DE LA CONCEPTION
cions de cette iniquité qui nous fait sans retard passer de l'exposition à la comédie même. Ce n'est plus par son éloquence, c'est désormais par son exemple que Dicéopolis soutient son opinion. Il imagine de conclure une trêve avec les Lacédémoniens, lui, simple particulier. Où donc, si ce n'est dans sa toute- puissante imagination, Aristophane a-t-il trouvé un État ainsi constitué que le premier venu puisse traiter, avec les ennemis publics, pour lui seul et selon ses intérêts privés? Et pourrons-nous nous étonner encore de voir les pensées du poëte revêtir les plus capricieuses figures, après avoir vu Amphithéus apporter dans des bouteilles trois échantillons de trêves diverses, et Dicéopolis les goûter comme du vin? C'est ce mélange d'invention jusqu'au delà même de l'invraisemblable, et de représentation par les formes matérielles qui fait l'originalité des conceptions comiques d'Aristophane. Autant il trouve de parties et de contre-parties dans sa thèse, autant il imagine de faits qui sont des allégories. La guerre, c'est le besoin des alliances lointaines; et un ambassadeur Athénien envoyé en Perse vient rendre compte au peuple de la mission la plus inutile et la plus coûteuse dont un diplomate ait jamais dû célébrer les avantages et démontrer le succès. La paix, c'est le commerce libre entre peuples voisins, et la richesse doublée par l'échange : un Mégarien dont le pays est désolé par la guerre est forcé de vendre ses deux filles, déguisées en petits cochons de lait, et Dicéopolis, qui a devant lui trente années de trêve,
DES ACHARNIENS. lbl
achète les Mégariennes pour une mesure de sel et une botte d'ail. La guerre, c'est un état de choses tumultueux et désordonné, où les haines et la calomnie ont les coudées franches et la partie belle : un sycophante veut profiter de la guerre pour perdre Dicéopolis et saisir ses marchandises : mais Dicéopolis le saisit lui-même, et le troque contre une anguille, après ravoir fortement lié dans une botte de paille comme un grand vase fêlé. La paix , c'est la sécurité du laboureur dont les prières demandent aux dieux, non pas qu'un sang impur abreuve ses sillons, mais que ses biés naissants obtiennent un peu de pluie avec un peu de soleil : et un laboureur vient se plaindre de la guerre qui le ruine et des Béotiens qui lui ont enlevé ses bœufs dont le travail l'entretenait dans l'abondance, et dont il a pleuré la perte jusqu'à perdre aussi les yeux. La guerre, c'est le temps du repos brusquement interrompu et du qui-vive continuel. Lamachus reçoit tout à coup l'ordre de prendre un bouclier et de partir pour les frontières, malgré la neige qui tombe. La paix, c'est le temps du loisir sans peur et des longues réjouissances : Dicéopolis regarde et raille l'équipement de Lamachus, pendant que sa broche tourne et que son esclave remplit les coupes ; et il sera encore à table, quand Lamachus reviendra blessé ! Est-ce assez de création vive et de libre mouvement? Qu'on songe encore à la pompe grotesque du spectacle : qu'on se représente l'officier Perse, que le grand roi appelait son œil, entrant sur la scène avec un