‹ Mendiants et vagabondsChapitre 33 sur 56 · au total · texte numérisé non relu

au total

130 MKNMANTS ET VAGABONDS.

bera de 150 à 200. Ce sont toujours les grandes villes qui fournissent les plus gros contingents. Nous les avons déjà vues débordant sur les contrées agricoles pour y fournir un appoint notable de population.

Tout n'est pas parfait dans cette vaste organisation ; si, au lieu d'un rapide exposé, nous avions entrepris ici un examen critique, nous devrions faire plus d'une réserve sur la façon dont certains inspecteurs entendent la neutralité religieuse, sur les influences politiques qui interviennent jusque dans la désignation des nourriciers, sur l'incroyable indulgence avec laquelle quelques-uns sont traités, tandis que d'autres sont sévèrement frappés pour des manquements infiniment moins graves. Mais, pris dans son ensemble, et surtout au point de vue du bien-être de l'enfant, le service est en progrès marqué depuis trente ans. Le « pupille départemental » n'est plus traité comme l'était jadis « l'enfant d'hospice ». Il tend de plus en plus à être placé sur le même pied que les enfants au milieu desquels il est élevé. Il fréquente la même école, se livre aux mêmes travaux, reçoit la même éducation; il se fond dans la vie rurale et l'immense majorité des pupilles reste à la campagne, s'y marie, y fait souche d'honnêtes gens. Il y a des exceptions, comme partout; quelques individualités exceptionnellement douées arrivent à des positions meilleures, employés, instituteurs, officiers, sages-femmes, institutrices, parfois même à la réputation et à la fortune, comme ce Thomas Moulaud, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Marseille, dont M. le docteur Napias racontait jadis l'histoire '. D'autres, au contraire, victimes d'un atavisme implacable, tombent dans l'inconduite, dans la prostitution, dans la

\. Revue philanthropique (10 juillet 1897).

criminalité '. Le nombre en est restreint et on peut mesurer le service rendu à la société par la comparaison de ce chiffre minime avec celui qu'on peut pressentir, si ces 138.000 enfants étaient demeurés abandonnés, livrés à toutes les mauvaises influences et à l'exploitation du vice.

En raison de leur importance exceptionnelle, nous mentionnerons à part les chiffres relatifs au département de la Seine. Au 31 décembre 1900, le Directeur de l'Assistance à Paris avait sous sa tutelle 48.063 pupilles de 1 jour à 21 ans 2, répartis comme suit :

Enfants trouvés 2. 893

— abandonnés 40. 233

— orphelins 2. 807

— moralement abandonnés 2. 130

Total 48. 063

Sur ce nombre total, 31.353 étaient âgés de moins de treize ans (à la pension) et 16.710 de plus de treize ans (hors pension). Les frais d'entretien de la première catégorie se sont élevés en 1900 à 7.112.860 IV. 48.

On a enregistré en 1900 5.090 admissions ainsi réparties :

Enfants trouvés 351

— abandonnés 4.313

— orphelins 362

— moralement abandonnés 64

Total 5. 090

1. L'enquête de 1862 a établi qu'on ne trouvait, sortant du service des enfants assistés, que -I prostituée sur 582 etl détenu sur 553.

M. Henri Monod, qui a procédé au dépouillement des rapports des 88 inspecteurs du service, constate que la conduite de 85 p. 100 des pupilles est considérée comme bonne. Le nombre des filles-mères n'excède pas celui qu'on constate dans la population normale (op. cit., p. cxiaiii)-

2. Nous empruntons ces chiffres au Rapport sur le service des enfants assistés et moralement abandonnés de la Seine pour l'année 1900; c'est le dernier qui ait été publié au jour où nous écrivons.

Ce qui nous frappe dans ces chiffres, c'est la proportion toujours croissante des abandons; et tous ne sont pas des abandons au sens du décret de JS1 1 . des enfants dont on ne peut connaître les parents, privés par suite de tout appui. Il y a un grand nombre de remises volontaires consenties par des parents qui déclarent ne pas pouvoir élever leurs enfants. Un autre chiffre non moins inquiétant, c'est celui des abandons d'enfants légitimes qui forment plus du quart du chiffre des admissions de l'année, 1.348 sur 5.090 '. Il semble que, plus nous allons, moins le père de famille répugne à se décharger sur la collectivité d'une charge qu'il considérait jadis comme le premier de ses devoirs. Aussi nous demandons-nous avec inquiétude si le conseil général, dont nous avons loué souvent le zèle pour la protection de l'enfance, est bien inspiré en entrant dans la voie préconisée de M. Patenne, rapporteur du service, qui tendrait à créer une nouvelle catégorie dite des « momentanément abandonnés » pour les enfants dont les parents sont temporairement exposés à une gêne excessive. La définition est tellement large qu'on se demande comment on limitera les charges d'une pareille assistance 2.

Le nombre des enfants moralement abandonnés, qui nous intéresse spécialement, est en décroissance cons-

1. Pour l'ensemble de la France, la proportion des enfants légitimes est d'environ 45 p . 100.

2. On peut rappeler utilement ici les paroles prononcées à la Chambre le 19 mai 1883, par M. Waldeck-Rousseau, le minisire de l'intérieur qui prenait part au nom du Gouvernement aux premières discussions de la loi sur la protection des enfants moralement abandonnés :

« On doit éviter de présenter l'État comme prêt à recueillir tous les enfants dont les parents ne prendraient pas soin, et comme ouvrant une sorte de tour permanent dans lequel les familles qui ne voudront pas travailler pour faire vivre leurs enfants, qui ne voudront pas leur donner les soins les plus élémentaires, viendront déposer ceux qu'ils considéreront comme une charge, imposant à l'État de se substituera leurs devoirs. »

MESURES PREVENTIVES. 133

tante depuis 1893, où il atteint son maximum avec 3.338 enfants. En 1900, il n'y a eu que 64 admissions nouvelles contre 417 sorties.

