LE 1IA0KI0N
« Jupiter Olympien et Minerve le savent. Avoir ainsi ren-
« voyé ma petite servante, qui allait plus vite à m'obéir
« que moi à lui dire mes ordres ! Et qui pourra me la ren-
« dre l? [Maintenant je n'ai plus, pour me servir, qu'un es-
a clave que j'avais mis de côté,] parce qu'il ne se peignait
ce pas, et que, sale comme il l'était, il se grattait si bien
« en me donnant à boire que, de dégoût, je ne buvais
« plus2. » Il paraît même que cette tirade, si véhémente
i Ménandre, nXtkiov, fr. I; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 189. 2 Nouveau fragment duIIXoxiov, découvert dans des scholies inédites surHippocrate, à la bibliothèque du Vatican, par un infatigable investigateur de l'érudition médicale, le d* Ch. Daremberg, et publié par lui dans ses Notices et extraits des manuscrits médicaux Grecsi Latins et Français des principales bibliothèques de l'Europe (p. 20o). En voici le texte, tel que le donne le manuscrit : To {j.9) tocç Tpfyoc; aipwv xaï tov purcov giSov; Ilieïv, àvsôéÉjaxo tient (jl^ meïv.
La scholie même indique une première correction : kvt$q%$x' au lieu de àvzU&vo. M. Dùbner a complété ce second vers en restituant ë[x' avant riSore. « Mais la première partie du premier vers lui « paraît jusqu'à présent désespérée, » dit M. Daremberg : « pour le a reste, il propose de lire, en se fondant sur le fragment 6 du 11X6- « y.iov, fragment dans lequel un serviteur se plaint de son maître a qui habitait la campagne,
.... Stà TOV pUTTOV, GIÔOÙÇ
Ilieîv àv rfio&àï', êji' iâaxt \ir\ 7ueïv, « en traduisant : à cause de la crasse, il lui arrivait {c'est-à-dire à « mon serviteur, lorsque j'étais à la campagne) qu'en me donnant à « boire il se grattait, de sorte que je ne buvais point. » Nous citons plus bas (page 186) le fragment auquel M. Dùbner fait allusion. Mais, dans les remarques qu'il en tire, oserons-nous dire que nous croyons reconnaître deux légères erreurs? L'esclave qui parle dans ce fragment VI, Parménon, ne se plaint pas de son maître: il le plaint, et c'est bien différent. Et d'ailleurs, Parménon est un servus
qu'elle fût, ne suffisait pas au dépit de Simon : car il recommençait bientôt sur le même thème et sur le même ton. « J'ai épousé un démon qui avait une dot. Ne te l'ai-jepas « dit déjà? Vraiment ne te l'ai-je pas dit? Ma maison « et mes champs me viennent d'elle : mais, pour les avoir, « il a fallu la prendre aussi, et c'est le plus triste marché ! . . . « Je ne suis pas seul, au moins, à la trouver fâcheuse : elle « tourmente tout le monde, mon fils autant que moi, et « ma fille encore plus que nous. » A quoi Ménédème répondait : « Ce que tu me dis là est terrible : je le sais bien1. » Vous le savez, Ménédème? Auriez-vous eu aussi pour femme une Crobyla ? Nous le croyons volontiers : car dans quelle bouche autre que la vôtre Ménandre, ou Csecilius, son traducteur, auraient-ils pu mettre ces paroles : «Elle
bonœ frugi comme le dit Aulu-Gelle (Noctes Atticœ, II, 23) ; il s'intéresse de cœur à la famille où il sert; tout son rôle était, évidemment, d'après les vingt vers qui nous en restent, d'une noblesse rare. Comment supposer alors que Parménon ait donné prise aux reproches contenus dans les deux vers retrouvés par M. Daremberg? Ménandre se serait trop grossièrement contredit s'il avait représenté, même en passant, son Parménon comme un serviteur sale et rebutant. Il faut, de toute nécessité, rapporter à un autre esclave le nouveau fragment. Il nous semble s'adapter sans trop d'efforts à la place où nous l'avons enchâssé. Nous avons traduit, en nous aidant d'une conjecture très-probable de M. Egger (aoupwv au lieu de ori'pwv) et en nous attachant à changer aussi peu que possible le texte primitif. Nous proposons de lire :
to tocç Tpixaç (jl^i ffcapeiv, tàv p'uTtov SiSoùç meîv, àvY)ocd;âT', è[x' &<tt£ \>.r\ meîv.
