‹ Mendiants et vagabondsChapitre 40 sur 56 · Bulletin de l'Office du travail, septembre · texte numérisé non relu

Bulletin de l'Office du travail, septembre

effort plus soutenu, mais en môme temps il est moins exposé au risque de manquer son but en produisant, un effet contraire à celui qu'il se propose. >

Le placement n'a, du reste, à faire œuvre d'initiative que sous le régime de la liberté du travail '. Jusqu'à la Révolution, les corporations ont réparti les emplois entre leurs ressortissants suivant les besoins constatés; le même rôle appartiendrait à l'Etat dans l'organisation socialiste. Depuis les décrets des 17 mars et 17 juin 1791, au contraire, l'ouvrier a dû se préoccuper personnellement de trouver l'emploi de ses forces et de ses capacités.

Le placement peut être opéré directement ou par intermédiaire, gratuitement ou moyennant une rétribution.

Le placement est dit direct quand l'employeur et l'employé entrent en rapport sans intermédiaire, soit au domicile du patron, soit sur les emplacements traditionnels connus sous le nom de « grèves 2 ». Le placement direct n'est pas réglementé ; il en est de môme de celui qui est pratiqué à titre gratuit par certains intermédiaires officieux : bouchers, épiciers, logeurs.

Le placement rétribué est, au contraire, soumis au contrôle des maires par le décret du 25 mars 1852 ; les titulaires doivent obtenir une autorisation, toujours révocable en. cas de contraventions graves ; leurs opé-

1. L'Oflice du travail a procédé en 1891 et 1899 à deux enquêtes sur le placement dont les résultats ont été publiés : Le placement des ouvriers, employs et domestiques en France, 1 vol., Paris, 4893. — Seconde enquête sur le placement des ouvriers, employés et domestiques, l'aris, imprimerie nationale, 1901. — Voir aussi l'étude très complète publiée par M. le professeur Haoul Jay sous le titre : Le placement en France. (Archiv fur sociale Gesetzgebung, t. IX, 4896, p. 1-34.)

2. Le nombre de ces grèves diminue; l'enquête de 1899 en relève 48 à Paris, dix-huit départements seulement en possèdent encore, pour le bâtiment, les travaux agricoles ou certains besoins locaux, par exemple, des débardeurs dans certains ports de mer.

rations sont vérifiées par la police municipale. A la fin de 1899, il existait en France 1.455 bureaux autorisés; sur ce nombre 965 s'occupaient exclusivement des domestiques et 185 des employés de l'alimentation; ces deux catégories avaient donné lieu ensemble à 503.000 placements (350.000 -f- 153.000) sur un total de 600.000. Les bureaux autorisés s'occupent donc fort peu des ouvriers de l'industrie.

A la suite des plaintes suscitées par certains abus, une campagne très vive fut menée à Paris en 1886 contre les bureaux autorisés; une Ligue spéciale se créa dans le but de réclamer leur abolition et de constituer un monopole en faveur du placement gratuit effectué par les municipalités ou les syndicats professionnels.

Les bureaux municipaux n'ont pas pris jusqu'ici une très grande extension. A Paris, il en existe 18 qui ont fait, en 1899, 21.000 placements à demeure; mais sur ce total, celui du Xe arrondissement figure pour 15.260 et celui du VIe pour 3.740, ce qui réduit à 2.000 le contingent des 16 autres. Dans les départements, 33 bureaux réalisent annuellement de 6.000 à 8.000 placements; les plus forts contingents sont fournis par Montpellier (3.670), Narbonne (2.000), Grenoble et Lyon (700), Nancy (600).

Le nombre des placements est bien autrement considérable dans les syndicats professionnels. Depuis la loi du 21 mars 1884, le nombre de ces associations augmente d'année en année et concurremment s'élève celui des placements gratuits effectués parleurs secrétariats. Il n'a pas été possible d'obtenir des renseignements assez complets pour que la récente enquête ait pu en préciser le nombre; il est certainement considérable. Voici le résumé des chiffres relatifs à ce mode de pla-

cément qu'a publiés l'Office du travail :

Nombre des Nombre syndicats Taux Nombre des placements

des qui font des p. 100. communiqués,

syndicats, placements.

