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LA POLITIQUE

arts, la critique raisonnes et régulière, non plus attachée à commenter un chant d'Homère, mais s'élevant à considérer en eux-mêmes les principes de la poésie et du beau. D'entre les mains armées des partis, la politique passait aux mains des penseurs désintéressés, et l'art d'écrire sans cesser d'être libre commençait à avoir des codes et devenait plus réfléchi sans devenir moins naturel.

La comédie suivit cette pente. Aristophane et Cratinus avaient fait, si l'on peut ainsi parler, de la politique au jour le jour. Les poètes qui leur succédèrent ne cherchèrent plus à peindre ou à débattre les affaires publiques" pour le plaisir ou le conseil du moment. Quand ils songèrent encore à parler des gouvernements et des révolutions, ce ne fut plus ni d'Athènes seule, ni du présent seul qu'ils entretinrent leur auditoire. Dans une comédie d'Héniochus, le théâtre était d'abord occupé par un groupe de femmes diversement vêtues, et voici comment le prologue expliquait leur présence et préparait les spectateurs aux incidents qui allaient se dérouler sous leurs yeux : « Je vous dirai tout à l'heure le nom de chacune « d'elles. A les prendre en masse, ce sont des villes de « tous les pays, depuis longtemps atteintes de folie. Peutt être quelqu'un va-t-il me demander pourquoi elles sont « toutes réunies ici? Je vais vous l'apprendre. D'abord, « l'espace qui s'étend autour d'elles, c'est Olympie : figug rez-vous que cette scène est celle où se célèbrent les « spectacles publics. Bien ! mais que viennent faire à

« Olympie les villes que voici? Elles sont venues offrir « des sacrifices à la liberté. Mais, cette pieuse action une « fois accomplie, l'Imprudence les invite à sa table, et, « les gardant longtemps chez elle, les corrompt de jour a en jour. Il y a là deux femmes qui ne les quittent pas « et qui les jettent dans le plus grand trouble : Tune s'ap- « pelle Démocratie, et l'autre Aristocratie. Ces femmes « ont souvent entraîné les villes dans tous les désordres « de l'ivresse1. » C'est là le plan d'une comédie empruntée à l'histoire générale et presque à la philosophie politique, traduite en allégorie. L'Aristocratie et la Démocratie se disputant les villes, n'est-ce pas l'esprit de Sparte et l'esprit d'Athènes personnifiés, et la guerre du Péloponnèse tout entière déjà vue à distance et avec réflexion? Que nous sommes loin des haines de parti qu'Aristophane prenait à sa charge et mettait sous son nom ! Aristophane n'aurait pas accusé la démocratie et l'aristocratie à la fois. Il avait sa cause et était dans la mêlée. Héniochus ne s'enrôlait ni dans l'une ni dans l'autre armée, et, comme le sage égoïste de Lucrèce, regardait combattre dans le lointain.

La critique littéraire mêlée au drame avait aussi changé de ton et de sens, en même temps qu'elle s'était développée jusqu'à devenir presque un genre à part, ayant ses formes variées et ses caractères propres. Aristophane

i Héniochus, Fab. Inc.; Mein., Fr.Com. Gr., 111, p. 503.

avait attaqué Euripide, comme Socrate, parce qu'il voyait un danger public dans le succès du poëte novateur comme dans le succès du novateur philosophe; et il croyait plaider le fond même de la cause lorsque, à côté d'Eschyle inspirant à son auditoire une ardeur guerrière et s'efforçant de hausser les âmes au niveau de ses personnages surhumains, il avait montré Euripide peignant à nu les misères et les bassesses humaines dans leur plus douloureuse réalité et racontant les séductions comme les angoisses du vice. Partout nous trouvons ainsi la comédie ancienne inquiète du présent, des traditions ébranlées et des mœurs près de se corrompre ; et même quand il s'agit d'art et de poésie, elle ne peut faire abstraction des intérêts de la société politique : elle reproche moins aux poètes de faire de mauvais vers que de faire de mauvais citoyens. Mais chez les auteurs de la comédie moyenne la critique redevint purement littéraire. Philippe de Macédoine s'empare de l'île d'Halonnèse qui appartient aux Athéniens ; ceux-ci réclament; Philippe forge un prétexte subtil , nie le droit des Athéniens , refuse de leur rendre l'île, mais propose de la leur donner à titre de présent. Démosthène aussitôt les encourage à exiger que l'île leur soit, non donnée, mais rendue; pour'lui, il y a là une question d'honneur national , un droit à reconquérir. Pour les poètes de la comédie moyenne, il y a là une antithèse répétée pendant tout un discours, un faible et un tic d'un grand orateur, une agréable occasion de jouer sur les nuances de