* Ménandre, HXoxiov, fr. II ; Mein., Fr. Corn. Gr., IV, p. 191.
184 LE IIAOKION,
u a commencé à me plaire énormément, une fois qu'elle « a été morte 1 ? » S'il en est ainsi, Ménédème, plaignez beaucoup Simon : n'écoutez pas les Epicuriens de votre siècle : ne pratiquez pas le quibus ipse malis careas.... cernere suave est*, bonheur égoïste qu'un Épicurien d'un autre pays ne célébrera que trop dans ses plus beaux vers, deux siècles et demi après vous : croyez-en plutôt un poëte comique3 de votre temps qui trouvera aussi à Rome un harmonieux écho : « il sied à l'homme de compatir aux malheurs qu'il connaît '*, » et surtout aux malheurs dont, comme vous, il est délivré !
De son côté, cependant, Ménédème n'est pas heureux, quoique veuf. Sa femme était peut-être aussi jalouse et aussi impérieuse que celle de Simon : mais c'était une Crobyla sans dot, et il n'a rien de ces seize talents qui ne suffisent pas à consoler son voisin, mais dont il pourrait, lui, jouir maintenant à son aise. Ménédème est pauvre, et n'a pour toute fortune qu'une fille à marier. Naguère, il espérait encore y réussir : mais il a soudainement appris une nouvelle qui a mis le comble à ses soucis. Pendant une
i Nonius, s. v. graviter.
2 Lucrèce, II, 4.
3 Philémon, Fr. inc, LI, b; Mein., Fr. Corn. Gr./lV, p. 52. * Virgile, Enéide, I, 630 :
Haud ignara mali, miseris succurrere disco.
Mais, de toutes les formes de cette belle pensée, la plus simple, l'a plus concise, et selon nous la plus belle, ce sont ces trois mots de Méléagre : oTSa 7ra6wv IXesîv, « en souffrant, j'ai appris à plaindre. » (Anthol. Grœc, éd. Jacobs, vol. I, p. 44, épigr. xli, 4.)
fête de nuit, un jeune homme a fait violence à sa fille, qui avait caché son malheur jusqu'au jour où les progrès de sa grossesse Font obligée de tout avouer à son père. Alors, de la campagne où il demeurait, Ménédème est venu s'établir à Athènes, sans doute dans le dessein de rechercher le jeune homme qui a déshonoré Pamphila et d'invoquer contre lui la loi qui oblige tout Athénien à réparer par un mariage le crime qu'il a commis1. Cependant le dernier moment est arrivé, et Pamphila va être mère. On l'entend gémir et pleurer; et en l'entendant, Parménon, esclave vertueux et dévoué, qui ne sait rien de ce qui s'est passé, ne comprend rien de ce qui se passe : il est seul devant la porte de son maître : la crainte, la colère, les soupçons, la pitié, la douleur l'agitent, et Aulu-Gelle 2 dit que les sentiments et les émotions de cet esclave étaient rendus, dans les vers du poëte Grec, avec une vivacité et un éclat admirables. Mais Parménon demande d'où viennent les plaintes qui l'inquiètent, et, ayant tout appris, il s'écrie : «Ah! trois fois malheureux les indigents qui se « marient et deviennent pères! Et ne faut-il pas qu'il « soit bien fou, celui qui s'engage dans un tel défilé, « sans être muni du simple nécessaire? Que l'avenir lui « apporte un de ces malheurs si communs dans la vie
i Cfr. Plaute, Aulul, IV, se. 10 :
Si quid ergo ergà te imprudens pt Ut mihi ignoscas, eamque uxorem
2 Aulu-Gelle, Noctes Atticœ, II, 23.
Si quid ergo ergà te imprudens peccavi, aui gnatam tuam, XJl mihi ignoscas, eamque uxorem mihi des, ut leges jubent.
