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ATHÈNES CHANGÉE

gloire nationale. La secte de Py thagore passait alors d'Italie en Grèce l; c'était aussi le temps de Platon et d'Aristote, et l'attention du peuple athénien était vivement préoccupée de toutes les idées que ces diverses écoles mettaient en présence et en lutte. L'impulsion que Socrate avait donnée aux intelligences, et le goût des discussions philosophiques, se répandaient partout, souvent altérés et s'écartant de la voie sage où Socrate s'était maintenu, mais plus actifs et plus populaires que jamais. En même temps, et comme Socrate, son maître, Aspasie avait fait école. Sa beauté et son esprit, qui lui avaient attaché ses plus illustres contemporains, étaient inimitables ; mais son exemple était séduisant, et c'en était assez, car pour se laisser aller au penchant de leurs faiblesses, les hommes n'ont pas besoin de tentations singulières et choisies. Aussi le règne des courtisanes, qu' Aspasie avait inauguré, continua-t-il après elle, quoique nulle ne fût plus digne d'elle. A chacun des noms célèbres d'alors se joint quelque nom gracieux et élégamment diffamé, qui l'accompagne dans l'histoire. La mort seule sépara Aristote de Herpyllis2; Platon suivait Archéanasse déjà vieillie, et, partout poëte, dans ses plaisirs comme dans sa métaphysique, il embel-

i Mùller, History of the literature of ancient Greece, XVII, § 14, note. — Meineke, Quœst. scen.y I, p. 24.

a 11 parle d'elle avec une affection touchante dans son testament, que nous a conservé Diogène Laërce (l. V, c. i, § 13); cfr. quoque Alhen., XIII, sect. 56, p. 589, c.

lissait jusqu'aux rides de sa maîtresse, « retraites,» disait-il, «de l'amour mordant1. » Puis Phryné dont la beauté plaidait mieux qu'Hypéride 2, la malicieuse Gnathsena qui, recevant, un jour, en cadeau, une amphore de vin vantée pour ses seize ans de date, lui reprochait d'être bien petite pour son âge3, et Lais, et tant d'autres qui ont exercé l'étrange érudition d'Athénée, et qui avaient fait, durant leur vie, la joie et le scandale d'Athènes. Au temps de la comédie moyenne, ce n'étaient plus les démagogues qui régnaient, c'étaient les courtisanes et les philosophes; ce n'était plus des intérêts publics, delà guerre et de la paix, du sénat, des chevaliers et de l'assemblée, que s'occupait surtout la foule, mais des idées et des voluptés.

La comédie fit comme la foule : elle s'adonna singulièrement à la critique des philosophies contemporaines et à la satire des courtisanes en renom. Sans doute, les courtisanes avaient déjà paru sur la scène dans les comédies d'Aristophane : mais elles n'y étaient que des personnages de quatrième ordre, des comparses que le poëte amenait pour égayer le spectacle de quelques licencieux festins. Leurs vices, leurs mœurs molles et méchantes, leurs ruses pour sembler belles et pour sembler tendres devinrent, au

1 'Apxeavaaerav lytù, tt,v ex KoXo-fwvoç ÉTaipïjv,

^ç xat £7Ù puxîôtov 7uxpôç ETteaiiv epwç.

(Platonis Ejpigr. apud Athen., XIII, sect. 56, p. 589, c)

2 Athénée, XIII, sect. 59, p. 590, d, e. a Athénée, XIII, sect. 47, p. 584, b.

contraire, pour les successeurs d'Aristophane, un sujet spécial et favori1. Autant l'auteur des Chevaliers s'était acharné sur Cléon, autant Épicrate s'acharne sur Laïs : « La voilà donc, » dit-il, « cette Laïs, la paresse et l'ivro- « gnerie en personne. Elle ne songe quotidiennement « qu'à son boire et à son manger. Yois-tu? son histoire est « l'histoire des aigles : tant qu'ils sont jeunes, ils se nour- « rissent de lièvres et de brebis qu'ils saisissent sur les « montagnes et qu'ils enlèvent dans les airs par un coup « de leur force ; mais lorsqu'ils sont vieux, ils viennent se « nicher tristement sur les toits des temples, et de leurs « yeux affamés regardent les sacrifices. Alors les augures a crient au prodige. Il faut donc crier aussi au prodige., « en voyant Laïs ; car, au temps de sa jeunesse et de sa « fraîcheur, elle s'autorisait de sa cour de satrapes pour « avoir l'abord farouche : tu te serais fait plus vite ouvrir « la porte de Pharnabaze que la sienne. Mais maintenant « qu'elle a déjà couru tant d'années et qu'elle approche a du but, maintenant que l'harmonieux ensemble de son « corps se dénoue et se relâche, il est plus facile de la « voir, et qui veut peut cracher sur elle. Elle fait la chasse « aux soupers dans tous les coins de la ville, elle aborde « sans choix les jeunes et les vieux, elle s'est apprivoisée « au point de venir manger l'argent dans le creux de la « main2. » En ce genre, les personnalités et les duretés

