ANECDOTE
longer le premier attrait, la part prise par Glycère dans les travaux de Ménandre, le poëte trouvant chez sa maîtresse une intelligence ouverte et de la causerie toute prête, en un mot, l'amitié qui donne à tout amour une sorte de décence. On pourrait avec succès soumettre ces quelques pages à une épreuve qui nous semble décisive : effaçons les noms, oublions Glycère courtisane et Ménandre Épicurien, supposons entre ceux qui s'écrivent un lien moins fragile et plus sacré : nous n'aurons rien à changer dans le ton, presque rien même dans les détails, pour que ces lettres ne soient plus que les témoignages spirituels d'une union charmante. En leur donnant cette fine couleur de tendresse, Alciphron ne faisait pas un anachronisme ; c'était une allusion de plus : car nous retrouverons
l'éloge semble mêlé de quelque défiance, et est trop habile pour n'être pas suspect. La, Mégara parle encore de la vertu de Bacchis? mais elle la lui reproche : elle se pose elle-même en effrontée (rijxeï; Se xai 7u6pvai xal ày.6Xa(rrot), et ce qu'elle appelle sagesse mérite peu de crédit. Là enfin, c'est un amant qui pleure sa maîtresse : or, la douleur exagère aisément ; et d'ailleurs son amour-propre, autant que son amour, le pousse à croire que, si elle eût encore vécu, Bacchis lui eût gardé toute sa vie celte même fidélité, dont un tombeau lui répond désormais. Ici, la politique d'une femme jalouse : c'est la lettre de Glycère; là, le témoignage ironique d'une débauchée : c'est la lettre de Mégara ; là, le lyrisme crédule d'un amant désolé et peut-être fat : c'est la lettre de Ménéclidès. Voilà, au fond et en résumé, ce que nous trouvons dans ces curieux passages d'Alciphron. Mais nulle part une Bacchis qui se croie en droit d'affirmer elle-même la théorie de l'amour tenant lieu de vertu, et de l'entraînement purifiant la vénalité : c'est ce qu'on a inventé plus récemment.
SUR MÉNANDRE. 8<i
par la suite, non plus dans les récits authentiques ou fictifs de la vie de Ménandre, mais dans ses propres comédies, l'amour bien mieux compris que par ses prédécesseurs, ne ressemblant plus ni à ce ministre irrésistible de la fatalité qui s'appelait l'amour dans les tragédies, ni à ce fils capricieux du tumulte des sens qui règne seul dans les comédies d'Aristophane.
Athénée raconte, sur les relations de Ménandre et de Glycère, une petite anecdote jusqu'ici négligée et bien simple en effet, mais dont la simplicité même est le charme à nos yeux. Un jour, Ménandre, souffrant et d'humeur chagrine , entrait chez Glycère : elle lui présenta du lait qu'elle lui conseilla de boire. « Je n'en veux pas, » répondit-il, à cause de cette peau ridée qui se forme sur le lait bouilli. « Souffle, » lui dit Glycère, « et prends le dessous1. » Rien de plus. Où donc est l'anecdote? où sont l'action saillante et le mot piquant? Les chercher seulement serait se tromper déjà; car, si cette historiette a du prix, c'est parce qu'elle n'a pas de sel. Les anecdotes ont un défaut, elles sont presque tou-
1 Athénée, XIII, sect. 49, p. 585, c. Nous avons cherché à faire sentir dans notre traduction même le caractère de ce petit récit, et au risque de quelque vulgarité nous avons rendu littéralement ces mots du texte : 'Arcocpuaa, xài t(5 xàrw j(pt5, par : « Souffle, et prends « le dessous. » Un de nos amis, professeur de troisième, nous affirme que, s'il avait dicté ce passage d'Athénée à ses élèves comme version grecque , il aurait accusé d'une élégance maladroite, et presque d'un contre-sens , celui qui se serait ingénié à mettre : « Chasse l'écume, et bois le lait qu'elle te cache. »