186 LE IIAOKION,
« humaine : il n'a pas la richesse qui pourrait le garance tir de l'adversité ! Sa vie est misérable, toute à décou- « vert, battue des quatre vents; pas une peine qui ne « lui tombe en partage, pas un bien dont il ne soit a sevré. J'en sais un si douloureux exemple que je puis « donner des conseils à tous les hommes * . . . . Mon, maître « a pris un mauvais parti : quand il vivait aux champs, « personne ne savait qu'il fût de la classe de ces citoyens « pauvres qui ne comptent pas dans l'État: sa misère s'en- « veloppait de la solitude comme d'un manteau2.... Tout « homme indigent, qui veut vivre à la ville, cherche de « gaîté de cœur un surcroît de désespoir : car lorsqu'il « verra là un autre homme vivre dans les délices et dans « l'oisiveté, il sentira mieux combien sa propre vie est « misérable et dure3.... Les champs, d'ailleurs, ne sont-ils a pas, pour tous les hommes, l'école de la vertu et la « patrie de la liberté4? »
Parménon se trompe, si justes que soient ses éloges de la vie agricole : Ménédème a eu raison de venir à Athènes, au risque de mieux sentir sa misère et même de livrer l'honneur compromis de sa fille aux malignes rumeurs d'une grande ville : car c'est là qu'il retrouvera le coupable, dans la famille même de son voisin Simon, dont le
i Ménandre, HXéxiov, fr. IV; Mein., Fr. Com. Gr., IV, p. 192. a Ibid., fr. VI;— Ibid., p. 193.
s Ibid., fr. Y;— Ibid., p. 193.
* Ibid., fr. VII;— Ibid., p. 194.
COMÉDIE DE MÉNANDRE. Iff7
fils iEschinus reconnaît Pamphila pour une jeune fille à laquelle il avait fait violence dans l'ivresse d'une veille tumultueuse1. Le mariage se célébrera : Simon y consent; n'est-ce pas tout ce que désirait Ménédème? Mais Parménon ne s'est pas trompé en tout : il est rare de voir longtemps la pauvreté et la joie hôtesses du même foyer, et souvent les débuts du bonheur ne sont que mensonge et railleries du sort. « 0 Parménon ! il n'en est pas du bonheur dans cette « vie comme d'un arbre qui s'élance tout entier et d'un « seul jet hors d'une seule racine : le mal et le bien sont « deux branches qui poussent à côté l'une de l'autre; ainsi « le veut la nature, qui fait aussi sortir parfois le bien du « mal2. » Ménédème devrait être heureux : la même heure vient de rendre à sa fille le calme après la souffrance et un père au nouveau né : que manque-t-il encore ? Le consentement de Crobyla. Elle qui s'est mariée n'ayant d'autre beauté que sa dot, laissera-t-elle son fils s'unir à une femme qui n'a d'autre dot que sa beauté? Non certes, et elle compte sur l'obéissance accoutumée de Simon : « Tu « ne veux pas, sans doute, » lui dit-elle « avoir une bru « qui te serait odieuse, et que tu ne pourrais pas voir sou- « vent3? » tant Crobyla se persuade que les riches et les pauvres sont deux races d'hommes différentes, et étrangères l'une à l'autre! Elle a d'autres projets sur son fils,
i Csecilius, apud Nonium, s. v. properatitn.
2 Ménandre, IlXoxtov, fr.VIII; Meio., Fr. Corn. Gr.} IV, p. 194.
3 Cœcilius, apud Nonium, s. v. rarenter.