Syndicats patronaux. 2.157 137 5,4 16 synd. p. 12.645 pi.

ouvriers.. 2.685 653 24,3 353 — 4.505 —

— mixtes.... 170 27 15,8 10 — 4.232 —

Les 33 bourses de travail relevées par l'enquête ont accusé aussi des chiffres importants de placements : 21.000 à Paris, 35.000 dans les départements; mais il existe de nombreux doubles emplois entre ces totaux et ceux donnés par les syndicats qui font partie des bourses de travail.

Une troisième catégorie de placements comprend ceux qui sont réalisés par des sociétés privées ou des œuvres de bienfaisance. Les plus anciennes de ces sociétés sont les compagnonnages qui remontent à l'ancien régime, et dont le nombre diminue progressivement; on n'en a relevé que 21 en 1899. 150 sociétés de secours mutuels ont entrepris le placement de leurs adhérents, 126 d'entre elles ont accusé 26.464 placements à demeure. Quant aux œuvres de bienfaisance, au nombre de 450, nous en retrouverons un certain nombre dans la suite de ce chapitre; le surplus comprend principalement des communautés religieuses qui cherchent du travail pour leurs anciennes élèves ou protégées. Mentionnons enfin quelques journaux s'occupant spécialement de placement ou insérant gratuilement les annonces relatives aux offres et demandes de travail; ils sont peu nombreux.

A la suite de l'agitation de 1886, le Conseil supérieur du travail a préparé un projet de réglementation des institutions de placement. Plusieurs propositions pour-

suivant le même but ont été soumises à la Chambre par l'initiative de divers députés; toutes s'inspirent plus ou moins des idées de la Ligue pour l'abolition des bureaux de placement et tendent à faire disparaître le placement rétribué pour constituer un monopole au placement gratuit. C'est le parti qu'a adopté la Chambre en votant, le 29 novembre 1900, un projet supprimant tous les bureaux rétribués dans un délai de cinq ans1. Le Sénat s'est refusé à admettre ce principe. Par trois fois, il a décidé que les deux formes du placement doivent coexister, tout en prenant des mesures propres à favoriser -le développement du placement gratuit2.

Cette solution ménage tous les intérêts. Les députés qui veulent supprimer les bureaux payants ne cachent pas leur intention de constituer un monopole de fait aux syndicats ouvriers; c'est là un moyen de rendre indirectement le syndicat obligatoire, contrairement aux dispositions formelles de la loi de 1884. Actuellement, les sept huitièmes des travailleurs ne sont pas syndiqués; pourquoi les empêcher de s'adresser à l'institution qui convient le mieux à leurs besoins ? Les gens de maison, par exemple, n'ont créé que de très rares syndicats; ils préfèrent le bureau payé parce que, stimulé par le désir de satisfaire sa clientèle, le directeur individualise mieux chaque placement, et donne aux serviteurs les plus capables les places où le maître est plus exigeant, mais rétribue plus largement les services. Pourquoi forcer cet homme à s'adresser au bu-

1. Proposition de loi de M. Coûtant, 8 nov. 1898. (Ch. des dep., n0 328, 1898.) — Rapport de M. Georges Berry. {Ch. des dép., n° 4289, 1899.)

2. La dernière discussion a eu lieu les 28 et 30 janvier 1902, et a abouti à l'adoption des conclusions du rapporteur, substituant au texte adopté par la Chambre celui que le Sénat avait déjà voté en 1898. (Rapport de M. Ch. Prevet, Sénat, n° 443, 1901.)

16G MENDIANTS ET VACABONDS.

reau municipal qui a toujours une tendance bureaucratique à placer les gens suivant leur ordre d'inscription? Enfin, il y a surtout là une question de justice. Dans sa réponse à l'enquête de 1899, le préfet de police établit que les 236 bureaux de Paris qui ont changé de titulaire depuis leur fondation représentent actuellement un prix global de 2.118.185 francs; de quel droit supprimerait-on cette propriété?

