GLYCÈRE ET PHILÉMON
« plus vertueux que notre genre de vie), mais c'est lui qui « me fait peur. 11 est d'une promptitude étrange à devenir « amoureux, et d'ailleurs quelle austérité résisterait à « Bacchis? Aussi je ne puis prendre sur moi de me perce suader que les jeux Isthmiques aient dans sa décision « une aussi grande part que le désir de te voir. Peut-être « m'accuseras-tu d'être soupçonneuse. J'aime, ce sont les « jalousies d'une maîtresse éprise, ma chère Bacchis, « pardonne-moi. A mes yeux, perdre un amant tel que « Ménandre ne serait pas un médiocre malheur. S'il surce venait une querelle entre lui et moi, j'aurais bientôt à « entendre un Chrêmes ou un Phidyle m'attaquer amère- « ment en plein théâtre. S'il me revient au contraire tel « qu'il est parti , je te serai mille fois reconnaissante. « Adieu. 1 »
i Ces lettres, ces aimables lettres d'Alciphron ont pour elles un beau suffrage, celui du célèbre poète allemand Wieland. 11 les a louées d'une façon bien flatteuse, et mieux qu'en connaisseur, tout à fait en poêle : il les a imitées. Dans une courte préface, il indique lui-même son modèle, et dit que la lettre de Glycère à Ménandre est un petit chef-d'œuvre. Mais en imitant il ne s'est pas borné à répéter avec quelques variations le thème qu'Alciphron lui fournit : il a fait tout un roman, aussi par lettres, qui commence avant que Ménandre soit amoureux de Glycère, et qui finit seulement lorsqu'il n'est plus question d'amour entre eux. Dans toutes les nuances successives qu'admet ce cadre élargi, l'esprit, la délicatesse, la grâce abondent. 11 y a des personnages de second plan heureusement dessinés, d'une pointe légère et parfois doucement comique : ce qui sied à merveille. Mais quoi? Wieland est un moderne : il faut bien que cela se voie. Aussi a-t-il mêlé, à des pages parfaitement écrites dans la manière
La querelle survint. Selon Athénée , Philémon ne se
d'AIcipbron, d'autres pages qui font disparate: entre autres, une lettre (la dixième) toute raisonneuse, et en même temps sentimentale, contre le mariage et en faveur de l'amour libre. Il a trouvé que Ménandre disant à Philémon : « Ne rougis-tu pas de tes victoires? » manquait aux usages polis; et ce trait de fierté franche, si grec, si réellement humain, il l'a faussé en le mettant dans la bouche de Glycère, où ce n'est plus qu'un reproche sans force ; et puis encore il l'a retourné, et il en a fait, dans la bouche de Philémon, un aveu d'une modestie un peu trop romanesque. Relevons aussi une erreur de fait : Wieland a fait une seule et même personne de la maîtresse de Ménandre et d'une autre Glycère, une jeune Sicyonienne, habile à enlacer et à combiner les fleurs, que son compatriote Pausias avait peinte tenant une guirlande. Charmante conjecture, qui prête à la fiction. Imaginez ce poêle, ces fleurs, ces amours! Vous avez des madrigaux à copier dans l'Anthologie. Il ne s'agit que de changer un nom, et voici la première déclaration de Ménandre toute trouvée : « Depuis le jour où Glycère, en se jouant et en se cachant, m'a jeté « ses propres guirlandes pendant que je buvais, un feu mortel me « consume; ces guirlandes, je crois, ont quelque chose de la magie « inventée par Médée pour brûler la fille de Créon. » {Anthologie de Jacobs, IV, p. 47.) Et d'autres détails qu'il n'est pas besoin d'imaginer : le portrait de Glycère resté fameux (Pline, Hist. nat-, XXXV, 11); Lucullus en achetant pour plus de 9,000 francs une simple copie; la beauté de Glycère immortelle ainsi, et venant se faire admirer à Rome, comme fidèle à suivre Ménandre et sa fortune. Cela séduit à première vue. Mais Athénée qui a tant parlé de Ménandre et de Glycère, et qui a même eu sur celle-ci et sur son origine des scrupules d'érudit, n'a pas parlé seulement de Pausias, ni de la bouquetière sicyonienne. — Mais Pausias était contemporain d'Apelle, c'està-dire célèbre déjà avant la mort de Philippe de Macédoine, vers 340 av. J. C, et il avait aimé Glycère étant tout jeune encore, c'est-àdire avant la naissance même de Ménandre.— Mais ces offres de Ptolémée, qui font le sujet des lettres d'Alciphron, on ne saurait les rapporter au commencement des travaux du poète : selon toute probabilité, il en faut chercher la date vers le temps on Démétrius de
KT DÉMÉTRIUS DE PHALÈRE. y?