i Mein., Hist. Crit. Corn. Gr., p. 276.

2 Épicrate, 'AvTiXai;, fr. II; Mein., Fr. Corn. G/\, III, p. 36o.

abondent : tantôt une seule courtisane fournit toute une comédie (nous venons de citer une énergique tirade, de YAntildis), tantôt toutes les courtisanes célèbres sont rapidement passées en revue, et chacune est blessée au passage d'une brève épigramme : « De tous ceux qui ont « jamais aimé une courtisane, » demandait Anaxilas, « en est-il un seul qui puisse nommer une race plus perce verse ? Quelle femelle d'un dragon sauvage, quelle chi- « mère au souffle de feu, quelle Charybde, quelle Scylla « à trois têtes, quelle chienne marine, quel sphinx, « quelle hydre, quelle lionne, quelle vipère, quelle harpie « ailée a jamais dépassé en méchanceté cette méprisable « engeance? Non, ce sont elles qui dépassent tous les « fléaux d'jci-bas. Prenons-les Tune après l'autre. D'abord « Plangon, qui consume les étrangers; je n'en connais « qu'un qui soit sorti vivant de ses mains : il avait un « cheval, il ramassa tous ses harnais, sauta en selle, et il « court encore ! Et Sinope? Ceux qui vivent avec elle ne « peuvent-ils pas se vanter de vivre avec l'hydre elle- « même? Elle est vieille, il est vrai; mais à côté d'elle « demeure Gnathaena, et quand on a échappé à la pre- « mière, on est encore deux fois plus exposé. Croyez-vous « queNannium diffère en riendeScylla? Elle a déjà étouffé « deux amants, et elle en poursuivait un troisième, mais « il a pu s'accrocher à une planche de sapin, et les flots « l'ont jeté au rivage. Quant à Phryné, elle représente de « point en point Charybde : elle a saisi un capitaine de

« navire : le navire et le capitaine ont été engloutis. Et « Théano, avouez que c'est une de ces sirènes que les « muses ont plumées jadis ! Elle a le regard et la voix « d'une femme , mais elle a les pattes d'un merle l. « Toutes les courtisanes, toutes, vous dis-je, vous pouvez a les appeler des sphinx. Pas une parole sans détours : ce « ne sont qu'énigmes et pièges. Elles vous disent qu'elles « vous aiment, qu'elles sont éprises de vous, que votre « compagnie leur est chère : et vous savez à quoi toutes « ces tendresses vont aboutir. — Je voudrais bien avoir « ici un grand siège carré (l'animal à quatre pieds, « comme dans l'énigme du sphinx), et puis il me fau- « drait une petite esclave (l'animal à deux pieds), et puis « encore un trépied (l'animal à trois pieds, le vieillard « avec son bâton4). — Celui qui sait comprendre, comme « OEdipe, se sauve tout de suite; il refuse tout, il fait

t Les Sirènes des anciens ne finissaient pas en poissons, comme le monstre dont parle Horace, mais en oiseaux (Fulgentius, Mytholog., II, 11). Pourquoi elles reçurent des ailes, c'est ce que racontent diversement divers auteurs (Ovide, Métamorphoses, V, 552-560; Hyginus, Fab., 141; Apollonius de Rhodes, IV, 896); comment elles les perdirent, après avoir osé disputer aux Muses le prix du chant, de même que Marsyas vaincu et écorché par Apollon, on peut le lire dans le commentaire d'Eustathe sur Homère (p. 85) ou dans Pausanias (IX, 34, §2).

2 Nous avons traduit librement ces quelques vers, pour faire sentir l'allusion évidente à la fameuse énigme qui désignait l'homme et qu'OEdipe devina :

'Erra SOttouv èto yr,ç xaî T£Tpa7iov, oô pa çwvyj,

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