‹ MénandreChapitre 41 sur 212 · OÙ TP17TOV... X..T.X · texte numérisé non relu

OÙ TP17TOV... X..T.X

« même comme s'il n'avait pas vu cette femme, et court a s'enfermer seul. Mais ceux qui s'attendent à être aimés « sont aussitôt enlevés, lancés en l'air, brisés. En résumé, « il n'est pas de bête féroce aussi pernicieuse qu'une « courtisane1. » Mais voici ce qui devait irriter le plus les Circé d'Athènes. Démasquer leur avidité et leur sécheresse de cœur, ce n'était rien ; sur ce point, elles n'avaient rien à perdre dans l'opinion publique, et, quoi qu'on en pût dire, elles étaient sûres de leur pouvoir licencieux. Plus dangereux ennemi, Alexis leur conteste la beauté même, et c'est le suprême outrage comme la seule attaque qui leur puisse nuire. « Quand elles ont bien mené a leur barque,» assure-t-il, «elles enrôlent de jeunes « courtisanes qui en sont à l'apprentissage de ce noble « métier : aussitôt elles les façonnent et elles les méta- <c morphosent si bien qu'elles ne leur laissent rien de « leur apparence native, ni de leur caractère d'autrefois. « L'une est petite? on l'exhausse sur des patins de liège. « L'autre est grande? elle ne portera que des sandales « toutes minces, et on lui apprendra à pencher la tête « sur l'épaule : autant de gagné sur sa taille. Celle qui « est trop maigre, on la rembourre et on l'arrondit; alors « les passants admirent et s'écrient : car elles ont, pour « corriger la nature, les mêmes artifices que nos acteurs « comiques quand ils veulent jouer des rôles de femmes.

1 Anaxilas, Neorcfç, fr. I; Mein., Fr. Corn. Gr., III, 347.

« Ou point en noir les sourcils roux, on plaire de céruse « les peaux trop brunes, on broie du vermillon sur la « pâleur. Si elles ont quelque beauté, elles la laissent nue. « Si elles ont les dents bien faites, de toute nécessité il « faut rire, pour bien mettre en vue cette jolie bouche. « Tu n'aimes pas à rire? point d'affaires! On t'apprendra « bien à ouvrir les lèvres, dût-on te tenir sous clef toute « la journée en te mettant dans la bouche, comme un « mors, une petite branche de cerfeuil musqué, pareille « à celles dont les bouchers se munissent quand ils a sont entourés à droite et à gauche de têtes de chèvres « qu'ils n'ont pas encore pu vendre1. » Ces satires sont vives. Mais nulle part, on a pu le remarquer, ces satires si vives n'ont pour point de départ une indignation vertueuse ni pour conclusion un conseil moral. Ëpicrate., Anaxilas, Alexis semblent se venger2 plutôt que poursuivre le vice : ils conseillent plus à leurs auditeurs de n'être pas dupes que de n'être pas débauchés. Prenez garde à ces femmes, disent-ils ; elles vous ruineront sans vous aimer et sans mériter de vous plaire. Jamais ils n'ont dit : elles vous corrompront, elles vous amolliront, elles

i Alexis, JI<7oorà(nov, fr. I; Mein., Fr. Coin. Gr., III, 423.

2 Antiphane disait, en effet, que, pour bien comprendre une comédie où étaient représentées des courtisanes, il fallait les connaître d'expérience , avoir souvent soupe en pique-nique avec elles, et avoir, dans leur intérieur, donné et reçu plus d'un coup. S'il demandait tant à ses spectateurs, que ne fallait-il pas à l'auteur lui-même? (Lycophron, apud Athen., XIII, sect. i, p. 55o,a.)

vous perdront. Ce n'est pas la courtisane elle-même qu'ils attaquent, mais seulement la courtisane avide et fardée, et ils recommandent de ne pas payer trop cher la volupté, non de la fuir. Tous, au contraire, ils répètent avec Amphis : « Aimez et buvez, la vie est courte, et la mort a éternelle1.» Aussi quand ils rencontrent ou quand ils imaginent une courtisane plus décente et plus sincère que Plangon, Théano et Phryné, ils ne se croient pas tenus à l'austérité, et ils se complaisent à faire son éloge : « Voyez « comme elle mange élégamment! Les autres femmes a font de grosses boules de poireaux dont elles se bour- « rent les joues, et engloutissent vilainement la viande; « mais elle, gracieuse et sobre comme une vierge de

