LES MARCHANDS DE POISSON
répondaient pas. On dit même qu'Axionicus prépare pour Tan prochain un amendement plus sévère encore : ils ne vendront plus que pendus ! Ils ressembleront ainsi à un dieu de théâtre du haut de sa machine, et, du haut de leur potence, ils expédieront plus vite les chalands1. Mais ni lois ni railleries n'aboutissent: les marchands de poisson volent toujours. Ils feraient de Neptune le plus riche des dieux, s'ils lui payaient seulement la dîme de leur gain quotidien 2. Quand l'ennemi des méchants (sorte d'Alceste en belle humeur qui ne devait pas être le moins original des personnages d'Antiphane) passait en revue et essayait de classer, selon leurs démérites, ceux qu'il haïssait, il allait peu à peu du moins mauvais au pire, et, après les nourrices, les pédagogues, les sages-femmes, les prêtres subalternes de Cybèle, arrivaient enfin, disputant aux banquiers la dernière place, les marchands de poisson 3. Ils savent tant de tours et de détours pour tromper le public ! Auprès d'eux, « les poètes ne sont que des rado- « teurs. Les poètes n'inventent rien de nouveau, et ne font « qu'emprunter à droite et à gauche. Mais il n'est pas de « race plus rusée ni plus féconde en perfidies que les « marchands de poisson. Il leur est défendu par la loi « d'arroser leur étalage4? Oui : mais dès qu'un de ces
i Alexis, Aé&iç, fr. IV; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 439.
* Diphile, "Ejjwropoç, Athénée, VI, sect. 10, p. 2:26, a.
3 Antipbane,Mi<707rovïîpoç,/r. unie; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 85-
* Autre article à ajouter au code d'Axionicus. Voyez p. 217.
hommes impies voit ses poissons se dessécher, il engage une querelle sur place, on en vient aux mains, et soudain, faisant semblant d'avoir reçu un coup mortel, il tombe au milieu de ses poissons, comme inanimé. Vite on crie : De l'eau ! de l'eau ! Un compère saisit un seau, mouille à peine le prétendu mourant, et inonde les poissons. On dirait alors qu'ils viennent d'être péchés à l'instant ! ! » Une rouerie si raffinée ne va pas sans une grande stupéfaction des spectateurs. Aussi, «moi qui avais toujours tenu les Gorgones pour une fable, je crois en elles, depuis que je fréquente le marché : car je ne puis regarder les marchands de poisson sans être métamorphosé en caillou. Je suis forcé de détourner les yeux quand je leur parle : sans quoi, en voyant à quel prix ils mettent un goujon, je serais pétrifié à l'instant 2. » Que les chefs de l'armée portent haut le sourcil, je crois qu'ils ont tort; mais je ne m'étonne guère que les honneurs dont la république les entoure les rendent hautains. Mais quand je vois un marchand de poisson faire le fanfaron, je suffoque 3. Un général est d'un abord mille fois plus facile et rend bien plus humainement réponse à vos questions que ne font ces maudits marchands. Vous les interrogez, ils ne vous regardent pas ; ils restent penchés vers la terre comme le pauvre Télèphe des tragédies, occupés à chercher quelqu'un de
i Xénarchus, Jlopçupa, I; Mein., Fr. Corn. Gr., III, p. 621.
2 Antiphane, Neavîoxoi, 1; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 91.
3 Alexis: 'A^YXaijxœ^voç, II; Mein., Fr. Com. Gr., III, p. 391