DANS LES CHEVALIERS D'ARISTOPHANE
directes et des poétiques écarts ; et ses personnages bizarres comme ses plans singuliers sont animés d'une verve si forte que toutes leurs singularités semblent naturelles et que nul contraste en eux n'est choquant. Nous avons senti, en étudiant lesAcharniens, que, sans intrigue, sans fil suivi, sans nœud dramatique, Aristophane sait faire marcher d'une impulsion commune tous ces incidents qui se remplacent plutôt qu'ils ne se succèdent, tous ces traits imprévus qui se croisent, ses boutades, ses épisodes,
quelques personnes. Son apparition est encore trop récente et ses premiers patrons sont devenus trop suspects, pour qu'il puisse jouir sans conteste du droit de cité. Si nous en croyons ses ennemis, il a été mis naguère en usage par des poètes et des critiques novateurs. Est-ce un grief suffisant pour l'exclure désormais? Nous pensons tout autrement : car ce mot nous semble avoir le mérite de rendre sans périphrase une nuance qui manquait dans la langue française. L'imagination et la fantaisie ne sont pas une seule et même faculté. L'imagination crée d'après les données du vrai et dans les limites du vraisemblable ; la fantaisie ne connaît point de limites, car son règne commence là où finit le possible. Tantôt, pour le seul plaisir de se jouer et de semer autour d'elle de gracieuses bizarreries, tantôt dans le dessein de rendre visible aux yeux ce qui n'avait pas de corps, elle risque toutes les hardiesses. C'est l'imagination qui ressuscite le passé, et qui montre Auguste à Corneille; c'est la fantaisie qui peuple le vide, et qui donne Ariel à Shakspeare; ou bien— pour prendre à la fois dans le même écrit deux exemples familiers, mais clairs — le caractère du petit Poucet, cet Ulysse enfantin, voilà une œuvre de l'imagination; les bottes de sept lieues, voilà une création de la fantaisie. Étudions même ces deux forces diverses du génie poétique là où elles semblent au premier abord démentir le plus leur nature : l'imagination, dans des personnages dont l'expérience d'ici-bas n'a pu lui fournir aucun trait ; la fantaisie, dans un per-