DE LA NAISSANCE A LA SEIZIEME ANNEE
«... Moses auteiti genuit AhraJiam. Abraham autein gciiniL Félix », notre musicien, qui naquit le 3 février 1809, à Hambourg, dans une jolie petite maison, la Martens Miihle, sur les bords de FElbe.
Abraham se plaisait à répéter : « On m'appela longtemps le fils de mon père, on m'appellera plus tard le père de mon fils. » Il ne se trompait pas. De ses deux qualités, ou de ses deux titres, le second devait être sans doute le plus glorieux ; mais le premier déjà n'était pas sans honneur.
Moïse Mendelssohn, c'est-à-dire « fils de Mendel », ainsi qu'il s'appelait, à la mode Israélite, naquit en 1729 dans la petite ville do Dessau. Son père y tenait, misérable lui-môme,
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une misérable école. Mais le désir, la passion du savoir le possédait. Il sacrifia tout ce qu'il pouvait sacrifier — c'était peu de chose — à l'instruction de son fils. L'enfant malingre, bègue et contrefait qu'était le petit Moïse, eut pour maître un rabbin du voisinage. A quatorze ans, il le suivit à Berlin. D'abord, et longtemps, il y eut tout à souffrir, et de tous : 1 intolérance, le mépris, l'injustice et la haine, la pauvreté, même la faim. Mais de tout et de tous, à force d'intellio-ence, de courage et de labeur, il finit par triompher. Un noble, un ardent esprit animait ce corps chétif. Rien n'en put arrêter l'essor. Précepteur ou comptable, il assura par de modestes emplois la liberté d'une pensée ou d'un génie toujours en activité et toujours en progrès. Des travaux de plus en plus distingués lui conquirent des sympathies, même des amitiés précieuses et pour ainsi dire vengeresses. Lessing surtout ne lui témoigna pas moins d'affection que d'estime. Il fit de lui son correspondant, son collaborateur, (pour ses Lettres sur la littérature) et, dans Nathan le Sage, le modèle de son héros. Helléniste et philosophe, interprète aussi des croyances de sa race et docteur de sa loi. Moïse Mendelssohn donna ànPkédon, ànPeutateuque, des PsauDies et du Cantique des Cantiques, des traductions qui firent grand bruit.
Quand vint son mariage, en 1763, il dut acquitter encore, malgré son renom déjà considérable, une des charges, et non la moins bizarre, qui o-revaicnt ses corelio^ionnaires. Chacun d'eux, en pareille circonstance, était tenu, paraît-il, d'acheter une certaine quantité de porcelaine à la manufacture royale de Prusse. Mendelssohn, dit-on, se décida pour deux cents singes de grandeur naturelle. On prétend même que la famille en a longtemps conservé quelques-uns.
Mais ce fut sa dernière humiliation. La revanche était prochaine. En ce petit juif obscur, l'Allemagne avait fini par reconnaître un de ses illustres enfants. Il mourut en 1786, dans la foi de ses pères, avec le titre et les droits de citoyen allemand ^
Il laissait trois fils et trois filles. L'une de celles-ci, Dorothée, avait, après une liaison romanesque, épousé Frédéric Schlegel. Une autre, Henriette, éleva la fille du général Sébastiani, laquelle, on le sait, devint la femme et la victime du duc de Ghoiseul-Praslin. C'est Abraham, le second fils de Moïse, (né en 1776), qui fut le père de notre musicien : père incomparable, éducateur, ami, conseiller, à qui Félix, avec tout son respect, toute sa tendresse et tout
I. Voir : Fanny Mendelssohn, d'après les Mémoires de son fils, par E. Sergy ; Paris, i888.
son génie même, doutait de pouvoir jamais rendre autant qu'il lui devait.
Abraham entra de bonne heure, comme caissier de banque, au service de la maison Fould, de Paris. Quelques mois après, il épousait Léa Salomon, qu'il avait connue à Berlin. Son désir eût été de rester à Paris, qui lui plaisait fort, dùt-il « y manger du pain sec ». Mais sur les instances de sa future belle-mère, il revint en Allemagne, à Hambourg, oii son frère aîné, Jacob, le prit comme associé.
C'est à Hambourg que vinrent au monde les trois premiers des quatre enfants d'Abraham et de Léa : Fanny d'abord, le i5 novembre i8o5 ; puis Félix, le 3 février 1809 et Piebecca en 181 1 '. La même année, le fâcheux état où l'occupation et l'administration française avait réduit leurs affaires, força les Mendelssohn d'abandonner Hambourg. Ils se transportèrent à Berlin, où bientôt ils purent fonder une maison de banque, très vite llorissante, et qui sous leur nom, considérable à plus d'un égard, y prospère encore aujourd'hui.
La famille était plus admirable encore que la maison. Le père et la mère en étaient l'un et l'autre, l'un autant que l'autre, à la fois l'esprit et