Ce n'est pas dans un retour au monopole qu'il faut chercher le moyen de généraliser le placement gratuit; on y arrivera plus sûrement par l'augmentation du nombre de ces bureaux et l'amélioration de leur fonctionnement. On leur reproche de ne pas assez se spécialiser et d'ignorer, par suite, les usages et les besoins particuliers de chaque clientèle. On constate aussi (pie, en général, ces institutions se tiennent trop cantonnées dans leur cercle local, elles ne sont pas assez au courant des besoins de main-d'œuvre qui se manifestent sur d'autres points. Il convient donc de leur signaler l'exemple donné par diverses organisations créées depuis quelques années dans deux pays étrangers dans le but de répondre à ce besoin d'informations.

Le premier bureau allemand de placement gratuit fut créé à Stuttgard en 1865. Le Wurtemberg possède aujourd'hui sept bureaux principaux (Arbeitsàmter); tous sont reliés par le téléphone avec le bureau principal de Stuttgard, qui fonctionne comme bureau (•entrai et communique deux fois par semaine la liste des emplois vacants à toutes les villes comptant plus de 3.000 habitants.

Une organisation analogue fut créée en 1889 dans le grand-duché de Bade par douze sociétés d'intérêt général, ayant toutes leur siège à Carlsruhe, qui s'entendirent pour fonder à frais communs un bureau de

placement. L'institution se développa rapidement, des succursales furent ouvertes dans plusieurs villes, des bureaux principaux érigés dans les plus importantes. En même temps, on nouait des relations avec diverses associations ouvrières. En 1894, les subventions accordées par les villes furent élevées de manière à permettre de supprimer le léger droit d'inscription exigé au début. Grâce à cette gratuité, le nombre des placements effectués a constamment augmenté ' et une Union des bureaux de placement badois a été créée le 24 mai 1896 avec dix bureaux adhérents.

L'Union respecte l'organisation particulière des bureaux, dont les règlements varient sensiblement entre eux; mais tous les bureaux ont adopté certaines dispositions communes pour leur fonctionnement. Tous sont reliés par le téléphone. Les patrons qui ont besoin d'ouvriers envoient une carte postale munie d'une formule affranchie disposée pour la réponse. Les demandes et offres d'emploi sont publiées dans les journaux locaux, qui consentent à peu près tous à les insérer gratuitement, et le relevé des demandes et offres de travail est communiqué, chaque semaine, aux divers bureaux adhérents. Enfin, les relevés sont établis sur un formulaire commun, de manière à faciliter la rédaction de la statistique générale de l'Union.

Une circulaire du ministre du commerce et de l'industrie en Prusse signalait, dès le 31 octobre 1884,

1. Voici les chiffres que nous relevons dans les comptes rendus annuels de l'Union :

181)4 7.484 inscriptions, 7.038 placements, soit 94 %

l'organisation wurtembergeoise à l'attention de l'Union des industriels allemands. Une seconde circulaire du 21 juin 1894 a recommandé la création de bureaux municipaux gratuits dans toutes les villes de plus de 30.000 âmes.

A mesure que les institutions de placement se développaient ainsi sur les divers points de l'Allemagne, on sentait la nécessité de les grouper en une organisation générale, superposée à celles qui fonctionnaient déjà dans certains Etats. Cette Union allemande a été constituée à Berlin en 1898 sous la présidence de M. le Dr Freund. Elle réunit plus de cent sociétés adhérentes, Unions locales ou bureaux isolés, et a tenu ses assemblées générales à Munich en 1899 et à Cologne en 1900. Le but poursuivi est de dresser la statistique annuelle du placement et de favoriser la création de bureaux nouveaux.

C'est toutefois en Autriche qu'a été élaboré le premier projet de loi en vue d'une organisation nationale complète et rationnelle. L'Office du travail de Vienne a préparé un texte qui a reçu l'approbation du Conseil supérieur du travail * . Ce projet attend le moment où les Chambres auront le loisir de l'examiner.

La création de bureaux payants sera soumise à l'autorisation, tandis que les sociétés charitables, associations professionnelles et communes ne seront tenues qu'à une simple déclaration. Toutes les villes de plus

1. Une statistique publiée par le ministère du commerce en mai 1896, accuse pour l'Autriche 2.858 bureaux de tout ordre, ayant opéré dans l'année 310.000 placements, répartis comme suit : 480.692 placements opérés par les bureaux pavants . . . soit ï&% 7t>.8""> — — — corporatifs . . » i\%

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