V. — Malgré tant d'efforts, tant d'institutions publiques ou privées, il existe encore, est-il besoin de ledire? un grand nombre de mineurs vagabonds. Nous savons maintenant d'où vient le plus grand nombre : réfractaires de l'école, enfants maltraités dans leurs familles, insubordonnés échappés des orphelinats ou des placements à la campagne ; il y a aussi des jeunes gens déjà familiers avec le délit, quelquefois avec le crime, prostituées et souteneurs précoces, alcooliques par habitude et par bravade '. Chaque matin, le « panier à salade » déverse le produit des rafles de la veille à la porte de cette grande hôtellerie administrative qu'est le Dépôt. Comment faire un tri entre tous ces éléments ? Comment distinguer ceux qui ne sont que des égarés à préserver d'avec les vagabonds habituels qu'il y a lieu de réformer, les vicieux qui méritent un châtiment ?

Il y a douze ans encore, cet examen nous eût conduits à de tristes constatations. Les choses se sont heureusement modifiées depuis lors, grâce à l'action persévérante du Comité de défense des enfants traduits en justice -.

Fondé en 1891, sur l'initiative de M. Rollet, le comité a dû son rapide développement à l'autorité de son secrétaire général, M. Adolphe Guillot. Grâce à la haute

4. Charles Lucas classait les enfants vagabonds en trois catégories :

1° les accidentels, qui relèvent du patronage;

2° les habituels, qui relèvent de la maison de correction ;

3° les endurcis, qui devront être punis.

2. Le Comité a publié un résumé complet de ses travaux sous le litre : Comité de défense des enfants traduits en justice de Paris. Rapports et vœux, 1 vol. de 072 p. — Paris, 1900.

134 MENDIANTS BT VAGABONDS.

situation qu'il s'est faite comme juge d'instruction hors de pair, M. Guillot a pu obtenir immédiatement le concours des plus hautes personnalités de la magislrature, de l'administration, du barreau , de la science.

Le premier effort du Comité s'est porté sur la suppression de la procédure du flagrant délit; il a obtenu que tout mineur inculpé comparût devant un jug« d'instruction qui s'entourerait de renseignements précis avant de statuer sur la suite à donner à l'affaire. Pour obvier aux inconvénients que peut présenter la prolongation de détention qu'entraîne l'instruction, le Comité a demandé que des cellules fussent aménagées à la Conciergerie, et que d'autres cellules fussent réservées aux enfants prévenus, à la Petite Roquette pour les garçons, à la prison de Nanterre pour les filles. Grâce au concours du conseil général de la Seine, un Asile temporaire d'observation a été créé en 1893 à l'Hospice dépositaire, rue Denfert-Rochereau, pour recevoir les jeunes inculpés qui semblent au juge particulièrement dignes d'intérêt1. En outre, de notables améliorations ont été apportées à l'aménagement du Dépôt et des postes de police, au service des transfèrements, au régime des mineurs inculpés ou prévenus.

L'action du Comité de défense s'est propagée en province, grâce à la création de comités analogues dans les principales villes2. Partout où ces institutions ont surgi, on a vu les tribunaux adopter les idées qui ve-

1. ISO enfants ont été admis en 1901; 54 ont été reçus dans les services de l'Assistance, 47 rendus à leur Camille, 40 reconnus profondément vicieux ont été remis à la justice, •! ont été transférés, ;> se sont évadés, •2 ont été confiés au Sauvetage de l'Enfance.

La durée de la période d'observation varie de trois à quatre semaines.

2. Des comités de défense existent actuellementà Marseille, Toulouse, Bordeaux, Besançon, Nancy, Caen, Grenoble, Montpellier, Lille. Le Havre.

Nous devons une mention toute spéciale au Comité de Marseille,

liaient de triompher à Paris, soumettre les mineurs à l'instruction, renoncer aux courtes peines d'emprisonnement pour leur substituer l'éducation correctionnelle. Les magistrats ne sont nullement rebelles aux idées réformatrices que préconise la science moderne ; il faut seulement leur fournir les raisons de modifier leurs habitudes. Souvent une visite faite à un président de province par un membre qualifié du Comité de Paris a suffi pour changer immédiatement la jurisprudence du tribunal en ce qui touche les mineurs { .

On voit donc diminuer d'année en année le nombre des courtes peines infligées au mineur et on ne peut que s'en féliciter; outre l'inconvénient qu'il y a à familiariser de bonne heure le coupable avec la prison, l'immense majorité de nos maisons d'arrêt et de correction sont encore soumises au régime commun2, et constituent, par suite, des foyers de dépravation où le mineur ne peut que se corrompre définitivement 3. Or toutes les peines d'emprisonnement inférieures à six mois sont subies dans les maisons d'arrêt et de correction; ce n'est qu'au-dessus de six mois que les mineurs sont transférés à la colonie correctionnelle d'Eysses ''.

fondé en 1896, dont le dévoué président, H. Vidal-Naquet, a su organiser, pour les enfants prévenus, dans une aile de la prison cellulaire du boulevard C!iave,une école de réforme dont on devrait imiter partout l'excellent fonctionnement.

L'étranger a même reproduit noire institution parisienne ; des Comités de défense de l'enfance fonctionnent présentement à Bruxelles, la Haye, Budapest.

l.Onne saurait assez remercier M. le conseiller Félix Voisin, viceprésident du Comité, de l'utile propagande qu'il a poursuivie à ce sujet depuis bien des années.

Page 1