ET DEMETRIUS POLIORCÈTE
l'usurpateur1. Mais quand celui-ci eut été renversé et remplacé par Démétrius Poliorcète, les sycophantes d'alors, dont les paroles n'étaient qu'un vœ victis éternel, dénoncèrent au nouveau tyran le favori du tyran, son prédécesseur; et on allait mettre Ménandre en jugement lorsqu'un parent du vainqueur lui-même, nommé Télesphore, intercéda pour le grand écrivain, et réussit à le soustraire à un tribunal qui n'aurait eu, pour l'absoudre, ni assez de liberté, ni assez d'audace à défaut de liberté2.
Ménandre, rendu à la poésie, était alors dans toute la force de son âge, et dans la maturité de son talent. Il aurait pu longtemps encore enrichir le théâtre de ses œuvres, et porter enfin l'art de la comédie nouvelle à sa plus haute perfection. Mais à cinquante-deux ans, un jour qu'il nageait dans le port du Pirée, auprès duquel il avait un petit domaine, il se noya, dit-on3; et les Athéniens lui élevèrent un tombeau, qui existait encore du temps de Pausanias, au bord de la route qui conduisait
i Peut-être Ménandre et Démétrius de Phalère, qui étaient presque du même âge (Démétrius était né en 3-45, Ménandre "en 342 av. J. G.), s'étaient-ils rencontrés et connus dans leur jeunesse chez Théophraste, dont on sait qu'ils furent tous deux disciples. (Diogène Laërce, liv. V, chap. h, sect. 4, § 36, et liv. V, chap. v, sect. 1 , § 75.)
2 Diogène Laërce, V, p. 354.— Suidas, vol. II, p. 492.
3 Menander comicus Atheniensis, dùm in Pirœo nataret, submer&m est : de quo nobilissimœ à Grœcis editœ tradunlur elegiœ, et à Callimacho epigramma (Vêtus In terpres ad Ovid. Ibid., 593).— Sur le domaine de Ménandre, près du Pirée, Alciphr. Epiât., II, 4.
102 TOMBEAU DE MENANDRE.
du Pirée à Athènes et non loin du cénotaphe d'Euripide1, i Pausanias, I, 6.
[ NOTE.— Nous avons traduit, p. 80, dans la note, un curieux fragment du drame satyrique sur Harpalus, représenté devant l'armée d'Alexandre sur les bords de l'Hydaspe. Malheureusement, le texte en est très-corrompu, les deux premiers vers surtout, et pour les traduire, il faut les restituer. Les voici, tels qu'Athénée les donne (XIII, sect. 68, p. 595, e. ) :
"Eauv S',o7i:ou [xàv ô xàXajxoç Tzé^\>x ' 86e, èçsTwix1 àopvov oû£ àptorspàç ô'ôôe x. t. X.
Mais ècpéxwjxa ne peut donner aucun sens. Casaubon a proposé de lire : àÉTtofJt,' âopvov, ce qui pourrait signifier : « un toit si haut que les oiseaux n'y peuvent atteindre. » Peut-être y trouverait-on un autre sens, aussi plausible, en remontant à l'étymologie d'àèTO)U,a : ce mot vient d'àexoç, aigle, et, dans le langage de l'architecture, désignait d'abord seulement la surface plane d'un fronton triangulaire, surface singulièrement propice aux sculptures, et décorée, dans les temples primitifs de Jupiter, de l'aigle, symbole du dieu (Pindare, Olymp., XIII, 29, et schol. ad loc). Les vers que nous examinons ne feraient-ils pas allusion à ce fait, et si on admet la conjecture de Casaubon, ne faudrait-il pas voir, dans cet hémistiche : àsitou,' àopvov, comme un jeu de mots étymologique, intraduisible en français, mais dont le sens serait : « un fronton sans l'aigle accoutumée? » Si l'une et l'autre de ces explications semblaient tirées de trop loin et trop laborieuses, il faudrait recourir à la conjecture de M. Egger que nous avons consulté et qui fait, de son érudition si vaste, le plus libéral et le plus obligeant usage : il propose de remplacer àopvov par ôeivov, correction qui semble monstrueuse, mais qui peut se justifier par la paléographie, nous dit notre savant maître, et qui ramènerait, avec une moins forte hyperbole, au premier sens de * haute toiture. » Une difficulté reste, qui nous semble importante : comment croire que, pour indiquer l'édifice qu'un fronton domine, le personnage qui explique la mise en scène commence par indiquer le coin du sol où tremble un roseau chétif ? Il ne serait pas plus contraire au bon sens de dire : « Vois-tu cet éléphant qui est près de cette mouche ? >•> M. Egger a supposé que xàXajxoç pourrait bien être pàXavoç, dans le sens de chêne. Cela est bien plus naturel, mais il nous a semblé que ce n'était pas encore entièrement satisfaisant, et que, dans le petit paysage ici décrit, l'édifice devait effacer l'arbre. Une dernière conjecture nous est venue à l'esprit, et puisque nous avons traduit comme si elle méritait d'être adoptée, il faut bien la donner ici, quitte à nous repentir de notre présomption. Nous avons trouvé dans Sophocle (fragment 840) àopvoç Xiu.vy), « marais qui fait fuir les oiseaux, » d'où le nom de l'Averne (Aristote, Mirab., 102, 1; Virgile, JEn., VI, 242).— Qu'un marais soit désigné par un roseau, c'est tout simple. Il ne s'agit donc plus que de corriger rè<péTiou.a d'Athénée : nous proposons de lire ainsi :
"Ecriv ô'jÔtou (xèv à xàXtfjAo; Ttéçvy/ ôôe,
êcpuSpeuu,' àopvov x. x. X.
6'^uôpeuu.a, nous l'avouons, n'est donné par aucun dictionnaire. Mais éçuSp&uw existe, et du verbe simple ùSpeuto, les Grecs avaient tiré û'ôpeuu.a, qui mène très-facilement au mot et au sens dont nous avons besoin.]