ET DES ANCIENS
siècle on de mille pas rapetisse et décolore, un passé de dix siècles et un éloignement de dix lieues grandissent et entourent, d'une vapeur lumineuse qui leur sied, les montagnes et les nations. Aussi, pour beaucoup de modernes encore, FOlympe et ses habitants ne sont pas la seule mythologie : iUhènes et Rome, leurs écrivains et leurs guerriers n'apparaissent aussi à bien des regards que sous un jour fabuleux, comme ayant possédé et emporté le secret d'une grâce surnaturelle et d'une désespérante grandeur. C'est un privilège des morts, et le prestige du génie venant s'y joindre, on a de la peine à distinguer, chez les anciens, sous ce double voile qui les embellit, les traits ordinaires de l'humanité vivante et faible : on se laisse aller à ne voir en eux que la vertu toujours épique, l'esprit continuellement en éveil, et le vice presque idéal. Léonidas ne vaut-il pas Achille? Et cet Alcibiade infatigable, souple et charmant, n'est-on pas tenté de le prendre pour une sorte de Don Juan grec, qui aurait pu inspirer Byron et Mozart? Sans tomber dans l'excès contraire, sans se rallier à une école de critique envieuse et mesquine qui voit tout en raccourci parce qu'elle voit tout d'en bas, on devrait, dans l'intérêt de la vérité psychologique et de l'histoire, s'habituer chaque jour davantage à regarder de près, face à face, et pour ainsi dire dans le tête-à-tête, les hommes de tous les temps. Quelques faits, comme l'anecdote sur Glycère et sur Ménandre, que nous venons d'emprunter à Athénée,
nous y habitueraient bientôt. La scène se passe au coin du feu : celui qui entre n'est pas le poëte applaudi ni l'Épicurien élégant,, mais seulement et modestement Ménandre, un peu indisposé et un peu boudeur. Et quelle Glycère nouvelle ! Sa statue est en Syrie; Harpalus Ta accoutumée aux splendeurs désordonnées de l'orgie et aux adorations de la cour de Tarse : mais ici la belle Glycère est ménagère et garde-malade : ses mille séductions ont fait place au soin tout domestique d'une amante inquiète. Nous ne nous étonnerons plus désormais de Charlotte ravissant le cœur de Werther pendant qu'elle coupe du pain pour ses petits frères : Glycère daignait bien présenter du lait à Ménandre1, et le pressait de ne pas écouter une répu-
1 Chez les Grecs d'Homère, un tel détail ne serait point frappant: il ne serait, pour la reine Pénélope elle-même, qu'un trait entre mille de sa vie familière et laborieuse. Mais chez les Athéniens, sous les successeurs d'Alexandre, et dans la vie d'une courtisane, cela fait contraste. Nous trouvons, dans la correspondance de Mlle de Lespinasse avec M. de Guibert, deux lettres qui vont aussi à notre propos (la XLIVe et la XLVe), en nous ouvrant une échappée à travers un des drames les plus douloureux de la passion moderne, comme l'anecdote d'Athénée en ouvre une à travers les traditions d'élégance poétique et voluptueuse qui enveloppent toujours les amours grecques. Il faut extraire quelques passages : « Je suis déso- « lée : ce n'est pas de ce que vous êtes enrhumé, mais de ce que « vous ferez si bien que ce rhume deviendra une maladie : vous « devriez garder votre lit tout le jour, et vous vous proposez déjà « de sortir! En grâce, mon ami, buvez, soyez tout à fait dans votre « lit, sans y lire ni écrire. Je me reproche le mot que vous m'avez « écrit; et avant que vous ayez écrit, répondu et répliqué à toutes a ces dames, vous ne serez pas un moment en repos.... « Notez le