DU PLAN
masque qui représentait un œil énorme,, et porté par des hommes qui le balançaient, comme une trirème suivant à Faide de ses rames le mouvement des flots ! Qu'on se figure les Acharniens du chœur poursuivant Dicéopolis qui, pour émouvoir la pitié de ses auditeurs, va emprunter à Euripide des haillons, un bâton de mendiant, une écuelle ébréchée, en un mot, toute une tragédie. Et le déguisement des Mégariennes, et la punition du sycophante, et les plaintes du laboureur, et l'antithèse en action qui fait le dénoûment ! Alors on comprendra bien, et on pourra estimer à son juste prix ce je ne sais quoi d'inattendu, de particulier et d'irrésistible qui s'empare de l'esprit du lecteur, et le possède depuis la première ligne jusqu'au dernier mot, et cette verve qui se répand dans un vaste ensemble et le remplit, faisant de tout côté jaillir sans effort, et, pour ainsi dire, d'eux-mêmes, mille détails profonds ou charmants, comme autant de fleurs et de fruits, poussés et nourris par la vigueur d'une sève féconde !
Mais autant la conception première du drame est singulière dans les pièces d'Aristophane, autant le plan est simple et naturel. On y chercherait vainement une intrigue, une chaîne d'événements qui rentrent les uns dans les autres, un faisceau compliqué d'intérêts divers et de passions entre-croisées, des crises comiques dont le dénoûment longtemps attendu tienne en éveil la curiosité des spectateurs, et des coups de théâtre qui les étonnent. On n'y trouve qu'une situation simple, tour à tour montrée
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sous tous ses aspects : ce sont des tableaux qui se complètent en se succédant : ce n'est pas une action qui avance en se développant. De là cette facilité à rattacher au sujet principal des épisodes qui le varient et l'égaient : la fantaisie ne craint pas d'interrompre des scènes qu'elle-même elle a disposées, ni de troubler un ordre dont elle décide seule. Aussi l'unité de la pièce réside plutôt dans son but pratique que dans son intérêt dramatique, et lorsqu'elle se termine, on dirait plutôt la conclusion d'un pamphlet que le dénoûment d'une comédie. Les personnages ne se mêlent pas à l'action chacun pour son compte et suivant sa propre passion ou son intérêt personnel : l'action consiste dans la lutte de deux intérêts seulement, et tous se rangent dans l'un ou dans l'autre parti. C'est moins un drame qu'un procès, où il y a un demandeur, un défendeur, des témoins pour et contre, et le chœur parlant au nom du poëte et tenant lieu de ministère public. Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas : chacune d'elles a son sens à part, qui concourt au sens général de la comédie entière : mais elles n'auraient besoin ni de ce qui précède ni de ce qui suit pour amuser par elles-mêmes et pour être comprises comme autant d'utiles leçons. On ne saurait dire, cependant, que l'action n'existe pas : elle n'est ni préparée ni conduite : elle se manifeste et éclate à chaque instant, en jets intarissables de comique et de lyrisme. Mais quelle animation continue et quelle verve pénétrante il fallait pour donner le mouvement et
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la vie à ces créations bizarres par leur nature, mais simplement disposées, et pour remplacer l'intérêt d'une intrigue savamment combinée et dénouée avec adresse, ressource dont il est plus difficile encore de se bien passer que de se bien servir !
Cette simplicité de plan, qui n'est pas moins remarquable dans les comédies d'Aristophane que dans les tragédies d'Eschyle, avait sa première cause dans l'origine même de l'art dramatique. La comédie, comme la tragédie, naquit en Grèce de la poésie lyrique1, et on n'a pas tout dit de l'influence qu'exercèrent sur elle les hymnes phalliques chantés dans les fêtes de Bacchus , quand on a rappelé que de là lui vint l'habitude des obscénités grossières et des personnalités sans ménagement. Ce qu'elle emprunta de plus important à ces réjouissances populaires, ce fut le chœur ; et la grande place que le chœur occupe dans les pièces d'Aristophane rend nécessaire la simplicité de leur plan. La conduite d'une action plus compliquée pourrait-elle être interrompue par un discours tel que la parabase, souvent étranger au sujet de la pièce,
i Aristote, Poét., IV: « La comédie procède de ces hymnes phal- « liques qui sont encore en usage dans un grand nombre de nos o villes. » Ainsi la comédie purement lyrique se continua jusqu'au temps où le lyrisme disparut de la comédie devenue dramatique. Antheas Lyndius en avait été le premier et le plus célèbre auteur (Athen., X, sect. 63, p. 445, b), de même qu'Arion, avec ses chœurs dithyrambiques, était regardé comme le lointain précurseur de la tragédie (Arislot, l. c; Suidas, s. v. 'Afiwv).
et adressé aux spectateurs au nom du poëte lui-même? Entre le maintien de la parabase, et le développement d'une intrigue suivie, il fallait choisir, et Aristophane devait faire une longue résistance1 avant de renoncer au plaisir de parler directement aux Athéniens de leurs affaires ou des siennes.
Enfin le chœur se tut. Horace dit qu'on l'avait forcé à ce honteux silence en lui enlevant le droit de nuire5. Mais on ne lui avait enlevé que le seul droit de nuire aux autorités publiques. Nous l'avons déjà dit : la loi, souvent votée et souvent abolie, du ^ xo^coSâv ne protégeait que les dépositaires mêmes des lois ; et les hommes du gouvernement, satisfaits de leur propre sécurité, n'empêchèrent jamais le poëte d'attaquer leurs subordonnés, les simples citoyens. Cette liberté pouvait suffire encore, et d'ailleurs pourquoi le chœur n'aurait-il pas changé de rôle en même temps que la comédie changeait de caractère? Eût-il perdu à entrer plus avant et à prendre une plus grande place dans l'action, désormais mieux réglée? N'était-ce pas déjà un heureux exemple d'un chœur traitant des sujets étrangers à la politique, que cette parabase des Oiseaux où Aristophane expose sa théogonie bouffonne, en vers d'une légèreté toute aérienne, et qui semblent plutôt un rêve
i Dans ses dernières comédies, cependant, il fut bien obligé d'y renoncer.