‹ MénandreChapitre 71 sur 212 · L APPARITION · texte numérisé non relu

L APPARITION

Aristote , une et complète, et composée de parties ainsi enchaînées qu'on n'en puisse déranger ou enlever une sans disjoindre ou altérer Fensemble?

L'intrigue de la comédie que Ménandre avait intitulée : l'Apparition l, nous semble encore plus remarquable par sa simplicité originale. Phidon avait un fils d'un premier lit. La femme qu'il avait prise en secondes noces avait aimé dans sa jeunesse un de ses voisins et avait mis au monde une fille, avant d'épouser Phidon. Elle la faisait élever en secret dans un appartement écarté, chez le plus proche voisin de son mari, et voici ce qu'elle avait imaginé pour la voir tous les jours sans éveiller les soupçons : après avoir fait percer le mur mitoyen des deux maisons, elle avait feint de choisir la chambre même où l'ouverture était faite, pour la consacrer aux dieux. L'adroite mère avait tressé un épais réseau de feuillage et de guirlandes pour cacher le passage ouvert dans le mur; et toutes les fois qu'elle pouvait se retirer sous prétexte de rendre aux dieux le culte qui leur est dû, c'était par là qu'elle faisait venir chez elle sa chère enfant. Un jour, son beau-fils les vit ensemble; et d'abord, à l'aspect de cette belle jeune femme, jusqu'alors cachée à ses regards, et vue pour la première fois dans un endroit qu'il croyait consacré aux dieux, il fut saisi d'étonnement et de crainte, comme si une divinité venait de lui apparaître. Et c'est pourquoi la pièce s'appelle

i Térence, Eunuch. Prol., 9 ; ad quem îocum Donatus.

l'Apparition. Mais il finit par découvrir peu à peu la vérité,, et alors il s'éprend d'un tel amour que, pour le guérir de ce délire passionné, il n'est qu'un remède assez puissant : le bonheur d'épouser celle qu'il aime; et ce mariage, que la mère approuve, que la jeune fille ellemême désire autant que son amant, est permis par le père, et aussitôt célébré. Ainsi se termine la comédie.

Combien de caractères elle devait mettre en mouvement, et que de sentiments variés, tous tendres et gracieux ? Quel charme dans cette invention du mur percé et voilé de feuillages, et d'un culte feint pour en cacher un autre, pieux mensonge que les dieux eux-mêmes devaient protéger, et que pouvaient seuls oser le génie d'un vrai poëte ou le cœur d'une mère ! Tour à tour les ruses et les élans de l'amour maternel, l'inquiétude que donne un grand secret, volontairement compromis chaque jour, la religieuse épouvante du jeune homme, et le prestige que son erreur jette autour de la jeune fille, les surprises de la vérité peu à peu reconnue, la crainte changée en tendresse, et la tendresse augmentée par l'étrangeté de l'aventure, l'ardeur de la mère pour décider un mariage qui lui permettra de voir sa fille à toutes les heures du jour, et de lui dire «ma fille » devant tout le monde et sans rougir; que de péripéties touchantes et délicatement joyeuses, imprévues, et pourtant si bien amenées, qu'il semble, lorsque chacune vient, qu'on aurait dû la prévoir! Et pourquoi, ne fût-ce que pour ce seul tableau de la vie de

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famille en Grèce sous les successeurs d'Alexandre, pourquoi ne pouvons-nous mieux réparer les injustes caprices de l'oubli ?

De ces deux comédies de Ménandre, le Trésor et l'Apparition, Pintrigue seule nous reste, avec quelques fragments très-courts, dont on ne saurait marquer la place, et dont le sens même est parfois douteux. Il est une autre pièce de Ménandre dont nous pouvons mieux juger : car nous en avons à la fois le plan presque entier et des vers assez nombreux: elle a pour titre IIXoxiov1. Mais que disions-nous tout à l'heure? Et pourquoi nous féliciter si vite de pouvoir, cette fois, au milieu des ruines que nous parcourons, marcher plus à Taise et d'après des jalons plus certains? Voici que le titre nous arrête déjà ! Faut-il traduire IIXoxiov par le Collier ? ou devons-nous voir dans ce mot un nom propre, le nom d'une femme ' ? De la femme ou du collier, qui trouvera plus naturellement son rôle dans l'intrigue presque complète que nous con-

* M. Arnould, aujourd'hui professeur à la Faculté des lettres de Paris, a écrit, sur cette comédie de Ménandre, et sur l'imitation que Caecilius en avait faite, une thèse latine qui nous a été d'un grand secours.

2 Poinsinet de Sivry {Trad. (TAristoph., IV, 325) veut voir, dans ce titre : le Collier, une métaphore — (dans le genre du titre de cette pièce moderne : une Chaîne) — et il dit que Ménandre appelle le mariage un collier, de même que Corneille l'appelle

Cette chaîne qui dure au'ant que notre vie, Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, Par un destin funeste attachant trop souvent Le contraire au contraire et le mort au vivant.

naissons ? Mais disons .d'abord ce que nous en connaissons : le tour des conjectures viendra,, et elles gagneront à Tavoir attendu.

Deux vieillards causent ensemble1. L'un, que nous appellerons Simon, a une femme nommée Crobyla, qu'il a épousée pour sa dot, mais laide et d'une humeur impérieuse. Il raconte à Ménédème, son voisin, comment elle vient de le forcer à mettre en vente une jeune esclave, adroite et agréable, qu'elle soupçonnait d'être la maîtresse de son mari, et, courageux loin du danger, il prend sa revanche de sa propre soumission, en ne ménageant pas la jalouse Crobyla : « Certes, » dit-il, « la riche héritière n'a plus « qu'à dormir sur ses deux oreilles : elle vient d'accom- « plir une grande et mémorable prouesse, en chassant de « chez moi celle qui la chagrinait si fort et qu'elle avait « résolu d'éloigner; et maintenant, à son front hautain « et à son air de victoire, tous se retournent pour regarder « Crobyla : car on connaît bien ma femme, ou plutôt le « maître dont je suis la propriété. Ah ! laide entre les plus « laides ! Le proverbe te va bien : dans le pays des singes, « on te trouverait laide comme un âne : ne parlons pas de « la nuit maudite qui a ouvert la marche de tous mes « malheurs! Hélas! quelle faute j'ai faite en épousant « pour ses seize talents cette Crobyla, un bout de femme « qui n'a qu'une coudée de haut, et une morgue ! Est-il « possible de supporter une morgue pareille ? Oh ! non !

i Aulu-Gelle, Noctes Atticœ, II, 23.

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