« Milet, elle ne goûte qu'un peu de chaque plat2 Par

« Jupiter ! qu'elle a le regard doux et tendre ! C'est à bon « droit que de telles maîtresses ont partout des temples 3 « et que les femmes mariées n'en ont pas un seul dans

« toute la Grèce* Une maîtresse n'est-elle pas une

« compagnie bien plus charmante qu'une épouse? Le « doute n'est pas possible sur ce point. Celle-ci, forte « du patronage de la loi, prend des airs de hauteur, et « reste immobile chez elle : celle-là sait qu'il lui faut « gagner et enlacer par ses façons aimables l'homme a qu'elle a choisi, si elle ne veut pas avoir à en chercher

i Amphis, Tuvar/oxpa-ia ; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 303.

2 Eubulus, Ka[X7rjXiwv, fr. IV; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 227.

3 Cfr. Athen., XIII, sect. 31 et 32, p. 572 et 573.

* Philetaerus, Koptv6ia(n;r,? ; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 293.

m LES PHILOSOPHES

a un autre1 Si elle lo voit triste, quand il entre, elle

« le caresse doucement, elle lui donne un baiser, non « pas d'une bouche froide et pincée, comme lorsque des « ennemis s'embrassent, mais un long baiser amoureux ; « elle le console , elle l'égaie, chasse aussitôt loin de lui

« toute tristesse et ramène la sérénité2 Ce sont là les

« véritables hétères, les vraies maîtresses : car il y a « d'autres femmes qui déshonorent par leurs mœurs ce « nom, par lui-même si beau3. » Que les courtisanes tiennent tant de place dans la comédie moyenne, qu'elles y paraissent tantôt si décriées, tantôt si vantées, que leurs vices ne soient flétris et le danger de les aimer relevé que par des raisons d'intérêt pécuniaire et de bonne économie, jamais par des raisons pures et nobles, ce sont des faits importants pour l'histoire de la société et de la comédie Athéniennes. On sent que cette société, naguère occupée avant tout de son gouvernement, est maintenant occupée avant tout de son plaisir. On voit que cette muse comique qui parlait naguère si énergiquement au nom des intérêts communs et d'un parti, ne parle ■ plus maintenant qu'au nom du sens commun et du poëte seul. Au lieu de s'irriter contre les mensonges des démagogues qui trompaient le peuple, elle se joue des mensonges des courtisanes qui trompent les mauvais sujets; et quand

i Amphis, 'Aeàjjwxç; Meio., Fr. Corn. Gr., III, p. 301.

2 Ephippus, "EtxTroXo, fr. I; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 326.

3 Anliphane, TSpia, fr. I; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 124.

les courtisanes ont assez de grâce et de réserve pour cacher leur vénalité sous des dehors élégants, la comédie n'a pour elles que de l'indulgence et des éloges. Les auteurs et les auditeurs, les sujets et l'inspiration, tout a changé.

Le changement se fait mieux sentir encore dans les moqueries dirigées contre les philosophes. Leurs noms ne sont pas plus déguisés dans la comédie moyenne que dans la comédie ancienne : Épicrate appelle Platon Platon, comme Aristophane appelait Socrate Socrate; la liberté et la franchise sont les mêmes, car Socrate et Platon ne sont que de simples citoyens. Mais combien différemment leurs doctrines sont envisagées ! Aristophane accusait Socrate de mettre la religion en péril et de corrompre la jeunesse : c'est de leurs subtilités ennuyeuses, et non de leur dangereuse influence qu'Antiphane fait un reproche aux sophistes de son temps. Voici un dialogue entre un père et son fils : « Le Père : De quelle digne occupation me parles-tu? « Vivre dans le Lycée avec les sophistes, maigre race qui a fait diète et ne mange que des figues ? Et que dites-vous « là ? Le fils : Ce qui devient actuellement n'est pas, car ce « qui devient ne peut pas être pendant qu'il devient; et « si, à parler absolument, ce qui devient était déjà aupa- « ravant, il n'était pas du moins ce qu'il devient en ce « moment, car rien ne saurait être sans être, ni ne saurait « devenir ce qu'il est déjà. Mais ce qui n'est pas devenu « n'est pas; et en effet comment serait devenu ce qui

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