DES LETTRES D'ALCIPHRON
français , et à renouveler par un jeu de la philologie , seul artifice qu'on n'y ait pas encore employé, une trentecinquième copie de Manon Lescaut1. Mais les lettres que nous venons de traduire sont à l'abri de ces soupçons et de ces reproches : elles ne s'élèvent pas à un ton de passion qui puisse les faire révoquer en doute : elles demeurent dans un moyen terme de tendresse et de douce gaîté, qui les rend \raisemblables; l'émotion même y est spirituelle, et évite ainsi d'être romanesque; et pour voiler un peu, dans l'intimité qu'il a voulu peindre, la recherche vulgaire du plaisir, Alciphron a choisi les plus heureuses nuances : il a surtout mis en jeu l'habitude de ne se pas quitter, les souvenirs de la vie en commun, l'agrément éprouvé des caractères et de l'esprit venant raviver et pro-
1 II ne faut pas croire, cependant, que cette hardiesse de relever par la sincérité de l'amour une femme déchue soit uniquement moderne et n'ait jamais approché l'esprit d'un Grec. Rien de pareil dans les lettres de Ménandre et de Glycère : mais il est d'autres lettres où Alciphron effleure cet écueil qui attire aujourd'hui tant d'imaginations. Nous aurons tout à l'heure à en traduire une, sous le nom de Glycère elle-même, où il est dit à une certaine Bacchis : « Je sais bien que ton cœur est plus vertueux que notre genre de « vie. » (Alciphr., Epist. , I, 29.) En un autre endroit Mégara reproche à Bacchis d'être devenue sage et de vivre dans la retraite avec son amant Ménéclidès (Aie, Epist., \, 39); et Ménéclidès, quand Bacchis est morte, s'écrie qu'elle était par ses vertus « l'apologie vivante des courtisanes. » (Aie, Epist., I, 38.) Les termes sont nets. Mais voyez combien les circonstances expliquent et atténuent, dans Alciphron, ce paradoxe dont maintenant on nous fait un système et pour ainsi dire tout un évangile apocryphe. Ici Glycère loue Bacchis de sa vertu? Oui, mais avec prière de ne lui point enlever Ménandre: