DANS LES CHEVALIERS D'ARISTOPHANE
vendus. Même à ne considérer que le côté poétique de l'invention, peut-être n'y en a-t-il jamais eu de plus audacieuse que celle de ce personnage : un homme, résumé vivant d'une foule. Le poëte jette dans un moule d'une seule pièce tous les caractères d'une nation, ses habitudes et ses instincts, ses manies, ses caprices, et ses inconséquences. Ce type complet est le centre et le pivot de la pièce entière : les autres personnages se groupent d'euxmêmes autour de lui. Démosthène et Nicias sont deux vieux serviteurs à qui un nouveau venu, un Paphlagonien, un corroyeur, un fourbe, un débauché, Cléon, a enlevé la confiance de Démos. Tantôt ils parlent en simples esclaves, et ne songent qu'à boire le vin du maître : tantôt ils agissent en hommes d'État, et préparent au corroyeur souverain un charcutier pour héritier présomptif. Démos aussi est tour à tour le vieillard que ses serviteurs se disputent, et le peuple Athénien, guerrier, marin, juge, législateur, avec ses chevaliers d'un côté et son Sénat de l'autre : c'est le vieillard, quand, pour gagner sa tendresse, Agoracrite lui offre un manteau à manches et un coussin moelleux ; c'est le peuple, quand le chœur lui rappelle sa bataille de Marathon et la patrie autrefois défendue. Tous les personnages sont ainsi doubles, et tantôt le besoin de l'action, tantôt quelques nouvelles bouffées de gaîté soudaine les retournent et les montrent sous leurs faces diverses. Le charcutier lui-même, qui lutte d'abord d'impudence et de grossièreté avec Cléon, change tout à coup,