c'est tout un que l'intimité d'un philosophe et celle « d'une courtisane. » (Athénée, XIII, sect. 46, p. 584 a ) Glycère eut même l'honneur de tenir sa place dans le poëme où Machon avait recueilli et rédigé en vers iambiques les bons mots des courtisanes athéniennes : « Elle avait reçu d'un amant un manteau de c^Gorinthe, neuf, et d'une étoffe légère. Elle l'envoya chez le fou- « Ion. A quelque temps de là, pensant qu'il devait être prêt, elle « ordonna à sa servante de porter à l'ouvrier le prix de son travail « et de rapporter le manteau. — Je te le rendrai, répondit le foulon « à la messagère, si tu vas me chercher de l'huile pour trois quarts « d'obole, car j'en manque, et c'est ce qui m'arrête. — Hélas! s'écria « Glycère, quand sa servante lui apprit cette nouvelle : malheureuse « que je suis ! Voilà que cet homme prend mon manteau pour un « poisson, et il veut le faire frire! » (Machon, apud Atlien., XIII, sect. 4o, p. 582, d, e.) A la vérité, cette anecdote est sous le nom de rXuxspiov, et non de rXvxépa, et notre index d'Athénée conclut de là l'existence de deux courtisanes distinctes. Mais ce diminutif était nécessaire à Machon pour la mesure de son iambe; et d'ailleurs nous ne voyons aucune Glycerium mentionnée, si ce n'est la maîtresse même de Ménandre, qui est ainsi appelée de ce petit nom plus tendre, à la fin de la première des lettres d'Alciphron que nous avons traduites, et dans la 68e lettre de Philostrale (xo MsvàvSpou rXwcéptov).

Page 1