‹ MénandreChapitre 83 sur 212 · DE LA FANTAISIE · texte numérisé non relu

DE LA FANTAISIE

ses digressions. Telle on se figure une charge à fond de cavaliers indisciplinés, mais tous décidés à vaincre, qui s'élancent sans garder leurs rangs, mais que l'extrême rapidité de leur course et une même fièvre belliqueuse emportent, mêlent et pressent les uns contre les autres, si bien que le défaut d'ordre disparaît dans le tourbillon, et que leur impétuosité donne à leur pêle-mêle une sorte d'unité. De même, et par un égal prodige, les personnages les plus impossibles d'Aristophane ont la vie. Prométhée,

sonnage en qui le réel tient une grande place : d'un côté, le Satan de Milton et le Méphistophélès de Goethe; de l'autre côté, le Démos d'Aristophane. Saian et Méphistophélès sont des personnages d'invention pure, des portraits dont nous ne connaissons pas le modèle; et cependant nous affirmons leur ressemblance : nous disons que ce sont là des personnages vrais. Ce sont deux incarnations différentes de la puissance du mal, mais toutes deux également vraies, par leurs différences mêmes, qui les approprient à leur place et à leur rôle : Satan, l'archange qui vient de tomber, le démon entré d'hier dans l'enfer et d'aujourd'hui dans le séjour de l'humanité naissante; Satan, le tentateur du premier couple humain, le séducteur de l'innocence et de l'ignorance, l'artisan du péché originel ; Méphistophélès, le démon du monde vieilli, de l'humanité savante et blasée, le démon faisant prospérer le péché depuis longtemps semé, le démon non plus déguisé et caressant comme dans l'Éden, mais cynique, railleur et dur envers sa victime, au moment même où il travaille à l'enlacer : ce sont là des personnages non-seulement possibles, non-seulement vraisemblables, mais encore vrais, et vrais à ce point qu'ils ne pourraient être autres sans que les poèmes dont ils sont l'âme sinistre ne fussent détruits tout entiers : car nous ne pouvons nous figurer ni Eve perdue par le Méphistophélès de Goethe, ni Faust séduit par le Satan de Milton. L'imagination seule marque les êtres qu'elle crée d'un tel cachet de vérité parfaite. Aristophane,

DANS LES CARACTERES D'ARISTOPHANE. m

selon la fable, n'a dérobé le feu du ciel que pour animer une statue taillée sur le modèle humain et pour donner au monde une femme de plus. Aristophane, d'un moins modeste effort, crée, quand il lui plaît, des êtres qui sont à moitié des hommes, à moitié toute autre chose, et qui semblent plus incroyables que les centaures mêmes : tantôt tout un peuple dans un seul corps, tantôt deux jeunes filles qui sont des petits cochons (et une équivoque plus que bouffonne, prolongée pendant toute la scène, ne permet pas un seul instant d'oublier que ce sont des petits cochons ni d'oublier que ce sont des jeunes filles); ici des

qui a pour muse la fantaisie, ne crée pas comme Goëlhe ou Milton. Il a, lui, son modèle sous les yeux : c'est la populace Athénienne, avec tous ses défauts et ses quelques restes de vertu. Mais il ne peut pas la faire entrer dans son plan comique telle qu'elle est dans la réalité : il ne peut pas encombrer la scène d'une seconde foule aussi nombreuse que celle pour qui les bancs mêmes du théâtre sont trop étroits. Alors de cette foule il fait un personnage : il la revêt d'un semblant de forme qui lui suffît, d'une apparence transparente qui laisse voir un peuple dans un homme. C'est un personnage bien plus multiple encore que le possédé nommé Légion ; un personnage qui semble ne pouvoir parler sans confondre le singulier et le pluriel, sans dire : « Nous sommes le peuple », ou « Je suis les Athéniens; » là est l'impossible, là est le jeu et la hardiesse de la fantaisie; el tandis que Milton nous donne son Satan, et Goethe son Méphistophélès peur la représentation vraie de la puissance du mal, Aristophane ne nous donne son Démos que pour une forme de convention, pour un masque fictif, pour une image du peuple athénien , et plus le personnage est impossible, plus les railleries tombent droit sur le vrai peuple : Aristophane n'en demandait pas plus. Il nous semble que ces quelques réflexions et ces exemples justifient assez le sens que nous avons attaché au mot fantaisie et le fréquent

emploi que nous en avons fait.

oiseaux qui font des lois, comme si Dieu avait laissé aux oiseaux leurs lois à faire; là des nuées qui parlent en vers lyriques, comme si le tonnerre n'était pas la seule langue des nuages. Et pourtant, en dépit du bon sens à chaque minute défié, tous ces personnages vivent. Ils vivent, mot qui ne peut pas être défini par d'autres mots, mais que personne n'a besoin de comprendre. Aristophane croyait en ses personnages, et forçait la foule à croire en eux comme lui. Il nous semble que, si nous avions assisté à la représentation des Chevaliers, nous nous serions demandé , au sortir du théâtre : De Démos ou de moi, lequel est le plus vivant?