deux ou trois mots que leur consonnance, l'étymologie, le peu de rigueur du langage usuel semblaient avoir confondus et rendus presque synonymes1. Antiphane, Anaxilas, Alexis , Timoclès ne songent ni au roi étranger qui se moque d'Athènes, ni à l'homme politique qui la conseille : mais une phrase leur a paru singulière, et voilà à quoi ils s'arrêtent et s'amusent. Souvent aussi ils parodient les autres poètes, les plus anciens comme les contemporains, et non-seulement les pièces de théâtre, mais les écrits de tout genre. Une fois déjà, pendant l'âge antérieur du théâtre Athénien, les lois faites pour restreindre la liberté des poètes comiques2 avaient eu un moment de sévérité efficace qui avait forcé Cratinus à aller chercher jusque dans l'Odyssée un sujet où nul contemporain ne fût mêlé. Mais ce ne fut alors qu'une exception, déjà remarquée par les anciens. Dans la comédie moyenne, au contraire, l'exemple donné par Cratinus dans Les Ulysse revint en faveur et fut souvent suivi : les personnages d'Homère, leurs caractères et leurs aven-

i Mein., Fr. Corn. Gr.y III, p. 92, 342, 385, 478, 598. L'antithèse de Démosthène était entre le verbe ôtSoofu et le verbe àiroôtSw(jt.i : le sens primitif et strict de ce dernier est bien évidemment rendre; mais il retombe plus d'une fois dans le sens simple de donner, comme dans Hérodote (1, 193), ^Eschine (61, 16) et Démosthène lui-même (638, 6).

« M. Meineke a établi avec une clarté parfaite quelles mesures avaient été tour à tour prises, abandonnées et reprises pour limiter la liberté de la comédie [Hist. Crit. Corn. Grœc, p. 39-43).

tures, montrés sous un autre jour, et rendus plus plaisants encore par le souvenir même des grandes épopées et par le contraste, firent rire les auditeurs d'Anaxandride et d'Eubulus autant qu'ils émouvaient les auditeurs du Philoctête de Sophocle ou les lecteurs de L'Iliade et de l'Odyssée. Souvent Euripide fut remis en cause, mais non plus pour avoir trop vivement représenté les passions : on lui reprochait d'avoir abusé du sigma et d'avoir fait des vers qui sifflent comme des serpents1. On reprochait à ses admirateurs de n'avoir d'oreilles que pour lui : « Voilà deux maniaques, » disait un personnage d'Axionicus, « si malades d'amour pour la poésie d'Euripide, a que tout le reste leur semble une détestable musique, « aigre comme un air joué sur la flûte phénicienne2.» Cependant Euripide eut en même temps, parmi les poètes comiques, ses partisans qui l'appelaient le bien-aimé, et qui le louaient d'avoir résumé en une seule ligne la vie humaine tout entière en disant que le bonheur parfait n'est donné à aucun homme3.