contentait pas de disputer à Ménandre le sceptre comique et le lierre de Bacchus : ils étaient aussi rivaux en amour 1 ; dans une de ses pièces, Philémon loua Glycère de sa vertu. Ménandre vit sans doute dans cet éloge une ironie ou une bravade, et il répondit aussi dans une comédie : « 11 n'est pas de femme vertueuse. » Avait-il à se venger de Glycère? On le croirait d'après l'anecdote d'Athénée 2. Mais ne lui avait-il pas donné déjà le droit d'être jalouse ? Alciphron le ferait supposer. Et qui donc si ce n'est Ménandre aurait mis dans la bouche d'un personnage comique ces tendres paroles : « 0 couche trois fois chère!.... ô lampe heureuse ! Bacchis t'appelle sa déesse, et, si Bacchis le veut,
Phalère, réfugié en Egypte, ce même Démétrius qui avait vu Ménandre grandir en génie et qui l'avait eu pour ami, excitait Ptolémée à se faire le protecteur des lettres et lui servait sur ce point de conseiller. Nous sommes forcés par là de descendre jusqu'à l'année 306 avant J. C; de sorte qu'à supputer les temps, même sans rigueur et presque galamment, on trouverait que la jolie Glycère d" Alciphron, celle qui écrit et reçoit des lettres si tendres, aurait quelque soixante ans, comme la comtesse des Plaideurs, et ce n'est le bel âge que pour plaider. Vraiment, la conjecture deWieland perd tout son charme ; ou plutôt, elle reste charmante là où nous l'avons trouvée: mais il faut choisir entre la Glycère de Wieland et celle d' Alciphron. Nous avons traduit le roman grec : le roman allemand a été traduit aussi et publié à Paris, en 1806, sous le titre de « Ménandre et Glycère, ou la bouquetière d'Athènes, » par J. G. J. G.
i Athénée, X11I, sect. 66, p. 594, d.
2 Philostrate nous semble aussi compromettre un peu Glycère par le genre d'éloges qu'il lui donne (lettre 68) : et si elle se laissait souvent courtiser, comme dans ce festiu où elle finit par donner de la jalousie à Léontium (Athénée, XIII, sect. 49, p. 585, d.), Ménandre, de son côté, dut souvent être inquiet.
tu es la première de toutes les divinités l. » Un amant seul peut parler ainsi : ainsi parlait André Chénier :
Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour,. Sur le marbre posée, ô toi, qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses.
Mais André Chénier peut nous fournir plus qu'une citation. Seul peut-être entre les écrivains modernes, il a chanté et il nous fait comprendre la sensualité élégante de certains Grecs, ce singulier mélange de mollesse et d'ardeur, ces alternatives d'entraînement impérieux et d'oubli facile, cet amour sans pureté mais sans grossièreté qu'un élan du Gœur et quelques soupirs attendris élèvent parfois au-dessus de lui-même, et qui semble moins un penchant brutal vers le plaisir que le culte, mal compris, mais encore poétique, de la beauté. Une centaine de vers choisis parmi ceux où André Chénier décrit sa propre vie seraient le meilleur commentaire et le tableau le plus vrai de la vie de Ménandre telle que nous la connaissons.
Vainement il se retirait dans un cercle soigneusement fermé de travaux assidus et d'amitiés diverses : Ménandre ne put échapper ni aux regards d'un vainqueur, ni aux contre-coups d'une révolution. « Démétrius de Phalère, » dit Phèdre 2, « s'empara illégalement d'Athènes et du pou-
i Mein., Fr. corn, gr.y IV, 671, fr. ccxcm.
* Phèdre, VI, i.
Sous ce même titre, Démétrius et Ménandre, nous trouvons dap*