Les auteurs de la comédie moyenne ne suivirent pas Aristophane dans cette route doublement périlleuse de la fantaisie entièrement émancipée et de la réalité transportée sans déguisement sur la scène. Moins grands poètes, et vivant dans un temps moins libre, ils n'auraient pu ni égaler son succès ni compter sur son impunité. Ils avaient hors d'Athènes un modèle déjà ancien et fameux, mais que personne, si ce n'est Cratès peut-être *, n'avait encore mis à profit, et dont l'imitation pouvait leur concilier la faveur du peuple sans leur faire craindre les vengeances des lois : c'était Épicharme, et la comédie Sicilienne.

La liberté n'était pas grande à la cour de Hiéron, et il n'aurait pas laissé contrôler publiquement ses actions et ses lois par un poëte railleur. Nous savons en même temps

* Aristote, Poétique, V, 5 — Anonyme, Ilepï xw^ôiaç, XXIX.

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que la comédie Sicilienne était venue de Mégare1, et avait conservé plusieurs des caractères qui distinguaient dès l'origine les grossiers essais comiques des Doriens. S'il leur manquait la riche imagination et l'abondance poétique qui semblent avoir été de tout temps le privilège de la race Ionienne, les Doriens avaient l'esprit juste et observateur, un langage bref et incisif. Frappés des habitudes et des manies que chaque profession donne à celui qui l'exerce, leurs premiers auteurs comiques s'attachèrent à représenter les ridicules des divers états. Les cuisiniers de Mœson étaient la joie de Mégare 2, et, à Sparte, dans les divertissements mimiques des AeiKTpuxTou, le marchand de fruits et le charlatan étranger jouaient un grand rôle3.

1 Aristote, Poétique, III, 5.— Mûller, History of the liter ature of ancient Greece, XXVII, 3, et XXIX, 4.

3 Athénée, XIV, sect. 77, p. 659, b— Festus, s. v. Mœson.

3 Athénée, XIV, sect. 15, p. 621, d. — De ces divertissements de Sparte, peut-être de la comédie Sicilienne, le rôle du médecin avait pénétré dans la comédie moyenne, et déjà même chez Cratès, qui semble bien avoir été disciple d'Épicharme, et qui se rapprocha certainement d'Antiphane, son successeur, plus que de Cratinus, son contemporain. Ce qu'il y a de curieux, c'est que, sur le théâtre Athénien comme dans les mimes de Sparte, le médecin est un personnage étranger (Çevixôv laxpôv, dit Athénée, en parlant des Deicelictes). Seulement, à Athènes, pour le faire étranger, on le fait Dorien; ce qui pourrait bien être, par contraste, un indice du point de départ de ce personnage. Nous avons vu un médecin Dorien apparaître un instant dans la scène d'Épicrate, citée au chapitre m, p. 423. Le 5e fragment, sans nom de comédie, de Cratès, nous en offre un autre (Mein., Fr. Com. Gr., II, 249). Il semble même que les médecins Doriens aient été aussi à la mode dans la société Athé-

Épicharme adopta ce genre, en l'agrandissant. Longtemps adonné à l'étude de la philosophie et zélé disciple de Pythagore i} porté à réfléchir et à résumer fortement ses observations et ses pensées, il concevait les caractères, comme il écrivait les sentences, sous une forme serrée et générale.

nienne que dans la comédie, au temps d'Alexis : car, dans une charmante tirade sur les contradictions bizarres de l'esprit humain, il reproche à ses concitoyens de refuser leur confiance aux remèdes qui leur sont ordonnés en dialecte Attique, et d'accepter avec joie ces mêmes tisanes dès qu'un peu d'accent Dorien les transfigure (Alexis, MavSpayopiÇo[xsvYi,fr. II; Mein., Fr. Com., Gr., III, p. 448). Argana-t-ildonc de tout temps aimé que Purgon lui parle en jargon? *• Diogène Laërce, VIII, 78; Suidas, s. v.; Plutarque, Numa, VIII. Quant à la tendance philosophique de l'esprit d'Épicharme, sans parler des travaux sur la nature des choses, et sur la médecine, ni des recueils de sentences qu'il avait laissés (Diog. Laërce, III, 78), elle se montre à découvert dans quelques-uns des fragments de ses œuvres qui nous ont été conservés par Diogène Laërce (III, 10-16). Il en est même un (Diog. Laër., III, (4) où nous retrouvons, dans un dialogue qu'on ne saurait dire comique, l'allure des dialogues philosophiques de Platon, et ces idiotismes, ce 7tavù jièy ouv, cet oùoa[j.co;, dont le grand disciple de Socrate s'est tant servi pour marquer le caractère toujours interrogatif des entretiens de son maître. On sait que Platon s'est beaucoup servi d'Épicharme (Alcimus, ap. Diog. Laërt., III, 9), et le poëte avait lui-même deviné ces emprunts à venir, et les avait annoncés d'avance, avec un bel orgueil : « Je prévois, » disait-il, « et en ceci je vois clair, que le a souvenir de mes écrits demeurera. Quelqu'un les prendra, les « dépouillera du mètre qui les contient maintenant, et les habillant « d'un manteau de pourpre, les brodant de belles paroles, se ren- « dra par là invincible lui-même et s'assurera la victoire sur tous. » (Diog. Laër., III, 17.) Platon, dans le Théœtète, invoque l'autorité d'Épicharme sur un point de philosophie scientifique, le mouvement universel, qui est justement traité dans un des fragments de ce poëte, conservé par Diogène Laërce (III, 12).