Pour les écrivains de la comédie moyenne, la critique des poètes était si exclusivement affaire de littérature, qu'ils s'attachèrent à railler minutieusement les principaux défauts du style en faveur. Ils semblent avoir

i Eubulus, Àtovfaioç, fr. II et III; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 218 cfr. Euripid., Med.,\. 476.

s Axionicus, *iXeupt7iiSy]ç ; Mein., Hist. Crit. Corn. Gr., p. 287. » Nicostratus, Fab. Inc., fr. II; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 288.

eu de leur temps une école de fadeurs, de monotonie et de fausses élégances [qui rappellerait assez ces madrigaux et ces tableaux du dernier siècle, si abondants en roses, en ruisseaux et en feuillage. « Tous les poètes d'au* « jourd'hui, » dit Antiphane, « nous chantent des chansons « qui ne sont que lierres entrelacés, sources vives et « vol léger parmi les fleurs1. » Mais le ridicule qui dominait alors, c'était l'abus des périphrases. Les périphrases qui semblent au premier abord n'être destinées qu'à enrichir et à colorer le langage, ont unTÔle plus utile encore, si on sait les employer : elles sont faites pour exprimer avec précision les idées. En développant cette pensée que la vie est un enchaînement de morts et de naissances, où rien de ce qui disparaît ne se perd, mais ressort, sous une autre forme, de son néant passager, pour redevenir utile et fécond, un poëte moderne a ainsi parlé :

... Puisque sur une tombe on voit sortir de terre Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain....

Ce dernier vers est une périphrase. Pourquoi ne pas dire simplement le blé? Parce que c'est là un mot usuel et général, plus court, mais trop large, qui réveille à la fois un grand nombre d'idées et qui s'applique à toutes sortes de faits : il nous remettrait en mémoire les travaux du labour et le spectacle de la moisson aussitôt que l'aliment, le moyen de vie que Dieu nous a donné dans le blé. Entre

i Antiphane, TpixaYwvtor^ç ; Mein., Fr.Com, Gr.t III,, p. 121

la tombe et le blé, l'opposition serait bien moins nette qu'entre la tombe et l'herbe du pain. C'est ainsi que le vrai poète, dans ses périphrases, choisit et dégage de toutes les circonstances générales qui le rendraient confus l'aspect unique dont les lecteurs doivent être frappés. A vrai dire, une bonne périphrase restreint plutôt qu'elle ne développe : sans doute, elle ajoute des mots, mais elle écarte des idées inutiles et met en vue le détail nécessaire : elle n'allonge que pour préciser. Mais ce n'était pas ainsi que les contemporains d'Antiphane comprenaient les périphrases : ils y accumulaient sans économie et sans choix tous les mots, tous les détails, tous les souvenirs, toutes les allusions, toutes les épithètes descriptives ou mythologiques que leur imagination ou leur mémoire pouvaient trouver, et le poëte comique avait dans ce travers une belle occasion de vives parodies. «Voyons,» dit un de ses personnages, « lorsque je veux te dire : une « marmite, faut-il dire : une marmite ? ou bien : un vase « dont le corps n'est qu'une cavité, fait de terre et façonné « par les mouvements rapides d'une roue , soumis au « feu dans une autre cavité de cette même terre dont il « est le fils, portant dans son sein, comme une femme « porte son enfant, les petits agneaux dont le lait fut la « seule nourriture, tendres nouveau-nés qu'il fait cuire ? » — «Par Hercule!» répond l'interlocuteur, «toi, tu me « fais mourir; sois clair, et dis-moi : une marmite pleine « de viandes. » — A : « Tu as raison : mais dirai-je : un mé-

« lange des blondes liqueurs du miel et des larmes qui « coulent de la mamelle des chèvres bêlantes, posé sur « une large nappe de farine, chaste fille de la vierge Cérès, « etorné de mille marqueteries délicates? ou bien dirai-je : « un gâteau? » — B : « Un gâteau, je l'aime mieux. » — A : « Accepterais-tu la sueur des sources de Bacchus ? » — B : Abrège, et dis : du vin. » —A : « Ou la rosée humide « des fontaines?» — B : «Non, de Feau, tout simplece ment. » — A : « Ou bien encore la fumée qui se répand « dans les airs comme le parfum d'un fromage ? » — B : « Encore moins; nomme l'encens, et ne me fais plus de « si longs détours, car c'est se donner trop de peine, à « mon sens, que de ne pas dire la chose elle-même, et de « l'envelopper de mots sans fin1. »

