LES PHILOSOPHES
« n'est pas devenu? car pour devenir il faut d'abord avoir « l'être, et, si l'être premier manque, comment l'être sor- « tirait-il du non-être? C'est impossible. Si donc une a chose, d'elle-même, devient autre chose, à l'avenir elle « ne sera pas. Mais quelqu'un me dira ceci : Et le non-être? « S'il devient un jour, que deviendra-t-il ? Il ne deviendra a pas, le non-être : car, du jour où il serait devenu, il « serait, et le non-être ne serait pas lui.... — Halte-là, » réprend le père, « voilà des raisonnements où Apollon lui- « même ne comprendrait rien1. » Telles sont, dans la comédie moyenne, toutes les attaques contre les philosophes : attaques qu'on n'aurait jamais pu soupçonner d'avoir fait condamner personne à boire la ciguë, et qui portent toutes ou sur la pauvreté sententieuse ou sur les singulières folies de chaque école. S'il faut en croire le Pythagoricien d'Aristophon, « nous ne nous imaginerons « certes pas, de par les dieux, que les premiers Pythago- « riciens se soient volontairement maintenus dans leur « saleté et aient trouvé quelque plaisir à porter de vieux « manteaux. Non, mais la nécessité ! Ils n'avaient pas une « obole : eh bien ! ils ont trouvé un beau prétexte à leur « maigre vie, et ils ont adapté à leur sort des maximes « qui leur méritent la reconnaissance dé tous les pauvres. « Offrez-leur cependant un bon plat de viande ou de pois- « son, et que je sois dix fois pendu s'ils ne dévorent pas
i Antiphane, K^soçàvr,; ; Mein., Fr. Corn. Gr.t III, p. 64 (cfr. Aristot. de Xenophane, 1).
« tout, et leurs doigts mêmes avec4es morceaux1 ! » — a Où « eu sont cependant Platon, et Speusippe, et Ménédème? « De quoi s'occupent-ils ? quelles sont les pensées qu'ils « creusent, et les paroles qu'ils échangent?»"— « Ah! « c'est un point sur lequel je puis t'éclairer, » répond un personnage d'Épicrate à ces questions de son interlocuteur ; « car j'ai rencontré lors des Panathénées, dans les « gymnases de l'académie, un troupeau de petits jeunes a gens, et j'ai entendu là des conversations étranges, in- « croyables» Ils discouraient sur la nature, et distinguaient « trois classes d'êtres : les animaux, les arbres et les légu- « mes ; et, entre autres recherches , ils s'inquiétaient de « savoir à quelle classe appartient la coloquinte. »— «Eh « bien ! comment l'ont-ils définie, et où Font-ils rangée? « Dis-le-moi, si tu le sais. » — « Ils ont d'abord fait une « pause, silencieux, courbant la tête, et longtemps ense- « velis dans leurs réflexions. Tout à coup, pendant que les « autres cherchaient encore, le front toujours baissé, un « jeune homme déclare hautement que la coloquinte est « un légume rond ; un autre alors dit que c'est une herbe ; « un troisième que c'est un arbre. Sur quoi, certain méa decin, venu de Sicile, qui les écoutait, ennuyé de ces « fadaises, leur tourna le dos avec une grossière injure. « —Et sans doute ils se sont terriblement mis en colère, « et ils ont crié à l'insulte? Car ce ne sont pas là des ma-
1 Aristophon, IïuÔayopiaTYiç , fr. III; Mein., Fr. Com. Gr. , III, p. 362.