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Le Parasite l, l'Ivrogne2 et le Paysan3 comptaient parmi ses créations les plus populaires. Souvent il empruntait ses personnages à la mythologie , et ces dieux à visage humain, dont le peuple connaissait les portraits, devenaient dans ses pièces les types frappants des vices les plus grossiers. Hercule était un insatiable glouton4 : une querelle d'Hephœstus, le dieu du feu, avec Héra, sa mère, était une scène de violences et d'injures dans une famille de bas étage3; dans les Noces d'IIébé, Neptune, Hercule et Mercure se faisaient pêcheurs à la ligne6, pour approvisionner les tables

i Les Parasites avaient déjà paru sur le théâtre d'Athènes dans les KoXaxeç d'Eupolis, mais ils ne portaient pas encore le nom sous lequel la comédie les illustra par la suite. D'ailleurs, les KôXaxeç d'Eupolis étaient une pièce toute de satire personnelle contre le riche Callias et ceux qui vivaient à ses dépens (cfr. Mein., Hist. Crit. Corn. Gr., p. 130-137). La profession de parasite ne s'était pas encore constituée et répandue à Athènes; elle ne put y être que plus tard le sujet de satires générales. — De parasito apud Epicharmum, videAthenœum, VI, sect. 28, p. 23o, e.

8 Athénée, X, sect. 33, p. 429, a.

8 Une des comédies d'Épicharme avait pour titre 6 'AypwcîTÎo^ (Athénée, 111, sect. 91, p. 120, d, et XV, sect. 28, p. 682, a).

* Dans la comédie intituléeBou<npiç (Athénée, X, sect. I, p. 411, b). « D'abord, » disait un des personnages de cette pièce en parlant d'Hercule, « si tu le voyais manger, lu mourrais d'effroi. Son gosier frémit « au dedans de lui, sa mâchoire s'agite, ses molaires gémissent, ses « canines grincent, ses narines reniflent, ses oreilles s'émeuvent.»

5 Dans la comédie intitulée "HcpaicrToç r\ Kto[xaGTai.

6 Cette scène est représentée sur un curieux vase quia été l'objet du plus docte commentaire, dans l'ouvrage intitulé Elite des monuments céramographiques, par MM. LenormantetdeWilte (t. 111, planche XIV). M. Lenormanl a aussi rendu compte dans la Revue archéo-

de l'Olympe, transformé en cabaret licencieux; et les Siciliens reconnaissaient facilement leurspropres défauts dans leurs dieux, devenus, de tout point, leurs semblables.

L'ancienne comédie Attique n'avait pas épargné aux dieux la parodie et l'insulte; elle se moquait sans cesse de leur scandaleuse histoire : mais elle n'avait pas cherché à personnifier en eux les ridicules humains *. Les auteurs

logique (15 janvier 1850) d'un autre vase dont les peintures ont aussi été inspirées par Épicharme. Voir encore Élite des mon. céram. 1. 1, pl. XXXVI.

* Il ne faut pas croire non plus que le drame satyrique fût conçu dans le même esprit que les comédies mythologiques d'Épicharme ou de ses imitateurs Athéniens, Anliphane, Eubulus, Alexis. Le drame satyrique était, selon l'heureuse expression d'un ancien, la tragédie en gaîté (TratÇovaa xpaywSia. — Demetrius, deElocut.,% 169). Il avait pour personnages les dieux et les héros, non plus dans des temples, dans des palais, mais dans les forêts et les champs, au milieu des antres et des rochers (Vitruve, V, 8), et mêlés, non plus aux guerriers et aux peuples, mais aux satyres pétulants. De là, toute l'étrangeté des aventures et la licence des propos. Mais le vrai drame satyrique n'avait nullement pour but d'attaquer, sous prétexte de mythologie, et en la personne des dieux et des héros, les vices des hommes, les ridicules des contemporains de l'auteur. Nous aurons à dire plus tard comment cet élément nouveau s'y glissa peu à peu, à mesure que les différents genres de l'art dramatique grec se confondirent et empiétèrent l'un sur l'autre. Le drame satyrique ne se lança dans la satire des simples mortels, domaine spécial de la comédie, que lorsqu'il sortit de sa nature propre et de ses premières lois. Tant qu'il y resta fidèle, il y avait, même dans les plus grotesques portraits des dieux, qu'il ne s'interdisait pas, quelque chose de fabuleux encore et de monstrueusement surhumain. Ainsi, dans VOmphale du poète Ion, Hercule avait trois rangées de dents, et, mal rassasié par les aliments dont se satisfait notre faim, dévorait en silence le bois même et les charbons du foyer (Tzetzès, ChiL, III, 115, 957; Athénée, X, sect. I, p.411,b). Et puis, au milieu des

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