‹ MénandreChapitre 4 sur 212 · G PREMIERS OBSTACLES · texte numérisé non relu

G PREMIERS OBSTACLES

C'est un nom auquel la gloire n'a pas manqué, mais que l'envie disputa longtemps à la gloire. Ce fut de son siècle et de son pays que Ménandre eut le plus à se plaindre; et même il n'attendit pas longtemps les jaloux. Écrivain précoce et aussitôt connu1; il avait déjà besoin de se défendre quand ceux de son âge en étaient encore aux préparations silencieuses et cachées., ou ne rencontraient du moins qu'indulgence et encouragements. Avant même qu'il eût franchi cette période de la vie où les jeunes gens ne font qu'apprendre, dit Théodorus Priscianus9, il passait déjà pour un homme d'un grand savoir3; ce qui avait

i Selon Eusèbe, il avait vingt et un ans quand il concourut pour la première fois; selon l'auteur anonyme Hepl Kwjj.woia; (p. xn), il n'avait pas même vingt ans.

2 Cette singulière historiette, dont l'authenticité semble au moins contestable, n'est rapportée que par un médecin du ive siècle après J. C, Théodorus Priscianus, dans son livre ad Euseb. de Phys. scient., IV, p. 310, dans la collection des Medici antiqui lalim, publiée à Venise parles Aides, en 1547. In-fol.

3 11 est remarquable que Properce l'ait aussi appelé docte Ménandre (III, xxi, 28), et doctus a certainement ici le sens de savant, car la même épithète est appliquée, deux vers plus haut, au philosophe Épicure. — Notons en passant, à propos du vers de Properce, que les Romains disaient indifféremment Menander ou Menandrus : Jules César met, au vocatif, â dimidiate Menander : Properce, docte Ménandre (loc. cit. — cfr. Vell. Pat. I, 16). On trouve même le nom grec non altéré, dans Ovide :

Dùmfaîlax servus, durits paier, improba lena

Vivent, dùm mereirix blanda, Menandros erit.

(Amor. I, xv, 17-) Du grec aussi vient le génitif Menandru pour Mzvàvoco-j, qui est employé dans les didascalies do trois comédies de Térence : YEunuqiie, VHe'autontinwrûmenos, et lesAdelphes.

RENCONTRÉS PAR MENANDRE. 7

soulevé contre lui beaucoup de jalousie parmi ses concitoyens. Il le sentit, et voulut faire face aux reproches. Un jour il fait amener sur le théâtre une laie qui était près de mettre bas : il donne ordre de prendre les petits dans le sein de leur mère, et de les jeter à l'eau. A peine nés et à demi morts, ceux-ci font, pourtant, tous les mouvements propres à les soutenir. « Athéniens, » dit alors Ménandre, « s'il est vrai que vous soyez étonnés de voir « en moi quelque science unie à tant de jeunesse, ne vous « demandez -vous pas aussi avec étonnement de quel « maître ces petits animaux ont appris à nager? » Par cet apologue en action, Ménandre engageait ses rivaux irrités à se plaindre non pas de lui, mais de la nature seule, qui décide de nos aptitudes avant notre naissance et qui choisit elle-même, parmi les hommes, ceux dont elle veut faire des gens d'esprit et ceux dont elle veut faire des sots. Hardi plaidoyer pro doctrinâ suâ d'un jeune homme qui s'enorgueillit plus qu'il ne s'inquiète de la jalousie qu'il excite! subtile adresse d'un esprit déjà comique, et bien faite pour plaire dans cette même ville où l'éloquence de Démosthène avait besoin d'une fable pour faire écouter un conseil !

Mais plus Ménandre avança en âge et mérita de succès, plus il connut les caprices du goût populaire et le dépit des écrivains qui ne le valaient pas. L'injustice des juges semblait grandir avec le génie du poëte, et il n'obtint au théâtre que de rares couronnes et de rares applaudisse-

ments '. A force de séductions, de cabales et d'intrigues, Philémon usurpa souvent la première place2, Philémon dont Apulée rougissait de raconter les victoires 3, et qui aurait rougi lui-même de les obtenir, s'il en avait cru le conseil de Ménandre au lieu des conseils de sa vanité *. Ménandre s'était d'abord entendu reprocher sa science; d'autres ne l'aimaient pas 3, à cause des doctrines d'Épieure, son ami ; doctrines que le poëte interprétait, dit-on, dans un sens peu philosophique et pratiquait avec un zèle plus qu'amical. D'un autre côté , si ses mœurs semblaient trop libres aux scrutateurs austères ou malveillants de sa vie privée, ses comédies semblaient sans doute trop décentes et trop morales à la populace qui regrettait toujours Aristophane, sinon pour ses conseils politiques, du moins pour sa licencieuse gaieté; et, pardessus tout, Ménandre avait aux yeux des poètes de son temps le grand tort de les surpasser tous et de trop bien mériter leur envie. Mais ceux qui méritent l'envie sont ceux qui peuvent la braver. Par une inconséquence qui est sa nature même et son châtiment intérieur, elle dirige surtout ses attaques là où elle ne peut remporter de victoires ; elle ne fait jamais d'aussi grands efforts que pour

t Rara coronalo plamére theatra Menandro.

(Martial, Epigr.,V, 10..

2 Aulu-Gelle, Noetes atticœ, 1. XVII, c. iv, I .

3 Apulée, Florides, 1. 111, c. xvi.

* Aulu-Gelle, Noetes atticœ, I. XVII, c. iv, 2. 6 Lettres rt'Alcipliron, I. II, epist. in.

ET LES DÉMÉTRIUS. g

décourager les génies qui ne doutent point d'eux-mêmes, et pour tuer les gloires qui sont sûres de survivre. Ménandre ne céda pas aux ennemis ligués contre lui, et de quelque admiration que son talent soit digne, nous en devons autant à sa persévérance que n'abattait aucune défaite, et à son activité que trente ans de travail n'épuisèrent pas. 11 fit représenter au moins cent cinq comédies : huit fois seulement il remporta le prix1. Enfin, lors même que les Athéniens, moins aveugles, lui dressèrent une statue sur cette même scène où ils auraient dû d'abord l'applaudir plus souvent, ils avaient déjà tant prodigué cet honneur, sans choix, c'est-à-dire sans justice, à des poètes au moins médiocres, que Dion Chrysostôme s'en est indigné -; et comme, du temps de Ménandre aussi bien que du temps de Molière,

C'était n'estimer rien qu'estimer tout le monde,

il aurait pu leur dire que dépenser un bloc de marbre et fatiguer un sculpteur était inutile, si sa statue devait être mise en si mauvaise compagnie.

Cependant Ménandre ne saurait être compté parmi ceux dont la gloire tardive ne fleurit que sur leur tombe et qui ne jouissent pas de leur propre succès. Il avait, hors d'Athènes, des admirateurs qui le vengeaient bien de ses concitoyens ingrats. Sa réputation et ses écrits lui avaient

* Aulu-Gelle, Noctes atticœ, 1. XVII, c. îv, 6.

2 Dion Chrysostôme, XXXI, p. 628, 13 ; cfr. Pausanias, I, c. 2t.

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