DES SUJETS DU DRAME
suivant la marche lente de leurs changements, et sans perdre de vue les influences, lentes elles-mêmes et progressives, qui en ont conseillé Fessai ou décidé le succès.
Le premier caractère, et le plus général, qui distingue de toutes les autres comédies celles que les Grecs euxmêmes comprirent, dès Aristote* l, sous le nom de comédie ancienne, nous le trouvons dans le but poursuivi et dans les sujets choisis par les écrivains. Les sujets sont d'un intérêt à la fois public et local : le but est pratique, et pratique dans le présent. S' adressant à un peuple qui est maître absolu de ses propres destinées, ils emploient le ridicule à l'amuser ou à Féclairer sur les erreurs où il tombe et sur les dangers qu'elles lui font courir. Leur seule pensée est d'agir sur leurs concitoyens; restreignons encore : sur leurs contemporains. Ils ne songent ni au reste des hommes, ni aux siècles qui suivront. Ils ne s'efforcent pas de tracer des peintures générales de l'humanité, et de lui léguer des conseils et des plaisirs qui gardent toujours et partout leur sens et leur à-propos. Ce sont des citoyens qui agissent, des pamphlétaires qui combattent ; et dans cet espace limité des affaires de leur seule patrie et des travers de leur propre temps , ils ont toute liberté et n'épargnent rien. Leur scène comique est, pour ainsi dire, de plain-pied avec la place publique : guerres projetées, lois votées, tentatives d'un parti politique, réputations perdues, anecdotes que se renvoient les échos
i Aristot., Eth. Nicom., IV, 8.
de tous les carrefours, puissance d'un orateur favori, mensonges d'un sophiste à la mode, préceptes corrupteurs d'un poëte applaudi, sujets de toute sorte déjà familiers à l'attention populaire, voilà ce qu'ils aiment à mettre en cause et à railler d'une voix haute. Pour comprendre leurs écrits, tantôt il faut relire les historiens, et suivre les phases diverses d'une guerre, ou les mouvements d'une révolution intérieure ; tantôt il faut demander des détails à un scholiaste, et scruter jusqu'au dégoût les mystères scandaleux d'une biographie oubliée. Mais ce qui nous semble obscur dans leurs comédies répondait aux affaires, aux passions, aux malices du moment ; et leur immense auditoire, charmé de les voir si occupés de lui, se laissait malmener par eux, et injurier ou moquer jusque dans ses préférences. Sans doute, ils s'abandonnaient souvent à des préventions odieuses, à des animosités injustes; mais c'était un défaut que le peuple athénien devait voir avec indulgence, car c'était une ressemblance de plus entre ses poètes et lui ; et comment Socrate eût-il par ses vertus mérité l'impunité, dans cette même ville où Aristide avait mérité l'exil par ses vertus ? D'ailleurs si les vengeances personnelles que se permettaient ces poètes étaient surtout rachetées aux yeux de la foule par les divertissements qu'ils lui donnaient, elles doivent être aussi en grande partie rachetées à nos yeux par les services qu'ils rendaient aux intérêts communs, en répandant l'amour de la patrie, la haine des abus, le mépris des hypocrites, et en montrant