Mais ce qui prouve encore mieux combien la critique littéraire s'éloigna alors du genre de la comédie ancienne, c'est que les personnages de la comédie moyenne discutaient parfois sur la scène les principes mêmes de l'art poétique. A côté des vers d'Horace :

Naturâ fieret laudabile carmen an arte Qusesitum est : ego nec studium sine divite venâ Nec rude quid possit video ingenium : alterius sic Altéra poscit opem res et conjurât amicè2,

nous voudrions que les commentateurs eussent placé cette tirade de Simylus : « Ni l'art sans la richesse première de

i Antiphane, 'Aoppoôîatoç, fr. I; Mein., Fr. Coin. Gr., III, p. 26. 2 Hor., Epist. ad Pison., 408.

« la nature, ni la nature sans le secours de Fart ne peu- « vent suffire à l'accomplissement d'une œuvre. Lorsque a lïm et l'autre sont réunis dans le même homme, il lui a faut encore obtenir le droit de faire jouer sa pièce, il « lui faut l'amour de son travail, l'exercice, l'occasion, « le temps favorable, un juge capable de saisir au vol les a vers récités. Chacune de ces conditions qui nous manque « nous éloigne d'autant du but poursuivi. Heureuse na- « ture, volonté persévérante, soins assidus, esprit d'ordre, g voilà ce qui forme les écrivains habiles et méritoires. « L'âge n'importe pas à l'affaire : les années ne font pas « des poètes, elles ne font que des vieillards1. » On ne comprenait pas moins bien alors l'utilité que les conditions de l'art dramatique , et la comédie savait rendre à la tragédie un fraternel hommage, ingénieux et vrai : « L'homme est un être né pour souffrir, » disait Timoclès dans les Femmes aux fêtes de Bacchus, « mais il a « trouvé un remède à ses soucis : le théâtre. Notre âme « oublie ses propres peines en compatissant aux malheurs g d'autrui, et trouve là sagesse et plaisir en même temps. « Voyez d'abord les poètes tragiques, je vous prie, et les « services qu'ils rendent à tous. Le pauvre, en apprenant « que Télèphe fut encore plus misérable que lui, com- « mence à supporter plus facilement la pauvreté. Tel autre

i Simylus, Fab. Inc., apud Stobœum, LX, A; cfr. Egger, Hist. de la Critique chez les Grecs, p. 43, et Meineke, Hist. Crit. Corn. Gr., p. 425; id., Prœf., p. xm-xvi.

« a les yeux faibles, mais les fils de Phinée sont aveugles. « Tu as perdu un enfant? Niobé allégera ton chagrin; et « si tu traînes la jambe, regarde Philoctète. Tout homme « qui voit un exemple de malheurs plus grands que les « siens, se désole moins de son propre sort *. » Timoclès avait raison, et quand la comédie moyenne montre un sentiment aussi fin et aussi.judicieusement raisonné du charme utile des lettres, on sent que la philosophie des arts a fait, depuis Aristophane, de bien grands progrès, et que, si Aristote n'a pas encore écrit sa Poétique, il a déjà tout au moins des disciples préparés à son enseignement.

Il est aisé de comprendre qu'à cette époque de décadence de la liberté, au milieu du discrédit où tombait la politique active et des préoccupations nouvelles qui remplissaient les esprits, la satire personnelle dans la comédie devait aussi changer de caractère. Parfois elle allait chercher loin d'Athènes un gouvernement à tourner en dérision, le tyran Alexandre dans la ville de Phères2, ou

1 Timoclès, AiovuaiàÇouaou ; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 592.— Le petit conte de Voltaire, les Deux Consolés, est la contre-partie plaisante et légère de ce fragment de Timoclès : « Songez à Hécube, sonce gez à Niobé, » dit le philosophe. — «Ah, dit la dame, si j'avais vécu « de leur temps, et si, pour les consoler, vous leur aviez conté mes « malheurs, pensez-vous qu'elles vous eussent écouté? » (Voltaire, édit. de 1823, t. XL1II, p. 136.)

2 Gratinus junior, AiovwaXéÉjavSpoç ; Mein., Hist. Crit. Com. Gr., p. 413.

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